Négligence et inconstance d’un ministre

Reprise d’article -

Comme il convient que cette information circule, nous reprenons cet article de Libération paru le 11 décembre 2009, écrit par le Cercle Paul-Claudel
- - - - - -

Nous sommes un groupe constitué de diplomates et de représentants d’institutions culturelles, de tous âges et de toutes tendances politiques, qui souhaitons, par cette tribune, attirer l’attention de tous sur l’incroyable, et pour tout dire scandaleuse, liquidation en cours du réseau culturel français dans le monde menée par l’actuel ministre des Affaires étrangères et européennes. Les faits sont simples.

Ce ministre a totalement négligé l’opportunité que présentait début 2008 la révision générale des politiques publiques (RGPP) pour poser les termes d’une relance en profondeur de notre réseau culturel à l’étranger. Les grands ministres des Affaires étrangères ont toujours eu une grande politique culturelle, Alain Juppé ou Hubert Védrine en sont des exemples récents. L’actuel titulaire du poste n’a toujours pas manifesté d’intérêt réel pour l’influence culturelle de la France dans le monde. Il a cautionné un changement absurde de la structure de pilotage du réseau culturel depuis Paris : en février 2009, la direction économique du Quai d’Orsay a littéralement absorbé la direction générale en charge du réseau culturel et de coopération. Aujourd’hui les diplomates qui dirigeaient la direction économique ont été placés à la tête de la nouvelle entité « culturelle ». La culture française dans le monde doit-elle être envisagée comme un sous-produit de l’activité économique de nos entreprises ?

Traduction concrète d’un virage idéologique sans précédent ou énième négligence, l’actuel ministre a validé puis assumé les dénominations ridicules de cette nouvelle structure parisienne de pilotage du réseau culturel : « la direction générale de la mondialisation » (sic), composée, entre autres, de « la direction des biens publics mondiaux » ou de « la direction de l’attractivité ». Les termes de « coopération culturelle », de « réseau universitaire et scientifique » ou de « promotion du français » ont, peut-être, été jugés trop ringards ? Sacrifier aux appellations à la mode, particulièrement à celles en provenance du monde anglo-saxon, ne vaut pas renouvellement de notre politique culturelle.

Il a prétendu alléger et dynamiser notre dispositif culturel en termes de personnel et de budget. A Paris, il n’a fait que créer un nouveau monstre, cette direction générale de la mondialisation, qui s’avère, six mois seulement après sa création, pléthorique et ingérable. A l’étranger, il a réduit le budget des actions culturelles de 30 à 50%, provoquant, dans certains pays, la quasi-cessation des activités. Il a exigé le transfert de la gestion budgétaire de l’audiovisuel extérieur (TV5 plus RFI), soit plus de 160 millions d’euros, vers une autre administration que la sienne afin que son épouse puisse occuper le poste qui est le sien aujourd’hui. Le rapprochement de TV5 et de RFI avec France 24 était une évidente nécessité mais il aurait pu se faire sous la houlette du Quai d’Orsay. Il a déclaré publiquement qu’en faisant sortir l’audiovisuel extérieur de son ministère, évitait ainsi un conflit d’intérêt (sic). Son comportement, sur cette question, n’est pas digne de celui d’un ministre.

Il a paralysé, par ses changements incessants d’arbitrage, notre seul opérateur d’influence artistique, CulturesFrance. La bonne volonté de tous - du réseau culturel à l’étranger, des ambassadeurs, du ministère de la culture, des parlementaires - pour faire de cette structure un outil efficace et mieux adapté, a buté sur l’inconstance du principal décideur. Aujourd’hui, le seul souci du ministre est de faire nommer son ami, l’écrivain Jean-Christophe Rufin, déjà bombardé ambassadeur de France au Sénégal, à la tête de CulturesFrance sans même chercher sérieusement à se poser la question d’un projet culturel et artistique global à mener.

Enfin, il vient, près de deux ans et demi après sa prise de fonction, d’organiser une concertation interne au ministère des Affaires étrangères, pour le moins tardive, sur l’avenir du réseau culturel français dans le monde. Il s’agit là d’une opération cosmétique de rattrapage car ce ministre a pris conscience des dégâts considérables causés par sa négligence volontaire et sa légèreté coupable. Certains de ne pouvoir être entendus par ce ministre, nous en appelons à l’arbitrage de nos plus hautes autorités, à la mobilisation des parlementaires et à la prise de conscience de nos concitoyens pour que cesse ce démantèlement et soit reposée la question de l’avenir du réseau culturel français dans le monde.


 
P.S.

Le cercle Paul Claudel rassemble une douzaine de hauts fonctionnaires du Quai d’Orsay.

 
 
Forum lié à cet article