Pierre Soulages : Le noir et ses infinies lumières

« Je ne représente pas. Je présente. Je ne dépeins pas. Je peins » confie Pierre Soulages, « peintre du noir et de la lumière » dont les oeuvres sont actuellement exposées au Centre Georges Pompidou dans le cadre d’une exposition qui retrace soixante trois années de sa trajectoire artistique. Organisée en collaboration avec l’Institut National d’Histoire de l’Art (I.N.H.A.), cette exhibition regroupe une centaine de toiles sans titres, ni intitulés, identifiées par leurs dimensions et les dates de leur réalisation, précédées du mot « peinture ».

Des brous de noix sur toile, du goudron sur verre, des huiles sur toile, des diptyques, des polyptyques, des triptyques noir-lumière qui immergent le « regardeur » dans l’œuvre émouvante, surprenante, troublante et on ne peut plus innovante de ce peintre qui va à la rencontre du noir et de ses infinies lumières. Ce chercheur pictural, inventeur de « l’outrenoir », cette « couleur au-delà du noir, - cette - lumière transformée, transmutée par le noir - qui - désigne une autre champ mental que celui du simple noir.

C’est dès son jeune âge que P. Soulages aujourd’hui âgé de quatre vingt dix ans manifeste son intérêt pour le noir, cette couleur qui évoque le monde avant la naissance. A l’image de cet « espace blanc » qui renvoie à une temporalité où le noir obscur irradie une lumière qui transcende et fait surgir ce qui est enfoui au plus profond des abysses maternelles.

Enfant, il aimait dessiner avec de l’encre sur des feuilles blanches. En traçant des lignes noires sur du support blanc, il voulait ainsi « peindre la neige ».

Puis au fur et à mesure de l’avancement de sa trajectoire artistique, sa passion pour cette couleur « antérieure à la lumière » s’impose comme un besoin de réinventer les origines de la vie avant l’avènement du monde. C’est ainsi qu’il s’oriente vers l’exploration des effets de la lumière qui jaillissent des différents états de surface du noir. Car pour le peintre, le noir donne une présence intense à toutes les couleurs et lorsqu’il illumine les plus obscures, il leur confère une grandeur sombre. Le noir a des possibilités insoupçonnées et, attentif à ce que j’ignore, je vais à leur rencontre, écrit-il. Ainsi, à la lumière de cette conception, le noir n’est point malheur et deuil mais le lieu du scintillement, de la clarté et du jaillissement de la lumière et de ses indéfinies possibilités de transcendance.

Dès le début, P. Soulages fait le choix de l’abstraction refusant la figuration, la représentation du monde extérieur et l’ornement : des toiles nues. Sans images. Sans langage. Le vide ? Non ! Des espaces habillés de noir. Des reflets. Des rythmes. Des mouvements laissant deviner les innombrables gestes du peintre au cœur de son processus créatif. très tôt, j’ai pratiqué une peinture qui abandonnait l’image, et que je n’ai jamais considérée comme un langage... se souvient P. Soulages pour qui la peinture ne transmet de sens, mais elle fait sens – car – elle est avant tout une chose qu’on aime voir, qu’on aime fréquenter, origine et objet d’une dynamique de la sensibilité.

C’est au cours de sa première exposition, en 1947, au Salon des Surindépendants que P. Soulages se fait connaître. Mais c’est en 1948, en Allemagne que ses toiles sont remarquées. En 1966, il expose aux Etats-Unis. Puis en 1967, le Musée National d’Art Moderne à Paris lui consacre une exposition. Douze années plus tard, le Centre Georges Pompidou organise une grande exposition aux oeuvres du peintre. C’était en 1979, l’année de la découverte de « l’outrenoir », un noir qui cessant de l’être devient émetteur de clarté, de lumière secrète ; un noir qui propose un autre champ mental que celui du simple noir, écrit P. Soulages. Cette révélation marque une rupture avec la ligne esthétique de ce peintre de renommée internationale qui s’orientera vers la production de toiles de grands formats dépassant par moments la taille humaine. En 2001, il expose au Musée de l’Ermitage à Saint-Petersbourg.

Les toiles de P. Soulages sont exposées dans plusieurs musées dont le Musuem of Modern Art (MoMA) à New York, aux Etats-Unis d’Amérique, à Paris, au Musée du Louvre, dans la salle de première Renaissance italienne, au Centre Georges Pompidou, au Musée Fabre à Montpellier...

Parcours de l’exposition... De l’abstraction à l’outrenoir

Divisée en dix salles, l’exposition est structurée selon une logique chronologique mettant en perspective le cheminement du processus créatif pictural de P. Soulages depuis 1946.

Dès l’entrée, le visiteur est accueilli par une affiche datant de la première exposition d’art abstrait organisée en Allemagne en 1948. Puis le regard se pose sur deux oeuvres sur papier réalisées en 1946 et exposées pour la première fois.

Salle 1 …Une série de douze oeuvres de petits formats avec une dominante de matériaux comme le brou de noix utilisé pour peindre sur le bois, les encres et la gouache sur papier met en perspective de grands « signes sombres sans signification » sur fond blanc. (Peinture 193, 4 x 129,1 cm, 1948-1949).

Salles 2, 3, 4… Une série de peintures sur toile réalisées entre 1950 et 1970.

Les tableaux des années 1950-1953 s’illustrent par « la présence d’une forme architectonique » sur des fonds colorés multiformes qui forment des effets clairs sombres .

