La culture des masques

Traduit parEsteban G.. Édité par Fausto Giudice

I. Accident et dédoublement

Il y a une anecdote qui raconte que des inspecteurs de douane n’ont jamais pu découvrir ce qu’un homme trafiquait avec sa brouette, justement, parce qu’il trafiquait des brouettes. De même, le masque du super-héros est le symbole visible de ce qu’il prétend cacher. L’histoire d’origine du héros, à travers le dédoublement, cache la réalité d’où elle est issue, c’est-à-dire, la culture hégémonique du capitalisme du siècle dernier.

Si nous regardons les héros de la « culture de masses », depuis Superman jusqu’à Terminator, nous verrons que leurs caractéristiques - le masque et le dédoublement – perdurent mais elles révèlent aussi un changement dans l’inconscient collectif usaméricain.

À l’égal de ce que Joseph Campbell (1949) avait exposé sur les mythes anciens, nous pouvons nous apercevoir que la naissance du héros moderne est une forme derenaissanceproduite par une mort symbolique, par un accident technologique. Mais l’« accident » n’a rien d’accidentel car il soude la fracture idéologique autant que la réalité l’ouvre.

Si les armes de défense et de destruction sont le résultat d’une économie capitaliste qui se base la reproduction indéfinie du capital, si la technologie militaire est le produit du calcul et de la reproduction en série, si le héros réel est honoré dans « la tombe du soldat inconnu » et que ses guerriers sont anonymes et agissent en masse comme un grand mécanisme impersonnel, le super-héros est présenté alors comme un individu unique et ses armes sont uniques, elles ne sont jamais le produit d’un calcul technologique qui peut en faire deux. C’est pour cette raison que nous avons besoin de recourir une fois de plus à l’accident. Y compris pour fabriquer les armes exceptionnelles du héros exceptionnel. Il est nécessaire que l’on fasse état que le bouclier de Captain America, le héros investi accidentellement de superpouvoirs, est aussi le produit d’un autre accident : ce bouclier est constitué d’un alliage inimitable, crée par hasard et ne pouvant pas être dupliqué.

La réalité est précisément le contraire : il n’y a pas d’accidents créateurs ; les destructions sont calculées. Il n’y a pas d’individus ni d’œuvres originales, au contraire : tout est produit en série, le peuple est la masse et les citoyens sont d’abord des producteurs et ensuite des consommateurs.

L’accident divise la vie de tous ces super-héros en deux, le réel et le super-doué, le travailleur anonyme et le consommateur d’illusions productives.

Tous les héros rendus populaires par la culture hégémonique possèdent une double personnalité, comme la pratique et le discours. Nous pouvons, en grande mesure, retrouver ce phénomène en Europe dans des histoires plus anciennes, comme dans les contes pour enfants. Toutes les histoires de princes crapauds, de contes africains et d’une infinité de mutations fantastiques qui révèlent une origine ancienne de cette dualité psychologique (Carl G. Jung). La personnalité secrète est agressive, violente et irrationnelle. La dualité semble être évidente dans l’Angleterre de Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde (1886). Le contexte était autre ; un autre empire, l’empire britannique, la Révolution industrielle et le positivisme scientifique. Autant la Pax Britanica, le progrès industriel que le positivisme rationaliste se révèlent dans ces mythes comme l’horreur de l’irrationnel.

Mais dans la culture anglo-américaine le masque et la dualité se radicalisent. La force irrationnelle est revendiquée.

EntreSuperman(1933) et la série téléviséeLe Fugitif(1967) il y a une histoire de changements mondiaux. Dans le cas de Richard Kimble, la métamorphose est l’inverse de celle de Clark Kent : son personnage public est celui du criminel tandis que son personnage illégal est son côté positif, celui du rajeunissement. Superman est le muscle du pouvoir hégémonique qui rend la justice. Le Fugitif est l’astuce de l’opprimé par la justice.

Quand la kryptonite n’existait pas encore et que Superman n’avait aucune limite à sa force brute, un des personnages de Superman se moque du héros en disant : « he may possess super strength but he was as easy to trick as a child (peut-être possède t-il des superpouvoirs mais il a été aussi facile de l’abuser qu’un enfant) ». Comme si ce n’était pas suffisant Superman se targue très peu de son intelligence, jamais pourrions-nous dire : il résout cette faiblesse avec une plus grande force musculaire.

