Petits échos de modes

Ceux qui n’ont pas tout oublié des leçons d’Histoire de France se rappellent que le roi Louis XIV a inventé la Mode, suite à la Fronde, pour occuper les Nobles à autre chose que la politique, afin de pouvoir régner sans partage sur le royaume. Pendant que ces messieurs-dames discutaient chiffons et coiffures, le pouvoir était libre d’agir à sa guise. Les temps, certes, ont changé, mais guère les méthodes des gouvernements.

Comment il faut s’habiller, quel vêtement est signe de quelle allégeance, que peut-on montrer de son corps, les questions de mode sont multiples et autorisent tous les commentaires de ceux qui sont chargés de pousser les populations à de vaines querelles. C’est pourquoi nous allons joindre ici notre voix discordante à toutes celles qui pérorent sur le sens profond des façons de se vêtir. Notamment à propos de « voile » pour les femmes.

En ce domaine, l’avantage de la burqa [1] ( برقع ) est que, d’une seule pièce de tissu, elle est facile à mettre ou à enlever. Depuis une dizaine d’années, mise à la mode par les salafistes, elle doit aussi cacher les jambes (ce qui permet de porter ce qu’on veut dessous). A condition de mettre des chaussures, voire des gants, on pourrait même la porter directement sur la peau, comme c’était autrefois la règle pour les djellabas en été. Ce voile une-pièce fait pendant à la tenue de bain une-pièce des femmes occidentales, telle que ma mère en portait. Les femmes qui se sont mises ensuite à montrer leur ventre et surtout leur nombril étaient il n’y a pas si longtemps réputée indécentes, et supposées de moeurs légères. Mon grand-père, qui fabriquait des rubans, a ruiné son entreprise en déclarant : « les femmes porteront toujours des chapeaux ».

Le « voile intégral » au Maghreb est, comme le bikini, un vêtement deux-pièces, constitué d’un foulard, ou hijab, couvrant la tête et cachant la nuque (voire d’un haik, enveloppant la femme de la tête aux pieds), et d’un voile masquant le visage, appelé niqab. Son avantage est que la fente par où perce (en arabe naqaba ) le regard n’est pas partiellement obstruée par un grillage. Le niqab permet donc de mieux voir (sans être vu) et de mieux concentrer l’attention du vis-à-vis sur les yeux de celle qui le porte (sauf si elle met des lunettes noires, ce qui, évidemment, accentue la fonction voyeuriste de la tenue). Des yeux de braise, cerclés de kohl, perçus par l’interstice du niqab, sont un élément récurrent de la poésie érotique arabe. Les femmes en niqab qui vont regarder les hommes en maillots de bain jouer au foot sur la plage peuvent ainsi montrer aux jeunes filles le garçon qu’elles vont épouser, alors que ce dernier ne sait rien de l’apparence de sa fiancée. En Espagne, les fenêtres à persiennes qui permettaient aux appartements des femmes d’avoir vue sur la rue, ou sur le patio, s’appelaient « jalousies ». Comme les fenêtres à moucharabieh, elles ont la même fonction que le niqab.

Jusque dans les années soixante, il était interdit aux femmes catholiques d’aller à la messe sans se couvrir la tête. La mantille espagnole, fort en vogue chez elles, était une longue écharpe de soie ou de dentelle dont elles se couvraient la tête et les épaules. D’autres femmes, portant chapeau, y ajoutaient une voilette, en général de dentelle, qui leur dissimulait tout ou partie du visage. Au contraire, les hommes étaient tenus d’enlever leur couvre-chef en entrant à l’église, et il leur était défendu de s’y montrer en culotte courte. Car, comme le dit l’apôtre Paul, dans le chapitre 11 de la première épitre aux Corinthiens :

Toute femme qui prie ou qui prophétise, la tête non voilée, déshonore son chef : c’est comme si elle était rasée.
 Car si une femme n’est pas voilée, qu’elle se coupe aussi les cheveux. Or, s’il est honteux pour une femme d’avoir les cheveux coupés ou d’être rasée, qu’elle se voile.
 L’homme ne doit pas se couvrir la tête, puisqu’il est l’image et la gloire de Dieu, tandis que la femme est la gloire de l’homme.


Le sentiment de pudeur, qui justifie les interdits en matière de parties du corps qui doivent être cachées, varie selon les époques et les lieux. Dans la Grèce antique, le nu était réservé aux hommes, qui pouvaient se montrer ainsi en public, tandis que les femmes devaient se draper. On peut remarquer ce fait dans la statuaire de n’importe quel musée d’Athènes. Dans d’autres pays, les femmes vont seins nus mais doivent cacher leurs jambes sous des étoffes. Bien entendu, ces règles de bienséance conditionnent la façon dont les gens s’habillent.

