"Les derniers jours de la vie d’Albert Camus" : Sur la route de la mort

Ce jour fatal... Ici et là bas..

Le 4 janvier 1960. 13 h 55. Sur la Nationale 5, au lieu-dit Le Petit-Villeblevin, dans l’Yonne, une facel Vega 3 B roule à toute allure. Soudain, « un coup de volant à gauche. Un autre à droite. Des secousses. Montagnes russes ». La voiture de Michel Gallimard heurte un platane. Sur le siège avant Albert Camus « joue le Dormeur du Val dans le grand pré.. ». La mort... Disparition subite... Fin tragique d’un homme d’exception, prix Nobel de littérature en 1957. Il n’avait que quarante sept ans.

De l’autre côté de la méditerranée, à Alger (Algérie), terre natale, « l’appartement des ombres » au 93 de la rue de Lyon, dans le quartier de Belcourt, une femme au verbe de pierre soliloque.

C’est trop jeune... Vraiment trop jeune, ne cessait de répéter cette mère sourde, assise sur une chaise dans ce petit appartement sombre qui sentait la soupe, la cire et l’humide. Albert ! Le pauvre Albert ! Comme son père … Si jeunes ! Tous les deux ..., balbutie cette femme emmurée dans le silence depuis le décès de son époux.

Le cœur lourd de chagrin, cette femme tenait entre ses deux mains le portrait de son fils fauché prématurément dans un banal accident de voiture. Et voilà que sa mémoire fait des bonds en arrière au coeur d’une temporalité lointaine : Le 7 novembre 1913 à 2 heures du matin. Naissance d’un futur génie à l’intelligence extra lucide qui connaîtra une renommée mondiale et fera l’objet d’innombrables polémiques en raison de ses engagements politiques et de ses idées philosophiques notamment.

C’est par cette scène émouvante, bouleversante et déchirante que José Lenzini nous introduit dans le corps de son dernier ouvrage qui raconte les derniers jours d’Albert Camus, écrivain, philosophe, journaliste. Un livre témoignage écrit sous forme de récit puisant ses sources d’articles de presse, d’ouvrage, de conférences consacrés à l’auteur. Le tout agrémenté d’anecdotes et de citations d’A. Camus. Le but étant « de donner la mesure humaine de cet homme ouvert au monde », écrit José Lenzini, auteur d’une quinzaine d’ouvrages dont trois consacrés à A. Camus.

Tout au long de ce témoignage narré sur un ton qui suscite de l’empathie dont la trame est le silence de la mère, l’auteur nous invite à voyager dans une temporalité lointaine, « sur la route de la mort », dans la voiture qui conduisait A. Camus à Paris. Et nous voilà propulsés dans les méandres de la mémoire du futur mort nous rendant témoins des derniers moments de sa vie. Quelques heures avant sa mort subite.

Au cœur d’une tempête de souvenirs à la fois heureux et douloureux...

A travers sa description documentée, l’auteur nous révèle des facettes inconnues de la vie d’Albert Camus et nous immerge dans ses réflexions, ses pensées, ses craintes, ses préoccupations, ses peurs, ses angoisses, ses regrets, ses obsessions, sa douleur... Douleur de sa mère... de ses origines... de la pauvreté... du silence... de l’Algérie... Cette douleur qui lui avait ouvert les portes de l’écriture. Douleur qui continuait à le narguer dans l’ombre de sa mort rampante !

Ainsi, tout au long de cet ouvrage de 144 pages, on découvre un homme fragile, tourmenté, blessé, profondément affecté par des attaques ici et là, hanté par les souvenirs de l’enfance dont il n’avait jamais guéri, ce secret de lumière et de pauvreté chaleureuse qui l’avait aidé à vivre et à tout vaincre, écrit J. Lenzini. Une enfance et une adolescence passées à Alger dans le quartier populaire de Belcourt. Ses années à l’école et ses jeux de verbe avec les mots pendant le cours de français. Sa relation avec sa mère, cette femme du silence à laquelle il avait voulu offrir chaque mot comme une perle d’eau dans le désert du verbe. Et tout au long des heures qui ont précédé sa mort, il n’avait cessé d’être hanté par le visage de cette femme... Obsédante et refermée sur cet absolu auquel il appréhendait de ne jamais accéder.

Alger, le café des Fromentin sur les hauteurs de la Casbah, un café maure sans commodités où on s’installait sur des nattes pour y boire un café turc ... un lieu où il y avait une paix, une quiétude... J’y restais des heures entières à ne rien faire rien d’autre que me taire. A écouter mes pensées, écrit A. Camus.

Le souvenir des visages de ces « réprouvés », de ces « miséreux », sans mots. Juste des visages, des regards ». Ces êtres humains opprimés, dominés, mourant de froid et de faim, dépouillés de leur dignité, de leurs droits, enfoncés dans la boue de l’injustice par un ordre colonial qui domine, opprime, tue... Ces regards qu’il a vus et rencontrés lors de ses reportages en Kabylie, dans les ruelles d’Alger, de Tiaret, dans les salles d’audience et qui se confondent sous les traits de sa mère. Et au milieu de ces réminiscences douloureuses, le souvenir des attaques dont il avait fait l’objet de la part de la « société parisienne du dénigrement » aussi bien de droite que de gauche remonte à la surface de sa mémoire. Et bien évidemment, l’un des objets de ces controverses, l’Algérie.

