Etat d’apesanteur

Face à une toile de Buraglio il arrive très souvent que l’on commence par se dire, "mais oui, je me souviens"...

Ce petit livre est beau et n’a rien à envier à ses cousins plus volumineux. Quatrième d’une collection coéditée avec le Musée Fabre de Montpellier, il résume l’exposition qui s’est achevée le 3 janvier 2010 et permet un voyage dans la vie et l’œuvre de Pierre Buraglio qui n’a cessé, depuis ses débuts, d’explorer les qualités picturales et constructives de l’objet, voire du fragment. Sa démarche n’est pas sujette à l’adhésion d’un concept ni à la participation d’un groupe comme Supports/Surfaces dont il partage néanmoins les interrogations, se voulant, selon ses propres mots, "être le moins lyrique possible".
Le détournement qu’il opère des choses qu’il récupère dieu sait où (chutes de toile, rubans, morceaux de fenêtres, fragments de tôle émaillée, etc.) nous ouvre les portes d’une poésie de la couleur... Un travail qu’il réalise par séries, pour se donner le temps d’approfondir sa réflexion, tout en se permettant le paradoxe d’honorer les anciens grands maîtres, comme Chardin et Cézanne. Une filiation qu’il s’invente comme origine d’une forme acquise, articulant des ensembles, mettant en lumière une dualité. Ce sont les corps - Cézanne - qui ont le gabarit d’une porte, souvent dans une symphonie de bleu - Matisse - comme lumière purificatrice...
Dans cette dernière exposition, c’est un hommage à ses pairs (Bourdon, Bazille) qu’il a voulu donner à voir dans la série Dessins d’après... où le trait sobre ramène le regard que l’on porte sur les formes vers leur ossature première, cette ligne au rythme si particulier qui s’invite dans l’espace et ose aller au-delà de la couleur.

Cet artiste nous enchante avec son travail d’archéologue : avec un simple tesson de céramique ou un fragment de verre, il rend vie à l’histoire des hommes en mettant en lumière un passé oublié, en écrivant une autre Histoire à la manière d’un Georges Pérec. Face à une toile de Buraglio il arrive très souvent que l’on commence par se dire, "mais oui, je me souviens"... Qu’il est loin son bleu de travail endossé dès 1969. La manière dont il se joue du temps et reconfigure la mémoire est, l’espace d’un tableau, délimité dans des lieux (châssis, portes, paquets de cigarettes) qui sont des émergences, des résurgences de temporalités mises en exergue dans un format que le peintre choisit pour la contrainte qu’elles exercent sur sa propre vision, enchaînant à lui le regardeur. Définitivement.
Buraglio utilise les agencements, les découpes, les formats comme autant de règles qui lui permettent de se remémorer la vie quotidienne et d’en peindre les dernières traces, fantômes oubliés qui se fondent dans son paysage mental.

En soixante pages et trente six œuvres le lecteur comprendra la richesse et la cohérence du travail de Pierre Buraglio, depuis ses Papiers et Agrafes des années 1960, ses fameux Assemblages de Gauloises (1978-1983) et son approche du vide avec ses plaques de tôle sorties du métro (Padova, 1987) jusqu’à ses œuvres les plus récentes peintes à l’huile sur du contreplaqué.


 
P.S.

Sylvain Amic, Danièle Cohn & Ann Hindry, Pierre Buraglio - En Planeur, 150 x 200, Musée Fabre/Actes Sud, octobre 2009, 62 p. - 19,00 €

 
 
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