L’autre faiblesse de Superman est Louis Lane elle-même, qui est ausssi belle et désirée qu’ idiote, puisque chacune de ses propres initiatives – outre le fait d’ humilier ou de désobéir à Clark Kent- finissent en catastrophe et sont autant de bonnes occasions pour que Superman vole à son secours.

Mais le masque et le dédoublement arrivent encore à persister dansLe fugitif(Richard Kimble). L’accident est double : d’abord le meurtre de son épouse qui change sa vie ; deuxièmement l’accident du train qui lui permet de s’échapper et le sauve de la mort « d’une justice aveugle » (« an innocent victim of blind justice »). Le fugitif change d’identité (nouveau masque) et fuit la police. Le fugitif est un docteur honorable/condamné, poursuivi/libéré, etc. C’est-à-dire, c’est le citoyen correct qui réalise le rêve de la clandestinité, la dualité qui est dans la fondation même des USA : la légalité et la désobéissance, la justice propre et irrationnelle de l’opprimé et la justice formelle, « politiquement correcte » de l’oppresseur. L’accident providentiel est aussi comme cela, réel ou imaginaire, comme la tempête qui change le cap et le destin des pèlerins duMayfloweren 1620.

La laïcisation croissante qui suit la révolution française et la révolution industrielle (Eric Hobsbawm) a signifié un combat contre les pouvoirs théocratiques qui ont dominé les sociétés occidentales. Mais en même temps, le vide laissé est occupé par une nature scientifico-technologique qui remplace l’ancienne fonction des églises dans l’articulation d’un discours mythique des mêmes sociétés. Superman arrive toujours du ciel dès que la victime en à besoin – dans certains cas c’est la victime qui fait appel à son aide -, il est ainsi clairement, le substitut de Dieu, surtout du Dieu de l’Ancien Testament qui promet justice sur terre et pas dans l’au-delà des chrétiens et des musulmans.

II.Des chiens, des chats et des souris

Les personnages centraux du monde de Walt Disney ou de Hannah Barbera sont également d’autant plus réels - plus centraux – qu’ils sont plus hybrides, mutants ou travestis. Cette nature centrale, cet hyper-réalité est entourée et encadrée par des êtres secondaires : des animaux qui ont l’aspect d’animaux et des humains qui ont l’aspect d’humains.

Si l’histoire millénaire de l’art a établi que les êtres humains peuvent être représentés à partir de la taille vers le haut, ici les humains apparaissent de la taille vers le bas. Même lorsqu’on les voit, l’expression de leurs visages n’est guère celle de personnes futées, elle leur donne plutôt l’air d’êtres naïfs, presque idiots et crédules face aux intrigues que les astucieux personnages hybrides- les nouveaux réels –manigancent., Les animaux à l’aspect d’animaux sont également abrutis et crédules.

Dans le « monde réel » des humains, les chiens représentent l’autorité, l’amitié et surtout la fidélité. C’est pour cette raison, et parce que cela n’est pas issu du monde latin mais anglo-saxon, que lorsqu’on entre dans le « monde réel de la fiction », les chiens ont généralement le rôle de gardiens et de policiers. Ce n’est pas paradoxal que ces rôles ne représentent pas l’astuce mais plutôt la naïveté. Pour la tradition chrétienne - pas celle des Lumières -, la naïveté et l’innocence sont des vertus ; l’astuce est une qualité de l’ange déchu. La loi - l’obéissance - est naïve ; le délit est astucieux. La« naïveté du gardien » est comme une valeur éthique positive. Elle est cependant un autre masque de la réalité.

Les souris partagent avec les chats le centre du « monde réel de la fiction ». Et plus ils sont hybrides, plus ils sont réels. Les copinages opportuns des souris et des chiens se réalisent grâce à l’astuce de la souris et pas celle du chien. De cette manière les plus faibles du groupe (les souris) obtiennent sécurité et protection des plus forts (les chiens) contre la persécution des pouvoirs intermédiaires (les chats).

Sur l’échiquier international, ces catégories du pouvoir trouvent leur parallèle dans la série pouvoir impérial / gouvernements périphériques / résistance marginale.

La dislocation et le masque consistent à attribuer à une réalité les valeurs inverses pour la créer et la reproduire. Le pouvoir n’est pas la force naïve mais il est ce qui agit avec astuce ou, plutôt, avec la logique de construction/destruction qui n’a rien d’une œuvre personnelle.

