Les Ghazaouis : Des prisonniers à perpétuité dans une prison à ciel ouvert

« Presque tous les désirs du pauvre sont punis de prison. »
Louis-Ferdinand Céline . Extrait du Voyage au bout de la nuit

Un an déjà que Ghaza a enterré ses 450 enfants et ses 1400 morts, un an que les 5000 blessés tentent de reprendre contact avec la vie. Cependant, tout se passe actuellement comme s’il ne s’est rien passé il y a un an. Le rapport Golstone a été vidé de sa substance du fait des atermoiements de la communauté internationale et des errements d’Abou Mazen qui croit encore au Père Noël, lui qui promet comme rapporté par le New York Times qu’il n’y aura pas de nouvelle intifada tant qu’il sera au pouvoir. Lui qui menace de partir pour mieux revenir.

On nous dit que l’envoyé spécial, George Mitchell, se réunit aujourd’hui à Bruxelles avec le Quartet pour relancer la feuille de route. On nous dit aussi que les pays donateurs discutent encore une fois de l’aide de 3, 5 milliards d’euros à acheminer aux Palestiniens de la bande de Ghaza. Comment ? puisque le blocus dure depuis trois ans et demi et qu’il est devenu plus hermétique que jamais depuis janvier 2009. Cette punition collective des Ghazaouis vient du fait qu’ils ont voté pour le Hamas « honni de l’Occident ».

Pourtant, comme l’écrit Alain Gresh : La victoire sans appel du Hamas aux élections législatives du 25 janvier 2006 a suscité bien des commentaires et des mises en garde indignées des Etats-Unis et de l’Union européenne, France comprise. (...) Le scrutin, tenu sous occupation étrangère, a suscité une très forte mobilisation de la population palestinienne. Plus des trois-quarts des électeurs se sont rendus dans les bureaux de vote. C’est incontestablement une victoire pour la démocratie et la preuve que les Palestiniens y sont attachés. Et les quelque 900 observateurs internationaux ont témoigné de la régularité du scrutin. (...). (1)

Dans la réalité très peu de marchandises étant autorisées à pénétrer dans la bande de Ghaza, que ce soit en provenance d’Israël ou d’Égypte, des centaines de tunnels ont été creusés sous la frontière égyptienne pour assurer l’approvisionnement de la population. Ces tunnels sont également utilisés par la Résistance pour s’approvisionner en armes. L’État d’Israël s’applique à transformer la bande de Ghaza en bantoustan, sur le modèle expérimenté jadis par ses conseillers au Guatemala et en Afrique du Sud. Dans cette perspective, Israël a construit un Mur de séparation, dont le tracé a été jugé illégal au regard du droit international par la Cour d’arbitrage de La Haye.

La complicité de l’Egypte

L’asphyxie de Ghaza a ému les sociétés civiles et les organisations humanitaires en Occident, le député britannique George Galloway a été le fer de lance de l’aide à Ghaza. On apprend qu’enfin, le convoi Viva Palestina qui a quitté la Grande-Bretagne il y a un mois, est finalement arrivé dans la bande de Ghaza sous surveillance de la police égyptienne. Les militants du convoi ont résisté à tous les obstacles posés par le gouvernement égyptien et ont finalement réussi à entrer à Ghaza.155 véhicules ont quitté le port d’El Arish et sont déjà arrivés à Ghaza en passant par la frontière de Rafah.(..) Le convoi a jusqu’ici parcouru 4600 kilomètres, par voies aériennes et maritimes, d’Istanbul à l’Egypte.(2)