Dans les toiles des années 1950-1963, P. Soulages développe la technique de « raclages » (« arrachages »). Dans un premier temps, il pose plusieurs couches de peinture de couleur sur la toile. Ensuite, il les recouvre de noir. Puis à l’aide d’outils fabriqués par lui-même, il frotte, racle, arrache, creuse les couches de peinture faisant ainsi ressortir les effets du passage du noir sur les couleurs du fond, ces couleurs suggérées, qui se devinent et se révèlent lentement – et - qui nous invitent à les intérioriser, explique P. Soulages ( Peinture 41 x 33 cm, 1960)

Les années 1963-1971 se caractérisent par la disparition de la technique de raclage, une fluidité des couleurs et le traitement « de la surface en larges nappes de grands aplats noirs » en largeur. Cette période est marquée par le passage au format horizontal, l’agrandissement des toiles et la tendance du noir à dominer l’espace de la toile. Le noir, cette couleur violente (…) d’origine – qui - s’est imposée, a dominé… (Peinture 190 x 300 cm, 11 juillet 1965).

Les toiles des années 1968-1971 mettent en évidence une tendance au retour au noir sur fond blanc, à l’utilisation du brou de noix sur toile et aux grands formats très souvent allongés et verticaux.

L’outrenoir ou « la lumière réfléchie par la couleur noire »

Dans cette partie de l’exposition, le visiteur se retrouve basculé d’un espace à un autre, incité à adapter son regard aux variations du rapport noir-lumière, l’univers pictural de l’outrenoir, « cette peinture autre » créatrice d’une lumière picturale qui laisse s’échapper des toiles recouvertes de noir les différents effets de luminosité. Cette démarche marque une nouvelle orientation du travail de P. Soulages pour qui le reflet est partie intégrante de l’œuvre contrairement à la conception classique de la peinture où le reflet est considéré comme parasitant la vision.

Salle 5… Un espace noir (murs, sol et faux plafond). Puis un mur blanc. En face, trois peintures noires. L’objectif du peintre ? Inciter le « regardant » à se laisser porter par le rythme des mouvements visuels et physiques et prendre conscience de « la lumière réfléchie et transformée par le noir ».

Salles 6, 7 ,8, 9… Une série de diptyques, huile sur toile, acrylique sur toile représentant des surfaces lisses, striées, des lignes parallèles, droites, un enchaînement de bandes horizontales de couleur noire, le contraste entre le noir mat et le noir brillant... Dans ces immenses étendues de l’outrenoir où sont exposées les toiles de l’après 1979, le regard se laisse éblouir par le scintillement du noir et les reflets de lumière qui surgissent des tableaux au-devant de celui qui regarde… Ainsi, le regardeur se trouve non plus devant mais dans l’espace de la toile. Et plus le format est grand, plus cet effet est évident, explique P. Soulages.

Salle 10… Le voyage à l’intérieur de l’univers noir-lumière de ce peintre épris de liberté arrive à sa fin. Les pas lents et silencieux des visiteurs les mènent vers un immense espace à « la circulation ouverte » et libre. Tout autour, un ensemble de grands polyptyques verticaux accrochés sur des câbles tendus du sol au plafond. Au milieu de cette organisation spatiale qui surprend, étonne et déstabilise, des géants noirs qui s’offrent aux regards dans toute leur nudité dégagent une lumière intérieure qui excite le regard, bouscule les sens, éveille les émotions renouvelant ainsi notre conception du noir et de son rapport à la lumière.

Et nous voilà propulsés dans le monde du silence outrenoir, au cœur d’une expérience artistique et poétique imaginant les gestes de ce peintre chercheur qui plonge dans les profondeurs obscures de nos origines, fouille, creuse, gratte, frotte, arrache, racle, polit … afin de faire surgir les infinies de lumières qui agissent comme des révélations laissant chacun imaginer les suites possibles des effets des bouleversements des étendues nues et des horizons vastes et noirs que P. Soulages affectionne particulièrement.

Loin des dogmes. Loin des courants artistiques. Loin des foules et du mouvement de la vie urbaine, au cœur de son face à face avec la lumière picturale qui jaillit de ses gestes créateurs, P. Soulages, ce peintre explorateur chemine lentement sur les chemins libres de la peinture, cet objet capable de mobiliser ce qui nous habite au plus profond .

Exposition au Centre Georges Pompidou du 14 octobre 2009 au 8 mars 2010 . De 11h00 à 21h00.

Pour en savoir plus sur Pierre Soulages :

A lire,

Pierre Encrevé, Soulages, 90 peintures sur papier, 90 peintures sur toile, Editions Gallimard, novembre 2009, 300 pages, 95 €.

Pierre Soulages, Ecrits et propos ,propos recueillis par Jean-Michel Le Lannou, Editions Hermann, septembre 2009, 256 pages, 25 €.,


 
 
 
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3 commentaires
  • Nous v’là Soulagés 15 décembre 2009 12:36, par Keizer Soze

    L’escroquerie intellectuelle,le foutage de gueule artistique et la fumisterie barbouilleuse à ce niveau-là, c’est vrai que c’est de l’art !

    • Nous v’là Soulagés 12 novembre 2010 13:45, par gilles théron

      pour les uns le noir est source de lumière , pour d’autres il est le parfait compagnon de leur obscurantisme..

  • A noter actuellmeent la tres belle exposition de Pierre Soulages "le Temps du Papier" au Musée d’Art Moderne et Contemporain de la Ville de Strasbourg.

    Voir en ligne : Exposition Soulages Strasbourg