Bonne année 2010 !

Nous voilà à l’aube d’une nouvelle année que les usages consacrés espèrent meilleure que celle qui est sur le point de trépasser. L’esprit des fêtes règnera en maître absolu sur la planète. Du haut de sa chaire, il se prépare à l’ineffable consécration de la ripaille. Le royaume de la luxure brillera de ses mille feux et l’homme, pour un soir, deviendra prince et la femme, pour un soir, deviendra princesse et l’enfant, pour un soir, deviendra Roi.

Qu’importe si les bas de laine rétrécissent pendant qu’à l’autre bout de la chaine les multinationales, gorgées de sang et de sueur, voient le leur gonfler à vue d’œil. Ce sera la fête et c’est suffisant pour oublier, le temps d’une nuit, ces bleus à l’âme qui nous rendent, par moments, la vie insupportable. Nous convoquerons pour la circonstance le clinquant et le pimpant. Nous chanterons à tue-tête les balades anciennes comme les airs les plus récents. Les corps se trémousseront et les odeurs de parfums les plus exquis finiront en exhalaisons incommodantes quand au plus fort de la soirée les vapeurs éthyliques et les sudations auront exprimé tout leur potentiel. Ah quelle sera belle cette soirée de tous les mirages !

Mais avant de succomber à l’ivresse, au sens propre comme au sens figuré, survolons ensemble les évènements marquants de cette année qui s’achève, histoire d’en faire un bilan aussi superficiel soit-il. J’aborderai trois thèmes que je trouve pour ma part essentiels : la conférence de Copenhague sur les changements climatiques, le prix Nobel de la paix 2009 et les débats sur l’identité nationale.

Alors qu’on attendait beaucoup de cette conférence de Copenhague qui devait, dans un élan planétaire sans précédent, réunir toutes les bonnes volontés autour d’un plan d’action visant à sauver la terre d’un péril certain, ne voilà t-il pas que nos vaillants présidents et chefs de gouvernements dont la perfidie est au moins aussi toxique que les gaz à effet de serre se débinent en laissant croire qu’il y eut malgré tout accord. Il y avait pourtant dans l’objet de cette conférence danoise deux buts minimalistes à atteindre même s’ils ne garantissaient en rien la réversibilité du réchauffement planétaire et n’éloignaient en rien les cataclysmes que tous les scientifiques du monde nous promettent pour l’avenir.

Le premier objectif visait à réduire de 50% les émissions de CO2 à travers le monde d’ici 2050. Le second était de créer une sorte d’autorité internationale de l’environnement, à l’instar de l’ONU, qui aura la charge de superviser l’application de l’accord et de sévir contre les pays délinquants, le cas échéant.

L’Inde et la Chine, farouchement opposés au premier comme au deuxième objectif, ont fini par infléchir la position du reste des pays qui comptent dans le processus décisionnel. L’accord non paraphé est sidérant par le ridicule qui le caractérise. Il vise à limiter l’augmentation de la température à un maximum de 2 degrés Celsius d’ici 2050. Ainsi, au lieu de prendre en compte les émissions de gaz à la source qui sont faciles à mesurer à partir de la consommation des énergies fossiles, nos illustres décideurs ont préféré mesurer les effets en plaçant un thermomètre au dessus de nos têtes. Quant aux moyens de contrôle, ils deviennent tout bonnement la prérogative des États au nom de la sacro-sainte souveraineté nationale. Elle est belle la trouvaille ! Et qui irait-on incriminer : la Chine, les États-Unis, l’Inde, la France, le Brésil, les deux premiers ou les trois derniers si cette température venait à augmenter de plus de 2 degrés Celsius ?

Obama qui a fait de la question de l’environnement et des énergies propres le cheval de bataille de sa campagne présidentielle s’en est déclaré ‘’satisfait même si tout n’est pas réglé’’. Il fallait le faire Mr Obama ! Il est vrai que quand on se fait voter un budget de 2300 milliards de dollars pour 2010 et que la part qui revient à l’environnement n’est que de 10,5 milliards de dollars, à peine de quoi reboiser la Californie, on ne peut se draper dans les habits de la vertu, ni en être son porte flambeau. Celui qui a fait saliver la planète entière, lorsqu’il ravit en septembre dernier la présidentielle au républicain John McCain vient de démontrer à Copenhague qu’il ne valait guère mieux que ses pairs : un pantin de plus dans le cirque scandinave !