La mode des tissus bruts (robes de bure des capucins ou djellabas de laine écrue des prêcheurs soufis) est en général liée avec des courants mystiques de retour aux origines. On la voit à l’oeuvre chez des gens qui par ailleurs refusent la couleur, en même temps que la peinture ou la musique. Cette mode n’est pas très éloignée de l’obligation de porter un uniforme, en vogue dans les groupes fortement hiérarchisés, comme les armées, le clergé ou les écoles autoritaires. L’avantage pour le pouvoir d’une telle règle est d’interdire visuellement la fantaisie, source de désordre et ferment de désobéissance. Son désavantage, que Louis XIV avait bien noté, est de ne pas offrir aux pulsions rebelles le puissant dérivatif de la mode, utile pour canaliser la frivolité dans des occupations futiles.

De tous temps les esclaves ont porté la marque leurs maîtres. Comme les bestiaux, auxquels ils étaient volontiers assimilés, il n’était pas rare qu’ils soient marqués au fer rouge, ou tatoués, du logo de leur propriétaires, ou d’un simple numéro quand celui-ci était l’Etat (comme les Nazis l’ont fait dans les camps de concentration). Lorsqu’on veut développer dans la société un mouvement de servitude volontaire, il est de bon augure, voire de bon ton, d’inciter les gens à choisir eux-mêmes leurs chaînes comme un élément de mode. Ainsi les jeunes d’aujourd’hui sont-ils encouragés à arborer sur leurs vêtements toutes sortes de logos ou de slogans qui les identifient aux maîtres de l’économie. La mode occidentale transforme ainsi les gens en porteurs naïfs d’entraves symboliques, sous forme de ticheurtes ou de polos décorés des marques de leurs fabricants.

Sur la plupart des plages d’Europe, le « nu intégral » est interdit par des lois portant sur l’atteinte à la pudeur, tandis qu’on se met à tolérer le « monokini ». On peut se rappeler, par ailleurs, de l’emploi fait par des voyous du « casque intégral », portant une visière en général teintée, entrés en moto dans une bijouterie pour la braquer sans être reconnus. On commence à assister à l’emploi du « voile intégral » pour les mêmes fonctions. Car se dissimuler n’est pas exclusivement affaire de pudeur (vraie ou feinte), mais peut être une tactique pour commettre des actes illicites (ainsi, dans certains pays musulmans, les prostituées sont-elles souvent voilées intégralement, de sorte que seules leur démarche et leur gestuelle permettent de soupçonner leur inconduite). Les mêmes autorités qui interdisent le nu intégral veulent obliger les gens qui prennent l’avion à passer dans des machines à les déshabiller intégralement aux yeux des fonctionnaires de l’Etat. La loi de la pudeur a ses humeurs. Parfois elle s’offusque, parfois elle ferme les yeux. On se rappelle Tartuffe : « Cachez ce sein que je ne saurais voir ». Un jour la fesse se dévoile, un autre jour, le ventre, un bout d’épaule, une joue, un regard. Y accorder de l’importance est un jeu de pouvoir. Jouer avec, un amusement.

Et si les garçons portaient le niqab ? …


Notes

[1] Vêtement traditionnel pachtoune remis à la mode par les seigneurs de guerre soutenus par les Occidentaux contre le pouvoir communiste de Kaboul qui l’avait à l’époque interdit en ville.


 
 
 
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3 commentaires
  • Petits échos de modes 13 février 2010 02:09, par larbi chelabi

    Nous sommes tous les esclaves de quelqu’un ou de quelque chose, d’un maître ou d’une idéologie (la mode en est une incontestablement). Il vaut mieux pour la gloire être l’esclave d’une immanence : Dieu dans sa toute puissance.

    • Petits échos de modes 13 février 2010 23:11, par Paul Castella

      Voilà bien le propos d’un esclave satisfait de l’être. Peu importe devant qui ou quoi tu courbes l’échine, pourvu que ta nuque soit dégagée pour la hache du bourreau. Ni Dieu, ni maître.

      • Petits échos de modes 15 février 2010 03:51

        Trève de plaisanterie Mr Paul. Vous savez très bien que la logorrhée Marxiste a vécu et nos illusions avec. Le monde d’aujourd’hui est fourbe et castrateur. La liberté est un leurre. Elle n’a d’intérêt que pour les candidats au baccalauréat, section lettres. Le reste n’est que verbiage et soliloques. Je pensais que mon propos était clair mais je vois bien que vous n’en aviez pas saisi le sens. Vous auriez dû comprendre que, ayant choisi d’être l’esclave d’un Dieu immanent (même si cela a l’heur apparemment de vous déplaire), je me soustrais de fait à l’esclavage des hommes et des idéologies car je ne reconnais ni leur influence, ni leur puissance, ni leur malfaisance. Ce faisant, si mon échine se courbe pour témoigner de la grandeur de Dieu, ma nuque, elle, échappe de fait à la hache du bourreau fut-il incarné par un homme, un système ou une idéologie. A t-on jamais vu Dieu trancher la tête de quelqu’un ? Les hommes oui !

        J’aime quand même ce que vous écrivez.

        Salutations

 
 
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