Au-delà de la brûlure originelle

Il est indéniable qu’il y a chez Salah Stétié un impératif besoin de donner et de partager. La publication d’une partie de ses oeuvres en un seul volume en témoigne...

Passé maître dans la pratique de l’oxymore, Salah Stétié nous a offert, tout au long de sa longue carrière, l’infinie joie délicate et savoureuse de pouvoir ressentir dans notre langue la magie qui opère dans la poésie de langue arabe quand on la lit dans le texte. Lui, le libanais sémite, né à Beyrouth voilà bientôt quatre-vingts ans, a voulu, su, dès le premier jour, qu’il n’écrirait qu’en français mais dans sa culture, sous son influence arabo-islamique et non dans les canons occidentaux ; ainsi, l’homme d’Orient a-t-il su, mieux que quiconque ici, en Occident, nourrir et renouveler cette musique si particulière qui fait le charme d’une langue : sa tonalité. Salah Stétié nous a donc permis de saisir le vol halluciné de l’oiseau de feu se mirant dans un miroir sans tain que le soleil inonde de pluie rougeoyante aux fins obscures, et il l’a conduit, cet étrange volatile, d’une terre l’autre, laissant derrière lui une traînée d’arc en ciel comme passerelle éternelle pour qui voudrait bien se donner la peine d’aller y voir de plus près...
Voilà donc la chose possible par l’entremise de cette collection de grande tenue, ces Bouquins qui, depuis des décennies, grâce aux éditions Robert Laffont nous apportent, dans un condensé miraculeux, la pureté d’écrits rassemblés en un seul volume pour tenter, en un peu plus de mille pages, de donner une vision exhaustive sur l’œuvre d’un auteur. Et, chose rare pour le souligner, ici les promoteurs du projet ne sont pas tombés dans le piège coutumier qui a fait chuter jusqu’à maintenant toute personne qui voulait tenter de résumer le parcours de Stétié en l’enfermant dans un diptyque : poésie et essais. Car une pièce maîtresse, sorte de chaînon manquant, lie, soude et articule l’ensemble d’une manière si solidaire qu’omettre de la citer est un crime, c’est le roman qui n’en est pas un, mais plutôt un conte, voire un récit poétique, bref, une pièce de fiction d’ailleurs non épinglée par un quelconque signifiant sur la couverture, l’extraordinaire Lecture d’une femme.

Trop souvent oubliée, tristement sorti des listes comparatives - comme si l’on pouvait mettre en opposition deux créations - cette fiction nous projette dans l’univers du mystère et du merveilleux sans nous contraindre au marquage de style ni à la construction de telle ou telle spécificité. Nous ne sommes là que pour notre bon plaisir. Pour découvrir Héléna, la belle captive, "Pleine de résistances, sous la fausse candeur des courbes. Légère : lourde d’un poids. Et des boucliers, partout, pour la défendre : ceux, tout de pureté construite, des seins ; celui, invisible, du ventre, autour du vertigineux nombril ; celui, étroit et fort, entre ses cuisses. Beau piège et beau gibier, Héléna bellle. A quelque ciel plus divin que celui-ci, elle aurait voulu se livrer durant une heure, heure éternelle. Elle souhaitait voir l’heure, comblée d’un ciel, pleuvoir sur elle en fine poussière soluble, ardente, ardente rosée, enfin capable de la laver, de la débarrasser un peu de ces myriades d’imperfections dont une femme garde en elle, si épanouie soit-elle et si d’ordinaire rieuse, le noir secret."
L’univers fantastique qui nous entoure n’est pas celui de la science-fiction, non, loin de là, mais plutôt cet espace qui, au lieu de nier le réel, l’appréhende dans sa globale complexité. Pour bouleverser les schèmes il convient, parfois, de savoir manœuvrer dans les eaux brumeuses, entre les cercles des Enfers pour mieux goûter le miel du Paradis : ainsi Salah Stétié se joue de nouvelles normes périlleuses et de méditations enlevées portant l’épanchement du songe dans la vie réelle.
Partant sur les traces de Julien Gracq ou André Breton, il nous tisse un roman poétique, le voilà nommé, et tant pis, je prends le risque, même s’il est toujours impossible de définir dans sa totalité le concept d’un texte, encore plus s’il tend vers le merveilleux, mais j’aime à penser que ce discours là, justement, est proche des mondes fantastiques des surréalistes. Oui, il faut se risquer pour aller plus loin, non pas à donner une définition, mais à aller chercher derrière l’ombre de l’image reflétée par le fameux miroir, ce qui pourrait bien s’y blottir dans l’attente de notre venue. Cela m’est d’autant plus plaisant à démontrer que cette œuvre n’est que questions : difficulté d’être, ce qui est vrai n’a pas l’air de ce qui n’est pas faux, la mort dans la vie et la vie en mort, etc. Stétié joue de l’ellipse comme d’autre du violon, avec gouaille et virtuosité. Ne gâchons pas notre bonheur, lisons, buvons, communions avec le grand amour : "Héléna, marchant de ses jambes déjà chaudes sur le trottoir d’avant l’arrosage municipal, met, dans tout cela, sa note rouge. Car, en signe de deuil, elle a choisi d’être rouge - et quel deuil plus visible ? Elle va, forte d’un hasard. Sa pâleur, décidée. Il y a, qui le long de ses pas roule, un fleuve, à l’eau verte et grave, qu’elle voit. Le fleuve entraîne et déchire des images : certaines, plus longuement, flambent et brillent, avant de disparaître."
Ce mort - vivant ? - qui narre cette lecture crée une angoisse qui, à chaque page tournée, lue avec gourmandise, noue le vertige qui nous hypnotise dans un tourbillon, dans une spirale silencieuse et humide qui ouvre le passage vers une autre dimension. Celle, précisément, de l’apocalypse fragmentée, de l’espace exorbité, du temps éclaté d’un autre temps où se décompte, dans un inventaire à la Prévert, le lin et le chanvre, le fil, la soie, l’acier et le bronze, le bois et le marbre, pour créer une osmose de matière qui éclatera dans une mouvance extraordinaire.