On l’aura compris : l’Egypte fait du zèle : elle se découvre sans états d’âme une nouvelle fonction d’affameur de personnes - les Ghazaouis- qui ne demandent qu’à survivre. 1,5 million de personnes vivent dans la bande de Ghaza. Selon le rapporteur spécial de l’ONU, Jean Ziegler, la majorité d’entre elles sont victimes de malnutrition et ne peuvent survivre que grâce à la contrebande transitant par ces tunnels. Elle ambitionne, avec l’aide occidentale, d’ériger un autre mur de la honte sous-terrain. Le Mur de séparation égyptien est d’abord composé de canalisations jusqu’à 35 mètres de profondeur. Celles-ci sont conçues pour inonder les tunnels. Elles sont emplies d’eau de mer. Un second ouvrage est composé de plaques de métal de 18 mètres de longueur et de 50 centimètres d’épaisseur. Ces plaques, réputées infranchissables, sont munies de capteurs pour détecter les éventuels travaux de sape. Le Mur est construit sous la direction de conseillers techniques états-uniens et français. Le directeur du Renseignement militaire français, le général de corps d’armée Benoît Puga, est venu personnellement inspecter le chantier. Examinant ce qui est en train de devenir, selon les mots du président Nicolas Sarkozy « la plus grande prison du monde », le général Puga s’est félicité de l’avancement des travaux d’encerclement. Il a déclaré qu’il s’agissait là de « la plus grande opération de l’Histoire » visant à couper des souterrains et qu’elle pourrait servir de modèle dans d’autres régions du monde.

Pour arriver à ses fins, le pouvoir égyptien, outre la mise au pas des opposants et la complicité d’une presse aux ordres, se voit « conforté » dans son inhumanité, à savoir asphyxier les Ghazaouis, ces autres musulmans, par le clergé égyptien. « Ainsi, écrit Merzak Bagtache, Al Azhar, (...), ne fait que ressasser les vieilles litanies, se plaisant ainsi, contre vents et marées, à s’ériger en clergé tout en sachant pertinemment qu’il n’y a pas de clergé en Islam. Et voilà encore que celui qui préside aux destinées de l’Egypte,(...) ordonne à Al Azhar de le suivre au pas, et celui-ci de se précipiter pour cautionner des thèses politiques aussi saugrenues que stupides. Ainsi donc, une muraille est en voie de construction pour barrer la route aux Palestiniens, comme si ces derniers étaient de la trempe de Gog et Magog. Après avoir été royaliste du temps des Khédives, socialiste du temps de Nasser, puis, partisan d’un pseudo-libéralisme sous le régime de Sadate, le voilà, aujourd’hui, déboussolé, n’agissant que sur ordre et orientation d’un système politique en retard de plusieurs révolutions : le mur entre nous et la Palestine est "hallal" à cent pour cent ! Bouffis d’orgueil, puisqu’ils se croient détenteurs de la vérité religieuse, les hommes d’Al Azhar ne fréquentent le palais de Son Excellence que pour s’éloigner, plus que jamais de tout ce qui est rationnel. »(3)

Est-ce pour autant qu’il est en ordre de sainteté chez les Israéliens ? Non ! Suprême récompense pour l’Egypte : Benyamin Netanyahu, Premier ministre israélien, a reconnu la construction d’un mur électronique ultramoderne, d’une longueur de 255 kilomètres, et d’un coût de 270 millions de dollars sur les frontières avec l’Egypte, et ce en vue « d’interdire les infiltrations, la contrebande et de protéger la sécurité d’Israël. » « Le nouveau mur commencera du sud de la ville de Rafah, sur les frontières entre l’Egypte et Ghaza. Il comprendra des radars et des équipements modernes en vue d’intercepter les infiltrés sur les frontières ». Il s’agit d’une décision stratégique qui vise à préserver la judaïté et la démocratie en Israël. La police égyptienne a durci ses conditions sécuritaires au cours des derniers mois pour protéger ses frontières avec Israël face à la multiplication des activités de trafic des personnes. La police égyptienne a tué pas moins de 17 personnes depuis mai dernier qui voulaient s’introduire en Israël. (...) Israël exerce des pressions grandissantes sur l’Egypte depuis un long moment, afin qu’elle fasse barrage à la contrebande au niveau de ses frontières, à travers lesquelles les Palestiniens se ravitaillent en munitions et en produits de base. (4) Israël met sur le même pied le Hamas et l’Egypte en voulant s’enfermer dans une citadelle inexpugnable.