Le deuxième volet concerne l’attribution du prix Nobel de la paix au président Obama. On ne sait comment le jury de cette institution, au demeurant fort respectée, choisit ses candidats, ni sur quels critères elle désigne ses lauréats. Toujours est-il que Obama a échoué au moins sur deux points majeurs qui le rendent inapte à recevoir une telle distinction : Le budget de la défense que le Congrès américain vient de voter pour 2010 est de loin le plus élevé de l’histoire américaine. Avec 664 milliards de dollars de dépenses militaires, il est de 4% supérieur à celui voté en 2009 quand le baroudeur Georges Bush officiait à la maison blanche (le budget de la défense était alors de 571 milliards de dollars). Si on ajoute que le budget fédéral de 2010, avec 2300 milliards de dollars est inférieur de 15% (crise oblige) à celui de 2009 qui comptait 2700 milliards de dollars, l’accroissement du budget de la défense américaine par rapport à 2009 aurait été de 4.6% sur une base comparable à celle de 2009. Ceci est un appel d’air pour une course à l’armement qui n’entraînerait pas seulement la Russie comme au temps de la guerre froide. La chine, l’Inde, le Pakistan, l’Iran, L’Europe et Israël, pour ne citer que ceux qui se sont toujours inscrits dans le jeu de l’équilibre mondial des forces géostratégiques seront appelés, eux aussi, à envisager des politiques de défenses musclées qui donneront un souffle inespéré à la prolifération d’armes conventionnelles et nucléaires.

Son deuxième échec a été lamentablement consommé devant le premier ministre Netanyahou. Comme à l’accoutumée, ce dernier a réussi, avec une roublardise peu commune, à faire avaler des couleuvres à l’administration américaine. Il menaça d’intervenir unilatéralement pour détruire les sites nucléaires iraniens si les États-Unis n’adoptaient pas une attitude belliqueuse contre les Mollahs. En même temps, il réactiva la sinistre politique d’extension des colonies dans la partie Est de Jérusalem pour forcer la main aux palestiniens quand viendra le temps de discuter d’un hypothétique plan de paix incluant le statut final de Jérusalem. Netanyahou savait pertinemment que la Maison Blanche était réfractaire à l’idée d’une attaque israélienne préventive qui entrainerait de facto les États-Unis dans une guerre contre l’Iran. La raison est fort simple : les américains, comme toujours, aiment planifier leurs guerres et refusent d’être à la remorque d’un pays tiers même quand ce pays est un grand ami ou un petit frère comme l’est à leurs yeux Israël. Aussi préfèrent-ils concéder aux israéliens le fait accompli sur les colonies en courant le risque, certes mineur, de se mettre à dos l’autorité palestinienne. Mais de ce risque là, ils n’en ont cure ! Ils savent que Mahmoud Abbas est aussi important que le dindon de l’Action de Grâce qu’ils bénissent avant de l’enfourner !

Alors comment admettre que ce président ait mérité une telle consécration quand, à peine arrivé au pouvoir, il brilla par des décisions et des positions qui, loin de conforter la paix dans le monde, sonnent le tocsin de la guerre avec son lot de misère, de sang et de douleurs ? Il faudra bien un jour qu’un futur lauréat refuse, par principe, ce prix de la honte pour ne point partager la souillure qu’à laissée Obama sur le fronton de l’académie suédoise. Jean-Paul Sartre l’avait fait en son temps en refusant le prix Nobel de littérature cuvée 1964. Les raisons étaient autres mais le principe lui, reste immuable !

Le troisième volet, celui de l’identité, fait actuellement des vagues un peu partout dans le monde, notamment en France, sans que l’on sache réellement de quoi il s’agit tant la définition même de l’identité s’avère aussi précise que la couleur du caméléon.