Aux deux points cardinaux de cette comète, il y a la poésie et les essais ; et le tout pompeusement nommée œuvre, si petit mot dérisoire pour signifier si grande pensée, si noble matière immatérielle mais tellement indispensable à l’avenir de l’homme, œuvre donc puisqu’il n’y a pas d’autre manière de l’extraire de la gangue humaine. Il y a donc cette voix unique, essentielle, première, qui est la voix des grandes profondeurs, la voix du mystère qui nous plonge derrière notre moi sensuel pour nous ouvrir la porte du merveilleux. Le rêve que Salah Stétié nous invite à partager, l’écriture qu’il nous offre, qu’il peint sur une réalité de hasard, cette mise en abîme supportant la conquête du monde, recompose l’écriture dans une réduction volontaire de l’histoire pour s’engager dans l’activité imaginaire, dans la spéculation amoureuse en nous prenant, nous lecteur, à témoin, soudé dans l’enclave de l’esthétisme comme moustique dans l’ambre.

Ce livre-là, alors, et pas un autre, malgré les grandes maisons qui l’ont accueilli, par le passé, de Gallimard à l’Imprimerie nationale (où il publia deux magnifiques albums, sur Kyôto et le Liban), de José Corti à Fata Morgana, sans compter les dizaines de livres de bibliophilie publiés avec ses amis peintres, d’Alechinski à Kijno, de Zao Wou-Ki à Texier, mais puisqu’il n’en faut retenir qu’un seul, on vous conseillera donc celui-là puisque treize ouvrages, chiffre béni, le composent, agrémentés de vingt courts essais inédits (dont le devenu célèbre Poète Papouète, communication faite lors de la 25ème Biennale Internationale de Poésie qui s’est tenue au Palais des Congrès de Liège, en Belgique, du 4 au 7 octobre 2007), qui vous donneront une vue globale de sa pensée et de ses écrits, du Voyage d’Alep entrepris avant 1950, ou Ur en poésie (épuisé) à ses toutes dernières réflexions, signées toujours à la main, d’une écriture ronde et souple, sur du beau papier blanc mat, très certainement épinglées dans les combles de sa maison de Tremblay-sur-Mauldre...
Avec cette lecture, vous suivrez Salah Stétié, tel qu’en lui-même, soucieux des autres et du monde, ouvert au ciel et aux étoiles, éclairé d’une lampe audacieuse en son front, pour encore y mieux ressentir tout le froid du désert brûlant qui l’entoure, fragile mais non vulnérable, roseau du sud et pierre des montagnes tout à la fois, le voilà chez lui, avec ses chats, avec ses roses, avec son jasmin, sous le soleil des Yvelines exactement, comme le doigt posé sur l’oracle pour guider ses mots vers nos cœurs esseulés d’un trop grand manque de poésie, voilà cet homme, unique mais tellement humain, semblable aux siens mais tellement absents, voilà le sud incarné mes amis, le miel fait homme dans un monde de brutes, l’ange passe et les chiens n’aboient même plus, sonnés par la lénifiante croisade des ondes, alors tant pis, ne restera, mon amour, que l’aubépine, ne restera, mon ami, que les vers mouillés des larmes de la joie partagée ...