Naturellement, les Palestiniens de Ghaza protestent contre cette autre asphyxie. Des heurts ont eu lieu. Les soldats égyptiens casqués et arme à la main sont nerveux. Une douzaine d’entre eux sont postés à faible distance de la ligne de démarcation avec Ghaza. (...) Un échange de tirs entre gardes-frontières égyptiens et policiers du Hamas a fait un mort et une demi-douzaine de blessés côté égyptien, et une quinzaine de blessés côté palestinien. L’incident s’est produit à un peu plus d’un kilomètre de là, à la porte Salahuddin, le long du « couloir de Philadelphie » qui marque la frontière entre les deux territoires. Des manifestants palestiniens s’étaient rassemblés pour protester contre la construction de la barrière égyptienne. Les slogans hurlés par les adolescents palestiniens se sont accompagnés de jets de pierres, auxquels ont répondu des tirs de semonce. Chez les Ghazaouis, l’incompréhension le dispute à une sourde appréhension devant l’avenir : l’« économie des tunnels » est le cordon ombilical de la bande de Ghaza.(5)

Israël détruira le monde

« Dans la ville de Ghaza, Ahmad Youssef, conseiller politique du Premier ministre du Hamas, Ismaïl Haniyeh, ne décolère pas : "Pourquoi les Egyptiens apportent-ils leur concours aux efforts des Israéliens pour nous étrangler ? Dans tout le monde arabe, on nous soutient, sauf en Egypte. J’espère que les Egyptiens vont comprendre que cette attitude nuit à leur image." M.Youssef remarque que "les gens" en concluent que Le Caire cède aux pressions des Etats-Unis et d’Israël. Cette vox populi écrit Laurent Zecchini, sonne juste : l’Administration américaine a manifestement décidé de rappeler à l’Egypte qu’en échange de son aide annuelle de quelque 1,7 milliard de dollars, elle attend du Caire une attitude plus ferme contre la contrebande d’armes, laquelle emprunte aussi le réseau des tunnels. L’Egypte se fait d’autant moins prier qu’elle s’inquiète depuis longtemps de l’influence du Hamas. »(5)

Pour l’Occident, Ghaza est devenue un poste avancé militaire iranien, raison pour laquelle son nucléaire civil, qui aurait pu vivre son petit fleuve tranquille, est devenue un prétexte rêvé pour l’alliance occidentale. Soutenue par la Chine et la Russie, la mise à genoux est en fait devenue la condition sine qua non de survie d’Israël, qui n’hésitera pas à entraîner le monde entier avec elle, comme l’a rappelé Martin Van Crevel : « Nous avons la capacité de détruire le Monde avec nous. Et je peux vous assurer que cela arrivera avant qu’Israël ne disparaisse. » Pourtant, le peuple palestinien de Ghaza ne veut pas mourir : malgré les massacres en série, la population de Ghaza augmente. On dit que la démographie est de 6 à 7 enfants par famille, contrairement à Israël. Il vient que ce pays, avec les perspectives démographiques, ne laissera jamais un Etat palestinien totalement souverain, libre en matière militaire et dans les frontières de 1967. Ils voudront toujours garder des postes avancés en Cisjordanie (les colonies). La démographie est en fait le carburant de la lutte,ce que les Palestiniens n’ont pas acquis par les armes ils l’obtiendront par les naissances et inverseront les rapports de force. Les options de la « seule démocratie du Proche-Orient » seront soit un nouveau nettoyage ethnique comme en 1948, soit l’usage de l’arme nucléaire ?