« Pour une Algérie communautaire et fraternelle »

C’est dans le chapitre intitulé « Mal à l’Algérie » que J. Lenzini nous informe sur le positionnement d’ A. Camus relatif à l’indépendance de l’Algérie. Défavorable au F.L.N. qui de son point de vue avait « joué la carte du Panarabisme », l’auteur précise que Albert Camus adhérait plutôt au projet de Messali Hadj qui avait comme objectif de mettre en place une véritable constitution à laquelle seraient associés tous les habitants.

Cet homme qui était animé par un « espoir de fraternité retrouvée » croyait fermement en la paix civile dans « ce royaume en ruine ». C’est pourquoi il se lance dans la rédaction d’un « Appel à la trêve civile en Algérie » dans lequel il défend l’idée d’une « Algérie communautaire et fraternelle ». Et afin de le rendre public, il expose cet appel à la paix dans la salle du « Cercle du Progrès » qu’avaient mis à sa disposition un groupe de Musulmans.

Sur cette route qui devait le mener à son destin final, A Camus se souvient de cette angoisse lui nouant l’estomac, de son échine humide et de sa bouche amère, écrit J. Lenzini. Puis décrivant l’atmosphère qui régnait dans la salle, il poursuit serrés les uns contre les autres, Européens et Musulmans écoutaient avec recueillement... cet homme qui déclarait haut et fort : et, pour n’avoir pas su vivre ensemble, deux populations à la fois semblables et différentes, mais également respectables, se condamnent à mourir ensemble, la rage au coeur.... Refus des uns. Refus des autres. D’un côté, les partisans d’une « Algérie française ». De l’autre, les adeptes d’une Algérie libre et indépendante excluant tout projet de société communautaire et plurielle notamment en matière de religion. j’ai mal à l’Algérie comme d’autres ont mal aux poumons, écrira A. Camus après l’échec de cette tentative de paix civile et de réconciliation entre les communautés vivant en Algérie. C’est ainsi qu’il s’enferma dans le silence.

Les Communistes, les Existentialistes et tous les autres …

A. Camus avait fait l’objet d’acrimonies de la part du parti communiste qu’il avait rejoint en 1934 pour s’en séparer en 1937. Les communistes lui reprochaient ses positions contre les totalitarismes. Ils n’avaient pas accepté que cet ex-compagnon de route – dise - l’intolérable : le stalinisme, les camps, les idéaux mais au pas par les tyrans de l’histoire, écrit J. Lenzini. Les Existentialistes quant à eux le fustigèrent pour ses positions philosophiques lorsqu’en 1945, dans un article, il soulignait l’existence de deux formes d’existentialisme l’une avec Kierkegaard et Jaspers -qui selon lui – débouche dans la divinité par la critique de la raison et l’autre, - qu’il désignait sous le nom « d’existentialisme athée, avec Husserl, Heidegger et bientôt Sartre - qui – se termine aussi par une divinisation....

Aussitôt, Francis Jeanson réagit en publiant un article dans « les Temps Modernes » dans lequel il critique l’Homme révolté lui reprochant d’être « délibérément statique ». Profondément atteint, A. Camus adresse une réponse au directeur des Temps modernes, J. P. Sartres. Cette polèmique allait aboutir à la rupture avec J. P. Sartres en 1952.

Je crois en la justice mais je défendrai ma mère avant la justice

Lors d’une conférence de presse à Stockholm, le 17 octobre 1957, en marge de la cérémonie où il reçoit le prix Nobel de littérature, A. Camus déclare, « J’aime la justice mais je défendrai ma mère avant la justice ». Et à Simone de Beauvoir de reprocher à A. Camus de se ranger du côté des Pieds-noirs. Et afin de dissiper les malentendus et rendre justice à A. Camus, J. Lenzini se lance dans un plaidoyer informant les lecteurs/trices du contexte et des circonstances dans lesquelles cette phrase a été prononcée.

Camus est un paysan endimanché...

Ces innombrables procès à l’encontre d’A. Camus semblent avoir des raisons : sa différence de classe, son origine populaire, son appartenance à la communauté des pieds-noirs, ces gens aux « façons si familières (M. Kundera). Et J. Lenzini explique que dès son arrivée au grand collège A. Camus a connu la différence. Car il n’était d’aucune côterie, d’aucune école, d’aucune paroisse. Et pour étayer son propos, l’auteur mobilise le témoignage de M. Kundera qui après la mort d’A. Camus écrit on me raconte que ce qui, en plus, le désservait, c’étaient les marques de vulgarité qui s’attachaient à sa personne : les origines pauvres ; la mère illettrée ; la condition de pied-noir sympathisant avec d’autres pieds- noirs ; le dilletantisme philosophique de ses essais...

