A l’origine de l’origine

Qumrân a porté à notre connaissance un exemple saillant d’une vision du monde dualiste dans l’Antiquité, comme quoi les réactions politiques post 11-Septembre accompagnées du discours du combat de la lumière contre les ténèbres n’est pas nouveau...

Paru une première fois en 2002, le texte des Manuscrits de la mer morte est aujourd’hui actualisé par le Père Puech - directeur de recherches au CNRS et professeur à l’Ecole biblique et archéologique française de Jérusalem - qui a pris la relève d’un des fouilleurs "historiques" du site de Qumrân, Jean Starcky.
Vieux de plus de deux mille ans, ces manuscrits conservent une véritable actualité : ils précèdent d’un millénaire les plus anciens manuscrits hébreux connus. Ils nous donnent ainsi une image plus authentique de la Bible et du monde juif au temps de Jésus. Afin de mieux appréhender et savourer l’importance et la portée de ces textes extraordinaires, les auteurs de ce livre ont multiplié les approches : un point de vue historique et géopolitique rappelle le contexte général dans lequel vécurent les Esséniens ; les perspectives épigraphiques et philologiques révèlent le travail de déchiffrement et de recherche effectué sur les manuscrits et approfondissent ses résultats dans les champs religieux, linguistique, scientifique et technique ; et un éclairage idéologique et archéologique tente de comprendre comment et selon quelles règles s’organisaient la vie des Esséniens au quotidien - ce qui les distinguait des autres mouvances du judaïsme de l’époque.

Ernest Renan écrivait en 1894, dans son Histoire du peuple d’Israël : "Le christianisme est un essénisme qui a largement réussi. L’esprit est le même, et certainement, quand les disciples de Jésus et les Esséniens se rencontraient, ils devaient se croire confrères." Une idée prémonitoire car l’on n’avait pas encore découvert ses fameux manuscrits retrouvés dans les grottes de la région de Khirbet Qumrân.
La première grotte abritait des jarres, les unes intactes, coiffées d’un couvercle ; les autres, les plus nombreuses, à l’état de tessons jonchant le sol car brisées en de multiples morceaux... Une des jarres contenait trois rouleaux de peau enveloppés dans des linges de lin moisis, malodorants, que les bédouins déchirèrent et abandonnèrent là, n’emportant avec eux que les manuscrits et deux jarres.
Plusieurs grottes ont manifestement servi de caches à manuscrits, sortes de "bibliothèques" chargées de préserver la mémoire qui, à ce jour, comporteraient quelques 900 manuscrits, sans compter nombre de fragments non encore identifiés dans les onze grotte-bibliothèques de Qumrân... Il est difficile de donner un chiffre exact car, parmi les dizaines de milliers de fragments, certains étaient si petits, inscrits de deux mots, un mot voire une lettre, qu’il est impossible de dire s’ils appartenaient ou non au même manuscrit.

Les Esséniens se désignaient volontiers comme les Fils de Lumière, une spécificité employée spécialement dans les contextes qui les présentent dans leur combat contre les Fils des Ténèbres. Mais qui sont-ils ? Tout simplement ceux qui n’appartenaient pas à leur communauté (sic). Voilà bien une pensée tranchée qui, accompagnée des métaphores usuelles, permettent d’approcher en profondeur les pensées religieuses et la vision du monde des Esséniens.
Mais ce dualisme est relatif : dans la pensée essénienne aux fortes implications eschatologiques, Dieu doit nécessairement avoir quelque responsabilité dans l’existence du mal. Car s’il était autonome et défini par lui-même, il n’y aurait pas d’espoir précis d’une fin heureuse....

Ces rouleaux découverts en 1947 ont beau être des objets scientifiques bien réels, ils sont devenus mythiques de par leur célébrité, de même que les Esséniens un peu à la manière des druides du monde celtique pour les mystiques modernes ou les adeptes du New Age. Ils ont ainsi, d’une certaine manière, échappé à la seule emprise des spécialistes pour appartenir un peu à tous, avec tout ce que cette vulgarisation peut comporter de chimères (intervention du Vatican, rôle de Jésus, rouleaux oubliés, etc.).
Puis Internet aidant, les sites plus ou moins sérieux ont pullulés, et se sont les sites académiques qui sont délaissés pour les adresses relayant de fausses informations. Il faut donc aller au-delà de la fascination qui obstrue la réelle connaissance et ce livre, écrit par ceux-là mêmes qui travaillent sur ces manuscrits depuis des décennies, est sans conteste l’un des piliers de l’historiographie de l’époque de Qumrân.


 
P.S.

Farah Mébarki & Emile Puech, Les manuscrits de la mer Morte , Nouvelle édition actualisée avec la participation de George J. Brooke, Magen Broshi, Florentino Garcia Martinez, Annette Steudel et Eugène C. Ulrich, relié sous jaquette couleurs, 220 x 290, nombreuses illustrations couleurs, Rouergue, septembre 2009, 256 p. - 39,00 €

 
 
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