C’est bel et bien un conflit d’essence religieuse, la récupération de la terre d’antan, liée à un colonialisme sauvage, qui risque de dégénérer mondialement. Un Israël resté dans ses frontières initiales, qu’elle avait signées, était parfaitement viable. Il n’en va pas de même d’un Israël qui s’installe progressivement chez les autres, au prix de génocides successifs car tel est l’idéologe du sionisme théorisé par Theodor Herzl. Ce dernier, s’adressant à son modèle Cecil Rhodes, apôtre impénitent de la colonisation à outrance et fondateur de la Rhodésie (aujourd’hui Zimbabwe), déclara : « Mon programme est une programme colonial ». De même dans « L’Etat Juif », il préconisait : la colonisation de la Palestine par des cultivateurs, des artisans et des commerçants juifs. Le sionisme est donc un colonialisme à l’instar des politiques coloniales européennes du XIXe siècle. Et si le sionisme concerne la création d’un foyer juif, il n’en est pas moins une politique détachée du judaïsme. Il déclara à ce sujet dans « Jewish Chronicle » le 11 août 1911 : pour lui, les croyances religieuses tissées autour de la Terre Sainte n’étaient utiles que comme une manoeuvre valable pour protéger les précieuses fautes naissantes du nationalisme contre les éléments dévorateurs de l’assimilation. La création d’un Etat d’Israël serait donc fondée non pas sur la religion mais sur une « race juive » : le foyer juif laïc que Theodor Herzl voulait créer serait alors un « bastion avancé de la civilisation occidentale en face de la barbarie d’Orient ».

La foudre s’est de nouveau abattue sur la bande de Ghaza, dans un tonnerre de frappes aériennes israéliennes qui ont ciblé des tunnels à la frontière entre l’Egypte et le territoire contrôlé par le Hamas, tuant trois Palestiniens et en blessant un quatrième. Cette riposte est une nouvelle flambée meurtrière de violences qui a pour toile de fond l’inextricable tractation entre le gouvernement de l’Etat juif et le Hamas, visant à obtenir, la remise en liberté du soldat Gilad Shalit en contrepartie de la relaxe de détenus palestiniens. (...) Benyamin Nétanyahou, excluant d’accéder aux exigences du Hamas tant sur le nombre de prisonniers, un millier, que sur certains meneurs charismatiques, dont Marwan Barghouti accusé d’être la tête pensante de la deuxième Intifada.(6)

Mieux encore, on prête à Mahmoud Abbas le refus de le voir libéré. Dans ce poker menteur, un constat : la perte progressive -mais quasi-totale- par l’Egypte de sa place de « leader autoproclamé des pays arabes. L’Egypte, tenue par son traité de paix avec Israël, affaiblie par sa dépendance à l’égard de l’aide américaine, terrifiée par l’extrémisme des Frères musulmans, accablée par les difficultés internes et obsédée par le problème de la succession d’un président, Hosni Moubarak, à bout de souffle, semble totalement incapable du moindre geste qui puisse soulager la misère de Ghaza à ses portes ». L’Egypte a définitivement tourné le dos au monde dit « arabe » ; c’est un pays en proie aux instabilités chroniques et, sans le soutien de ses parrains américains, il y a bien longtemps que le pouvoir aurait changé de main. Par ce vérouillage inhumain des deux côtés, les Ghazouis seront véritablement des prisonniers à perpétuité dans un goulag sans porte mais à ciel ouvert, à moins d’un miracle sr cette terre prophétique...

1.Alain Gresh. Sur la victoire du Hamas : Le Monde diplomatique. 27 janvier 2006
2.Le convoi entre dans la bande de Ghaza Lundi 11 Janvier 2010
3. Merzak Bagtache : Si Al Azhar ne m’était pas conté. El Watan du 9.01.2010
4.Construction d’un mur entre Israël et l’Egypte
5.Laurent Zecchini : La colère des Palestiniens de Ghaza contre l’Egypte Le Monde 08.01.10
6.Ghaza sous les bombes, Site Oumma.com 8 janvier 2010

Pr Chems Eddine CHITOUR
Ecole Polytechnique enp-edu.dz


 
 
 
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1 commentaire
  • Il est écrit dans le ciel que l’État d’Israel disparaitra, tôt ou tard, à cause de ses turpitudes et rien d’autre. Il est écrit dans le ciel que les politiciens égyptiens, renégats par atavisme, et les religieux hérétiques qui leur servent de caution finiront tous dans une impitoyable disgrâce. Il est écrit dans le ciel que les gouvernements arabes et musulmans qui regardent impassibles le massacre et l’extermination de leurs frères palestiniens répondront un jour de leur abjection pour avoir laissé faire une barbarie sans même essayer de s’y interposer.

 
 
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