Ce jour là, sur la route du destin, à quelques minutes avant l’engloutissement dans le vide du néant, un homme meurtri par des procès de tous ordres. Une impression de douleur libérée vagabonde dans son fort intérieur. La douleur... Cette autre langue... Elle marche sans arrêt. Dans sa tête..., quelque chose parle, ou quelqu’un se tait soudain... .

Et dans ce silence qui envahit la totalité de l’espace, la voix de José Lenzini continue à nous transporter vers les contrées très souvent ignorées voire inconuues de la vie d’A. Camus. Ses objectifs ? Dissiper des malentendus. Réhabitliter celui qui fut l’objet de tant de procès et de dénigrement. Rendre à A. Camus ce qui lui appartient. Tout simplement !

José Lenzini, Les derniers jours de la vie d’Albert Camus, Actes Sud, Bleu, série dirigée par Thierry Fabre, 2009, 144 pages, 16,50 euros, réédité aux éditions Barzakh, Alger, 2009.


 
P.S.
 
 
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1 commentaire
  • Ma chère Nadia, ayant moi-même écrit sur Camus, il y a 2 ans exactement dans le journal le Matin, j’apporterai deux petites corrections si vous me le permettez.
    1. Dans son discours d’octobre 1957, donné à l’université de Stockholm Camus ne disait pas ’’J’aime la justice’’ comme vous l’écriviez mais il disait ’’Je crois à la justice ". La phrase fait partie du paragraphe que je cite : ’’J’ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi un terrorisme qui s’exerce aveuglément dans les rues d’Alger, et qui, un jour, peut frapper ma mère ou ma famille. Je crois à la justice mais je défendrai ma mère avant la justice." Vous remarquerez que le prix Nobel de Littérature 1957 ne s’est pas tellement relu sinon en bon français il aurait écrit. ’’Je crois en la justice’’. Mais cela est une autre histoire.
    2. Ce discours n’était pas donné en marge de la cérémonie du prix Nobel car ce dernier eut lieu deux mois après, exactement le 10 décembre 1957.
    Pour le reste j’applaudis des deux mains la qualité de cette contribution qui remet au goût du jour un écrivain de grand talent, portant son humanisme comme un faix qui pèserait sur les frêles épaules d’un tuberculeux enfumé par la rage plus que par le tabac
    Nul n’a été aussi loin, ni aussi profondément dans l’évocation de l’absurdité de la condition humaine et son insignifiance rédhibitoire que cet homme là. Nul n’a autant incité l’homme à la révolte pour dépasser sa condition misérable. Si Camus vivait aujourd’hui parmi nous, il aurait été sûrement capable de trouver les mots justes pour exprimer ce sentiment de dégoût et d’impuissance qui putréfie sur pied cette civilisation moribonde. Mais il n’est pas là pour témoigner de l’horreur planétaire qui nous tient lieu de décor d’épouvante. Et nous, pauvres de nous, sommes devenus les légataires indignes de sa sainte colère. Les orphelins de la parole. De simples figurants dans un film muet tourné à l’envers.
    Je ne voudrai pas trop m’étaler car on pourrait parler des heures de Camis. Néanmoins, j’aimerai partager avec vous deux passages savoureux de ses textes et écrits. Le premier parle de l’Algérie et je cite « J’ai aimé avec passion cette terre où je suis né, j’y ai puisé tout ce que je suis et je n’ai jamais séparé dans mon amitié aucun des hommes qui y vivent, de quelque race qu’ils soient. Bien que j’aie connu et partagé les misères qui ne lui manquent pas, elle est restée pour moi la terre du bonheur, de l’énergie et de la création ».
    Le second passage, sublime par sa force et sa beauté, est un extrait de son discours du 10 décembre 1957 marquant la remise du prix Nobel de Littérature dont il était le récipiendaire. Vous remarquerez qu’il est encore et toujours d’actualité.
    ‘’ ..Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. Héritière d’une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd’hui tout détruire mais ne savent plus convaincre, où l’intelligence s’est abaissée jusqu’à se faire la servante de la haine et de l’oppression, cette génération a dû, en elle-même et autour d’elle, restaurer, à partir de ses seules négations, un peu de ce qui fait la dignité de vivre ou de mourir. Devant un monde menacé de désintégration, où nos grands inquisiteurs risquent d’établir pour toujours les royaumes de la mort, elle sait qu’elle devrait, dans une sorte de course folle contre la montre, restaurer entre les nations une paix qui ne soit pas celle de la servitude, réconcilier à nouveau travail et culture, et refaire avec tous les hommes une arche d’alliance’’.
    Merci Nadia de nous donner l’occasion de nous replonger dans ce monde Camusien, troublant par sa beauté, sa force à l’état brut, sa soif inextinguible de vérité. Nous en avons bien besoin par ces temps torves qui dessinent dans le ciel du monde les arabesques folles de la mort.