Poète Stétié, surtout, oui, tout de même, avant tout poète, qui n’est pas seulement un état d’écrivain mais surtout une manière d’être au monde car l’unique est en poésie un signe noble perché au sommet de l’art de la narration. Cet unique - cette image, ce silence - rassemble en un mot la totalité du sens, vertu absolue face à la vague déferlante de la prosodie. La poésie ne pourrait être qu’une phrase, qu’un seul mot même, un unique son. Sa grâce est pesanteur invisible qui chante à nos oreilles, le temps n’a plus cours, l’insoutenable légèreté de nous-mêmes enfin recouvrée.
Ainsi l’homme a-t-il besoin de poésie pour vivre au même titre qu’il a besoin d’eau et de pain. Le poète est donc l’homme par qui la vie se transmet, l’amour naît, la mort s’affronte. Le poète est l’unique, le seul, qui parle et qui ose, enfin, pourfendre l’abîme de silence hypocrite qui nous sépare les uns des autres. Ecoutons-le. Apprenons à entendre sa voix qui nous traverse comme une épée et ouvrons-lui notre âme dans l’élan qui est le sien en vue d’être sauvés.
Salah Stétié est de ces poètes majeurs qu’il convient d’entendre, d’écouter, de deviner pour essayer de comprendre l’autre côté brûlé du monde. Sa poésie est complexe et multiple, issue d’une richesse intérieure acquise par l’exil multilatéral de cet Oriental profondément ancré dans l’Occident, de cet Occidental apprivoisé par nous mais demeuré fortement enraciné dans les traditions et la culture de sa terre natale. Cette ambivalence marquée, cultivée avec passion et projetée dans l’espace de la langue française offre certaines des plus belles pages de la poésie contemporaine.

Ce sein très pur au soleil accroché
Sera l’agneau de feu des montagnes
Corbeau de feu criant
Si dure épée dans la corbeille des montagnes
Hautes brûlant comme un rameau de neige
En l’amoureux été devenu songe
Sous le très noir couteau de tout ce vent

Femmes de fruits dans la lumière droite
Le cerf qui vous respire
Voici qu’il est en limpidité l’agneau
Au sommet des montagnes
Avec ses jambes filles
Ses jambes de blessure à peine filles
Par inversion du feu parfois colombes
Eparpillant leur gorge

Eparpillant la perle de leur gorge
Femmes de fruits avec vos conques filles
Et dans vos doigts comme une odeur de menthe
Corbeaux de vos seins purs
C’est de nouveau c’est de nouveau l’été de neige
Le chagrin froid des raisins nus

Salah Stétié parvient à nous inviter à découvrir que derrière l’image que l’on voit vit aussi, non pas l’autre sens mais un sens "autre". Le visible devient le terrain de jeu, le champ de batailles, où les photos, les cadres, les représentations surgissent sous une autre apparence, plus séduisante ou plus noire, selon le thème du poème. Mais le lecteur ne peut y voir qu’une seule image. C’est tout le paradoxe du poème que de pouvoir montrer l’aplat et le relief, comme un film que l’on verrait à la fois dans sa forme initiale et en négatif. N’y aurait-il alors d’images à penser radicalement qu’au-delà du principe de visibilité ?

