Les collages originaux

Présenter ces collages dans leur intégralité réclamait - et méritait - des lieux singuliers.

Après l’Albertina (Vienne), le Max Ernst Museum (Brühl), le Kunsthalle (Hambourg) et la Fondation Mapfre (Madrid), c’est le musée d’Orsay (Paris) qui a clos cette exposition itinérante qui a débuté le 20 février 2008 pour s’achever le 13 septembre 2009. Une exposition de toute première importance : en effet, les originaux du roman-collage Une semaine de bonté datant de 1933 ont longtemps compté parmi les secrets les mieux gardés de l’art du XXème siècle. Les planches qui avaient servi à l’impression du plus fameux récit en images du surréalisme n’avaient été montrées jusqu’ici qu’une seule fois. Ce fut à la demande de Paul Eluard que Max Ernst les avaient toutes confiées au Museo Nacional de Arte Moderno de Madrid. Nous étions en mars 1936, et s’ouvrait dans la capitale espagnole l’Exposicion de composiciones supra-realistas de Max Ernst. Ce dernier se souvenant avec gratitude qu’en pleine guerre d’Espagne, ses amis républicains avaient pris tous les risques pour sauver ses œuvres du désastre et les lui rapporter...

Ainsi, le "livre du siècle" fut d’abord montré à l’Albertina pour finir à Orsay, un clin d’œil au fait que tous les matériaux employés et manipulés dans ces œuvres proviennent de publications françaises de la seconde moitié du XIXème siècle.
Contemporaine aussi cette exposition, car elle offre à voir ce qui est désormais en parfaite concordance avec le XXème siècle et notre monde de l’image : le collage. Cette manière de transmettre des fragments de vie dans un monde totalement fragmenté et tournant sur lui-même. Comme une manière de dénier le passé et ses visions harmonieuses pour mieux stigmatiser cette émancipation si moderne qu’à force de dénoncer les canons de l’art elle finit par s’en éloigner... Au contraire du travail de Max Ernst qui savait qu’en jouant avec des reproductions il singerait la réalité pour en démontrer le cynisme et en savourer la substance de l’instant.
Irrévérencieux artiste qui possède un sens de l’humour bien marqué et une envie de se jouer des éléments, comme s’il voulait faire un pied de nez au sens.

Si Max Ernst a structuré sa Semaine de bonté en conservant l’ordre chronologique du calendrier hebdomadaire, il a, parallèlement, su créer une liturgie de couleurs liées à un thème déterminé, défiant ainsi tout type de pouvoir et de convention sociale de l’époque.
Il s’est engagé dans ce jeu des libertés en choisissant un univers graphique qui va lui offrir une pleine liberté. Mais il ne choisit pas pour autant la facilité : il ne prend pas comme matériau les journaux ou les magazines mais il œuvre à partir d’humbles gravures destinées à illustrer des romans grand public. Il veut inscrire son travail dans le témoignage d’une liaison entre la réalité et la réalité rêvée. Il ouvre son imaginaire avec ce que tout un chacun côtoie chaque jour, loin des prétentions élitistes de certains. Max Ernst veut inscrire son œuvre sous l’angle de la réutilisation des fondements, des principes et des clichés du XIXème siècle. Il affirme donc un lien fort entre le surréalisme et la tradition symboliste.

Et si toute l’œuvre de Max Ernst est marquée par la recherche d’une transgression possible et d’une altération des frontières entre les genres, son engagement surréaliste n’impliquait donc pas de rupture avec le dadaïsme. Il savait conserver son étincelle de création dans le concert de cette démarche transcendante qui s’appuyait sur les limites de la conscience, suivant ce qu’André Breton nommait et quémandait à l’initiative du Second manifeste du surréalisme, publié fin 1929.
Le trouble qui s’empare du lecteur - ou du visiteur de l’exposition - à la vue des planches d’Une semaine de bonté provient d’un ressenti qui dérange : aussi finement intercalées qu’elles puissent l’être, ces images-là suggèrent l’éventualité d’un possible. Car ces collages imposent un travail d’interprétation qui soutire à l’énigme de l’image une banalité brusquement surgie devant nos yeux, un contenu qui ira son chemin dans les strates de notre esprit. Et les portes se referment alors sur le prisonnier spectateur de lui-même.
Déchiré entre une volonté d’interprétation et le réflexe de s’y soustraire, notre cerveau balance entre le signifié et l’herméneutique. Qu’une paire de ciseaux fasse son apparition et le geste fatal n’est pas loin, tout pour chasser le trouble et penser à autre chose. Mais alors, cette œuvre aurait une âme qu’elle nous interpelle ainsi et nous dérange autant à nous renvoyer le miroir de nous-mêmes ? Démystifions le collage pour rester en vie. Pensons à Robert Musil qui pourrait avoir le mot de la fin : "De tout cela, il ne reste guère plus alors que la délicate architecture de couleurs d’une méduse après qu’on l’a sortie de l’eau et déposée sur le sable."
Mais ce n’est pas si simple... Si Max Ernst focalise l’imagination - ouvrant un arc qui va de l’événementialité visuelle la plus intense jusqu’au déploiement progressif vers une image finale emblématique - c’est qu’il a su travailler de concert le développement et la concentration de l’imagination. Il affirme donc que le flot d’images du roman-collage peut - doit - être interprété, par-delà les différences de genre, comme une confrontation avec le 7ème Art pour parvenir à faire fusionner le mouvement de l’action avec la focalisation de l’imagination.

André Breton avait donc su, le premier, décrypter cette démarche en écrivant, dès 1921, dans le catalogue de sa première exposition à la librairie parisienne Au Sans Pareil :"Parce que, résolu à en finir avec le mysticisme-escroquerie à la nature morte, il projette sous nos yeux le film le plus captivant du monde, et qu’il ne perd pas la grâce de sourire tout en éclairant au plus profond d’un jour sans égal notre vie intérieure, nous n’hésitons pas à voir en Max Ernst l’homme de ces possibilités infinies."
Un livre pour l’éternité.


 
P.S.

Werner Spies (sous la direction de), Jürgen Pech, Juan Pérez de Ayal et Mercedes Rivas, Max Ernst - Une semaine de bonté, relié cartonné, 240 x 297, 350 illustrations en couleurs, Gallimard, juin 2009, 408 p. - 45,00 €

 
 
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