Qui est donc Abbas El-Abd ?

Déroutant ! Déstabilisant ! Et par moments ennuyeux, ce premier roman de Ahmad Alaidy, représentatif de la nouvelle génération d’écrivains égyptiens, "rédacteur de quizz pour la télévision, scénariste de bandes dessinées et graphiste."

Narrée à la première personne du singulier, cette histoire qui se situe dans la capitale égyptienne, le Caire, raconte les aventures du narrateur, un jeune homme égyptien enfermé dans l’univers des nouvelles technologies : Internet et le téléphone mobile ; à l’image d’un esclave asservi à l’empire de Bill Gateset aux nouveaux moyens de communication.

Mais alors qu’elle est l’histoire de cet homme qui se présente sous une apparence bizarre, misogyne, misanthrope, a-social voire schizophrène qui livre aux lecteurs/trices les aspects les plus intimes de sa vie déstructurée voire chaotique qu’il raconte au passé et au présent ? Deux temporalités qui par moments s’embrouillent et brouillent les fils de l’histoire. Le passé, c’est-à-dire la période qui précède la rencontre avec son ami voire modèle Abbas El-Abd, cet anarchiste qui prétend que dans l’ordre des choses, la destruction précède la construction

Cette époque de l’enfance passée "aux petits soins" d’un oncle psychanalyste, complètement déjanté. Et le temps présent que le narrateur nous fait découvrir au rythme d’une écriture destructurée et d’une construction narrative qui prend l’allure d’un délire qui bouscule, perturbe notre attention et par moments, entrave notre compréhension.

Dans un style direct, très humoristique où le moindre fait, le moindre geste, la moindre parole sont tournés à la dérision, le narrateur, un vendeur à l’Amerco Vidéo Club au Caire, un peu parano sur les bords, affichant un goût prononcé pour la provocation, nous livre des bribes de son existence. Lors d’une rixe avec des serveurs d’un café, il fait la connaissance d’un personnage des plus étranges : Abbas El-Abd, collectionneur de queues de lézards, un hobby innocent et vendeur de produits cosmétiques. Cet homme aussi déjanté que notre narrateur lui propose de vivre dans son appartement, un lieu sale, désordonné où tout est défraîchi. 

Par ailleurs, il se fixe comme objectif de l’éduquer en l’initiant aux règles de sa philosophie anti-sociale voire anarchiste. Pour ce faire, il lui demande de "lui remettre les clés de son cerveau." Cet être qui fait partie de la génération "des orphelins qui n’a rien à perdre", n’hésite pas un seul instant pour lui donner des conseils afin de lui apprendre comment "perfectionner (upgrade) sa vision et remettre à jour (update) son vécu."

T’as envie de progresser ? lui demande Abbas El Abd. Eh ben pour ça, tu dois brûler les livres d’Histoire et oublier ta précieuse civilisation disparue.

Cet homme plein de haine brute dont les farces consistent à s’immiscer soudainement dans la vie des gens, se met dans la tête l’idée de sortir son protégé de "son isolement social." C’est alors qu’il lui propose de rencontrer deux filles qui portent le même prénom, à la même heure et au même endroit tout en se faisant passer pour lui. Hind la pauvre et la prostituée. Et Hind la bourgeoise. L’une au premier étage. L’autre au deuxième, situation très inconfortable qui contraindra notre narrateur à faire des allers retours incessants entre l’une et l’autre et à déployer un capital d’efforts et de mensonges afin d’amadouer ces deux femmes.

Ce roman qui prend l’allure d’un long délire se décline sous forme d’un débit de mots, de phrases, de verbes qui nous immergent dans l’univers de deux hommes qui vivent en marge d’une société où les êtres sont malgré eux pris dans les rouages de la consommation, de la misère, de l’ennui, de l’appauvrissement intellectuel, des travers du système, du machisme ambiant, des angoisses existentielles... 

Et nous voilà dans le monde à part du narrateur et de son ami, Abbas El-Abd où la vie est prise à la légère, où la représentation vis-à-vis du sexe féminin est entachée de méfiance et d’absence de confiance notamment et où la folie est derrière la porte prête à se faufiler entre les mailles des faiblesses et des impuissances.

Et à travers ce monde de fous mis en scène par le narrateur, ses aventures et ses commentaires complètement déstructurés qui, la plus part du temps prennent la forme de longues listes de recommandations, de conseils et d’actes à faire et à ne pas faire, d’anecdotes, de réminescences, de conversations, de monologues, l’auteur livre une réflexion sur la société égyptienne contemporaine à l’ère de la mondialisation et de l’américanisation des moeurs, en l’occurrence celles des classes moyennes cairotes. est un roman d’une brûlante actualité et on ne peut plus contemporain notamment dans sa forme car il explore un nouveau type d’écriture narrative qui vient se distinguer de celle des prédécesseurs de l’auteur et de la littérature égyptienne actuellement en vogue.

Ce roman publié au Caire, en 2003, sous le titre An takoun Abbas El-Abd qui a eu un large succès en Egypte et qui a été traduit en plusieurs langues, mériterait d’être lu en arabe, sa langue d’origine.  Cela permettra aux lecteurs/trices d’apprécier à leur juste valeur, les différentes variations de style, les innovations de la langue et bien d’autres aspects que l’auteur a développés tout au long de son premier roman dont l’excellente traduction en langue française mérite d’être saluée au passage.

Ahmad Alaidy, Dans la peau de Abbas El-Abd, traduit de l’arabe (Egypte) par Khaled Osman, Actes Sud, février 2010, 165 p. - 18,00 €


 
 
 
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