Le pouvoir hégémonique est présenté avec une caractéristique contraire au réel : la naïveté et la bonté, la défense du plus faible au lieu de l’agression tandis que les secondes catégories de la hiérarchie sont les dépositaires de toute la méchanceté du système des pouvoirs.

Ce modèle n’est pas exclusivement anglo-saxon. Il s’est répété tout au long de l’histoire. Dans l’Espagne impériale, depuis l’essai politique de Quevedo (Política de Dios,1626), la littérature de fiction de Cervantes (El Quijote, 1605), le théâtre de Lope de Vega (FuenteOvejuna, 1619) jusqu’aux dénonciations de Bartolomé de las Casas (Destrucción de las Indias, 1552) et les chroniques de Guamán Poma de Ayala (Nueva crónica y buen gobierno, 1615), ce qui était considéré comme le plus grand pouvoir politique et moral, c’est-à-dire les rois, jamais ne sont mis en accusation par des doléances. Bien plus, toutes les plaintes pour violation, oppression, injustice et exploitation sont adressées aux rois en doléances contre des vice-rois ou des gouverneurs.

L’histoire de la guerre d’indépendance des Etats-Unis n’est pas différente de cette histoire ni de celle de l’histoire embryonnaire des indépendances hispano-américaines. Jusqu’au célèbre Common Sense (1776) de Thomas Paine, tous les arguments et probablement toutes les intentions des Américains entrés en rébellion contre l’Empire britannique – y compris G. Washington - n’étaient pas dirigés contre le roi George III mais contre les institutions intermédiaires de la structure hiérarchique : le Parlement et ses ministres.

Les rois - les chiens - représentaient un pouvoir légal, légitime et plutôt naïf. De fait, ils étaient généralement l’incarnation de tout ceci, comme Charles II, le roi idiot. Les responsables intermédiaires, les ministres et les gouverneurs, les collecteurs d’impôts et les correcteurs, étaient les véritables despotes félins.

Pour l’analyse marxiste postérieure, le roi n’était même pas le chien qui avait le monopole du pouvoir mais il était plutôt un instrument de plus d’oppression et d’exploitation – associé avec les chats - d’un système impersonnel, le capitalisme.

Pour notre analyse, le pouvoir a besoin de se travestir en permanence puisque sa force réside toujours dans son « invisibilité ostentatoire ». Le pouvoir peut même en arriver à se travestir en critique ; mais pour cette situation à haut risque il ne focalisera sa critique que sur ses subordonnés intermédiaires, détournant l’attention de lui-même.

Lorsque le capitalisme industriel évolue vers un capitalisme de consommation - consommation de biens, consommation de symboles -, ses expressions populaires changent. L’expression médiatique prend une voix critique et parodique. Dans les années quatre-vingt-dix les Simpson ont réalisé une importante transformation en évitant l’hybridisme animal et présentant « le monde réel des humains » sans le dédoublement attendu, c’est pourquoi il constitue exemple de critique. Mais c’est une espèce de Lazarillo de Tormes (1554), un témoignage historique et une parodie sociale réalisée d’en haut vers le bas - les pauvres sont toujours tout sourire - sans volonté d’aucun changement.

En recourant à la distraction, plus qu’à l’humour, on neutralise toute critique possible, en transformant un drame réel en une comédie fantastique. L’objet de critique, avec ses visages (trop) visibles, éloigne du centre tout un système politique, économique et culturel. Homer Simpson est l’exemple de l’ouvrier naïf et décadent avec une fille intelligente, promesse éternelle d’un futur changement, avec un chef capitaliste exploiteur, de toute évidence le (nouveau) méchant.

Mais le chef, ici aussi, ambitieux, corrompu et millionnaire, est un commandant intermédiaire - un des chats - qui concentre tout le mal du système qu’il représente. Le système –pas le pire de tous ceux que l’histoire a enfanté -, comme le bon roi, se lave les mains et il justifie toute douleur, injustice, réalité médiocre ou réalité oppressive par l’existence de mauvais commandants intermédiaires, par l’existence de chats qui jouent avec les souris. La relation chien/chat/souris n’est pas mise en cause puisqu’elle a déjà été établie par une nature supposée. Ce qui revient à dire, par un présent sans histoire. Un présent impossible à remettre en cause dont nous pouvons seulementrire aux éclats et le supporter en silence.

Jorge Majfud


 
 
 
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