À l’échelle de l’Hexagone, elle fut pendant longtemps associée au socle républicain qui fonde la société française depuis 1789. Quiconque possède la citoyenneté française par le sang, par le sol ou par la naturalisation est considéré comme français, assujetti aux mêmes devoirs et bénéficiant des mêmes droits que la république garantit sans considération aucune de la race, de la religion, du sexe ou de la couleur de la peau. Vu sous cette angle, la musulmane qui porte le voile, républicaine jusqu’au bout des ongles, ne peut être que française à part entière. À contrario, le royaliste Philippe De Villiers devrait se sentir à l’étroit dans cette définition. Alors les bonimenteurs ont ajouté une couche : la république et son corollaire la laïcité sont le moule dans lequel l’identité française prend forme, s’exprime et s’épanouit. Cela ne règle toujours pas le cas de Mr De Villiers mais sur le plan de la laïcité, on rétorquera que la loi de 1905 qui consacrât la séparation de l’église et de l’État n’interdit d’aucune manière aux personnes de jouir pleinement de leurs libertés de culte. Bien au contraire, l’État, par les pouvoirs régaliens qu’il détient, est tenu de garantir toute pratique religieuse sans exclusive aucune. Par contre, la pratique du pouvoir et les symboles de l’État doivent être expurgés de tout signe religieux distinctif pour marquer la distance de l’État et de ses institutions à l’égard de la sphère religieuse. Ainsi le magistrat, selon l’esprit de la loi, ne peut arborer de signes religieux apparents pour garantir l’impartialité de la justice qu’il rend au nom du peuple français dans sa globalité. Par contre, le justiciable peut, s’il le désire ou si ses convictions religieuses l’exigent, se présenter en cour avec les symboles qui l’identifient à son culte sans que la notion de laïcité en soit altérée. Il en va de même pour l’enseignant et pour l’élève.

Il fallait donc trouver une autre définition de l’identité qui exclurait ipso facto la musulmane voilée car le but ultime n’est pas tant de dire c’est quoi être français mais de stigmatiser les musulmans et d’en faire des persona non gratta en sol français. Sarkozy, grand démagogue devant l’éternel, a fini par monter aux barricades pour asséner manu-militari que l’identité française est judéo chrétienne point barre. Il y a quand même un malaise Mr Sarkozy : Que fait-on de tous ces français de souche, convertis à l’Islam, bouddhistes, animistes ou simplement agnostiques ? Dans quel Exodus les mettra t-on pour que la France retrouve enfin les parfums de l’encens qui accompagnent les saints sacrements, le goût de l’hostie et la solennité des communions ? Gageons que vos ouailles finiront bien par trouver une énième définition de l’identité mais gageons aussi qu’elle sera aussi brinquebalante que les précédentes. En attendant, je vous laisse savourer la réplique d’une jeune musulmane portant le voile quand un journaliste voulait comprendre quelles en étaient ses motivations. Elle répondit : À votre avis, si Marie, mère de Jésus, revenait sur terre aujourd’hui, serait-elle voilée ou non ? Il en était resté coi et on le comprend fort bien.

Il est quand même curieux que dans les moments de crise grave comme celle que l’on traverse actuellement, les hommes politiques élus et payés pour prévenir ou, à tout le moins, corriger le chaos économique et financier qu’ils ont laissé faire, ne trouvent guère mieux que de monter une partie de la population contre une autre en mettant invariablement en scène les plus vulnérables car les plus susceptibles de se révolter contre l’ordre inique qui les confine dans un état de misère permanent. Dans tous les pays du monde les riches n’ont qu’une seule identité : l’argent. Dans tous les pays du monde, les pauvres recherchent la leur en cherchant les poux dans la tête d’un chauve.

Quand les consciences s’engourdissent et que l’homme refuse de regarder vers les étoiles, c’est abrutissement par le ventre qui prend possession de sa destinée et le mène droit vers des lendemains qui pleurent. En attendant, fêtons tous ensemble la nouvelle année sous un feu d’artifice planétaire. De Paris à New York, de Tokyo à Canberra, de Pékin à Bombay, de Rabat au Caire et partout ailleurs où l’humanité fait semblant de vivre en attendant de mourir, sous les ponts de Paris et dans les cimetières de Malabo en Guinée équatoriale, le bon peuple trouvera encore la force de dire en chœur : Bonne année 2010 ! Et on le comprend bien. Enfin … pas tout à fait !

Larbi Chelabi


 
 
 
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