Celui qui est venu
Allié à son épée sobre et pudique
Voudrait tenir une statue d’eau pauvre

L’herbe l’accorde à son désir et l’herbe
Lui tend le froid du corps jamais touché
Si mal connu de la chasse aux arcs limpides

Mais l’épée se retire
Triste d’eau dans le non-désir du sang
Comme une antique morte

Il y a chez Salah Stétié une aptitude à suggérer l’invisible, à dépeindre le secret des êtres et l’intimité des choses, à retenir dans la violence de sa langue, ces instants perdus où l’homme est nu face à sa vérité, où le guerrier devient fragile devant la porte de la pureté recouvrée. Mais aussi parce que l’attrait de l’interdit, la passion du défendu restera toujours terra incognita, Salah Stétié s’est voulu fidèle à ses pairs, fidèle à cet Orient de beauté et de plaisirs, de sources et de fruits. Il est parti explorer l’impossible magie, comme pour nous confirmer qu’avant, bien avant la création de l’enfer, le paradis c’était son pays, le Liban :
"J’aimais, de l’air de cette patrie, le partage entre la terre et la mer, l’âcre parfum de chèvre fiancé non pas subtilement, mais rustiquement, ou mieux : antiquement, à cette invisible vague cruellement alguée issue des remous de la très physique mer. Ô pays sous les pommes et les pêches et les raisins et le charbon dans l’œil de tes femmes, en instance d’étincelle ! Vos yeux, filles de cet ici-là, provocateurs comme des seins sous le lin apparus, vos yeux, eux aussi, de chèvre et de sel..."

Infatigable défenseur d’un certain islam, allant jusqu’à publier des tribunes d’une grande fermeté contre les fondamentalistes, Salah Stétié puise ses origines dans le domaine socio-culturel des Mille et Une Nuits, cette "recherche éperdue du plaisir, du corps par les corps, au sein d’une jouissance toujours perdue et sans cesse retrouvée", loin, très loin donc de l’obscurantisme, il fustige, pêle-mêle, les imbéciles intégristes, les "pusillanimes légalistes orthodoxes qui deviennent, à l’occasion, des assassins - pauvre Algérie ! -" et les "contempteurs intéressés de l’islam, vassaux de la civilisation occidentale, à la manière de Salman Rushdie ou de V.S. Naipaul, qui trouvent leur compte (leur compte en banque aussi bien) à piétiner comme ils le font cette créance-là", et affirme que le Coran est le livre absolu, porteur d’une "civilisation spirituelle parmi [...] les plus hautes qui soient."

Pour conclure, temporairement, car le chemin est encore long avant de solder l’ensemble de l’œuvre de Stétié, écoutons donc André Pieyre de Mandiargues, qui, en 1985, nous déclarant son invitation à aimer Salah Stétié, résumait parfaitement, en quelques mots essentiels, l’homme et son œuvre :
"Au-delà de toute notion d’amitié, si l’homme Salah et le nom de Salah Stétié me sont devenus tellement précieux, c’est parce qu’ils sont exemplaires de ce qui est nécessaire aujourd’hui, une vaste culture qui échappe totalement aux frontières imposées par une race ou une nationalité, la soumission à une discipline politique, à une religion, à l’usage d’une seule langue. Salah Stétié est un frère moderne de ces intellectuels arabes qui avant l’an mille rendirent à l’Occident la connaissance de la philosophie et des mathématiques perdues dans la nuit de la barbarie. Il n’est pas moins proche du magnifique empereur Frédéric II de Hohenstaufen, qui au treizième siècle construisait des mosquées en Sicile et dans les Pouilles pour ses amis arabes, qui versifiait en provençal autant qu’un Toscan et que la beauté des femmes exaltait comme celle des fauves de ses ménageries... Dans notre temps, Salah Stétié est l’un des meilleurs poètes de cette langue française qui pourtant n’est pas celle dans laquelle il est né. Il y met de philosophie platonicienne et de sensualité autant ou plus que ne nous en avait montré Paul Valéry, dont c’étaient les meilleurs vertus, et il n’use pas moins que lui de notre belle et difficile grammaire. Aimons donc Salah Stétié."
Oui, aimons Salah Stétié...

Ce livre contient :
L’eau froide gardée
Fragments : poème
Inversion de l’arbre et du silence
L’être poupée
suivi deColombe aquiline
L’autre côté brûlé du très pur
Les porteurs de feu et autres essais
Ur en poésie
Arthur Rimbaud, le huitième dormant
Mallarmé sauf azur
Le vin mystique
Carnets du méditant
Le voyage d’Alep
Lecture d’une femme
Les parasites de l’improbable
(essais inédits)


 
P.S.

Salah Stétié, En un lieu de brûlure, préface de Pierre Brunel, présentation des différentes œuvres par Maxime Del Fiol, coll. "Bouquins", Robert Laffont, octobre 2009, 1184 p.- 32,00

 
 
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