Silence on tourne

Le monde a changé. La terre n’est plus qu’une boursouflure puante livrée au pathos néo-libéral qui délivre d’inlassables et mystificateurs oracles pour nous contraindre à nous déshumaniser chaque jour un peu plus. Le ciel, du haut de son magistère, nous regarde impassible à travers les couches blafardes de smog qui nous empêchent d’entrevoir la lumière du soleil. Le droit est supplanté par la loi qui n’est rien d’autre qu’un arsenal liberticide mis au service du plus fort par le plus fort. La finance internationale a relégué l’économie domestique au rang des accessoires de l’histoire. La guerre est devenue un exercice de plein air pour testostérones ambulantes. L’homme n’est plus qu’une entité désincarnée qui vit une histoire qui n’est pas la sienne dont on ne sait trop comment elle a commencé, ni comment elle va finir.

Quand le citoyen laisse place au consommateur, quand il délègue son pouvoir à une caste de politiciens prétentieux qui parlent et agissent en son nom sans avoir à lui rendre de comptes, quand il abdique devant les oligarchies qui se constituent en cercles concentriques autour de ce même pouvoir pour servir et se faire servir la soupe, quand il se laisse convaincre que les institutions, démocratiques ou pas, ainsi que leurs représentants œuvrent pour son bien être, le spectre du délitement social n’est pas bien loin. L’homme finit par ne plus savoir ce qu’il est, ni ce qu’il fait ni ce qu’il va devenir. La mort prend ses quartiers, aiguise sa fauche et attend le moment propice pour entrer dans la danse.

Pendant que les puissances de l’argent nous rendent la vie difficile et la terre insupportable, les batteurs d’estrades qui font figures d’hommes politiques s’adonnent à une rhétorique d’une platitude sans égale pour nous occuper l’esprit avec de ludiques sérénades qui sentent fort le camphre. La question de l’identité nationale prend des allures de tragédie homérique dans une France métissée depuis au moins un siècle. L’insolubilité de l’Islam dans la république revêt un caractère d’urgence nationale alors que dame république s’invitait en terre d’islam du temps, pas très lointain, où le Maghreb continuait la France au sud de la méditerranée. La démocratie est déclinée sur tous les tons et dans tous les temps au nord de l’hémisphère pour peu qu’au Sud on laisse faire les copains et les coquins qui massacrent et affament les leurs en toute impunité. Les valeurs de travail sont portées aux nues pendant que l’argent fout le camp ailleurs dans les coffres des prédateurs financiers qui ont fait main basse sur les richesses du monde. La Grèce va bientôt goûter au remède de cheval que la Banque mondiale et le fonds monétaire international ne manqueront pas de lui prescrire si elle veut maintenir sa côte de crédit auprès des bailleurs de fonds, cette engeance très spéciale qui ne manque aucune occasion pour fragiliser et abattre les économies nationales.

On voit déjà poindre à l’horizon le florilège de bonnes nouvelles : coupures de salaires, réduction des programmes sociaux, délestage des activités de production sans valeur ajoutée, mise sous tutelle de l’état, abdication de la souveraineté nationale au profit de banquiers retors qui ne savent lire que les deux lignes les plus importantes d’un budget : revenus et dépenses. Ce sera, à n’en point douter, le lot peu enviable des citoyens grecs pour les vingt prochaines années. Ensuite viendra le tour de l’Espagne, du Portugal, de l’Irlande en attendant celui de la Grande Bretagne, de la France et de l’Allemagne. Le tiers-monde dans sa quasi-totalité a déjà goûté à cette médecine de guerre qui a donné à toute une jeunesse en déshérence le goût des felouques et de l’air marin qui finit la plupart du temps dans les centres de transit quand ce n’est pas dans le ventre des requins. L’histoire ne dit pas vers où les européens mettront le cap, ni s’ils ont le pied marin.

On peut se morfondre à souhait d’avoir été de piètres figurants dans un film d’épouvante qui commence avec nous et finit sans nous. On peut à la limite prendre les armes, envahir plus gueux que nous, détruire plus faibles que nous, s’approprier les richesses que nous n’avons pas et goûter à l’ivresse des victoires éphémères, il en restera toujours ce goût pérenne de l’échec. Celui de n’avoir pas su rester des hommes farouchement engagés dans la sauvegarde de nos libertés.

Pris dans cette folle spirale qui nous aspire vers le bas, nous entrainerons dans notre chute implacable la terre toute entière. Elle sera encore plus boursouflée. Elle puera davantage. Le ciel virera une bonne fois pour toutes vers le noir. Et nous, dans tout cela, nous finirons par écrire le dernier chapitre, ô combien médiocre, de notre humanité finissante. Silence on tourne !

Larbi Chelabi


 
 
 
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