GNL16 : Voeux pieux et retournement d’un marché du gaz complexe

« Quand quelqu’un va parler sans savoir ce qu’il va dire, parle sans savoir ce qu’il dit, finit de parler sans savoir ce qu’il a dit, il est mûr pour la politique. »
Jean Rigaux

Ce 18 avril 2010 l’Algérie a rendez-vous avec le monde de l’énergie. Dans un faste grandiose, l’Algérie recevra tous les acteurs internationaux pour discuter de la situation du gaz, des dernières mises au point technologiques, mais aussi de l’avenir du marché gazier vu sous l’angle des producteurs. Les consommateurs et pour cause, ne se sentent pas concernés du fait de la chute dramatique des prix du gaz et du brouillard savamment entretenu dans le marché du gaz (déréglementation, marché, spot, gaz non conventionnels, énergies de remplacement à terme) bref, tout ce qui peut diminuer de l’importance du gaz pourtant vital au développement mais qui n’a jamais eu de chance dès le départ.

Souvenons-nous : il était considéré comme le gaz fatal et les puits de gaz étaient fermés et non exploités. De plus, à même équivalent énergétique, le gaz est maintenu sous-payé par les pays industrialisés. Enfin, au gré de leurs humeurs, pendant longtemps quand les prix du pétrole étaient bas, il était indexé sur ce dernier. Maintenant que les prix du pétrole vont connaître une ascension irrésistible, du fait du déclin du pétrole, les pays industrialisés désindexent le gaz du pétrole, parce qu’il serait abondant.

Un marché mondial en mutation

Dans un article pertinent, Hasna Yacoub décrit les convulsions actuelles du marché gazier : Elle écrit : « A la différence du pétrole, on ne peut pas à proprement parler de marché mondial lorsqu’on évoque l’avenir du gaz naturel. Il s’agit plutôt de marchés régionaux, de celui de l’Amérique du Nord à celui de l’Asie en passant par l’Europe, qui déterminent l’avenir du gaz naturel. Ces trois principaux marchés du gaz sont en plein bouleversement. (..) Dans un premier temps, le développement du gaz naturel liquéfié (GNL) a ouvert un marché mondial, en parallèle avec les marchés traditionnels régionaux et a permis le développement de marchés spots aux côtés des contrats de long terme. Aujourd’hui, le développement des gaz non conventionnels aux États-Unis perturbe le marché en créant une bulle gazière".

"Une étude récente (Oil Daily du 19 juin 2009), estime le potentiel de gaz naturel à 51.408 milliards de m3. L’Amérique du Nord qui est le plus grand marché de gaz naturel au monde, avec 30% de la consommation mondiale, va devenir, selon certains analystes, autosuffisante en gaz, et même peut-être exportatrice. Selon les estimations de l’AIE, les Etats-Unis ont produit en 2009, 624 milliards de mètres cubes et la Russie 582 milliards de mètres cubes. (...) La production de gaz non conventionnel est devenue une proportion très importante de la production américaine totale de gaz et a été la cause d’une forte baisse du prix du gaz dans le pays, elle a affecté de ce fait la rentabilité des mégaprojets du golfe Persique et de leurs usines de liquéfaction très coûteuses. De même que le ministre de l’Energie et des Mines, M.Chakib Khelil, a affirmé que les contrats d’exportation de gaz naturel à long terme des pays producteurs "sont confrontés à une réelle menace" et que le Forum des pays exportateurs de gaz (Fpeg) devrait réagir aux mutations du marché gazier mondial. Il convient de signaler que le gaz non conventionnel a assuré 12% des volumes produits dans le monde l’an dernier".

"En 2030, le gaz non conventionnel devrait représenter près de 60% de la production américaine. En un mot donc, la nouvelle donne américaine a chamboulé toutes les cartes des pays exportateurs de gaz. Tout porte à croire que la nouvelle technique utilisée par les Etats-Unis va avoir un effet boule de neige puisque la question du gaz non conventionnel a été abordée en Europe, pour la 1re fois en automne 2008, dans le cadre d’une conférence tenue à Berlin. Cette conférence a donné naissance au programme européen Gash (Gas Shales in Europa). Selon l’AIE, la Chine et l’Inde pourraient receler d’immenses réserves de gaz non conventionnels. Avec toutes ces données, il paraît difficile de faire des pronostics sur l’avenir du marché mondial du gaz. Face aux nouvelles mutations gazières qui se dessinent à l’horizon 2015/2020, quelles sont la possibilité et la faisabilité qu’une telle décision soit prise ? Il est attendu la généralisation des nouvelles technologies pour l’extraction du gaz non conventionnel. La forte offre ne va-t-elle pas affaiblir la position des pays exportateurs qui, même en baissant leur production, risquent de n’avoir aucun impact ? »(1)

D’autre part, l’Europe ne reste pas les bras croisés. Au-delà des gaz non conventionnels, elle s’interroge sur son approvisionnement. Dans un rapport remis le 2 avril 2010 sur la sécurité gazière en Europe, Vincent Chriqui écrit : La sécurité gazière de l’Union européenne a atteint un niveau critique. À l’horizon 2025, ses importations de gaz, qui représentent actuellement 60% de sa consommation, pourraient augmenter sensiblement et atteindre un chiffre voisin de 80%. Dans le cadre de la lutte contre le changement climatique, cette politique doit conduire à réduire la consommation de gaz de l’UE et lui permettre de passer d’une dépendance à l’égard de ses principaux pays fournisseurs à une interdépendance mutuellement bénéfique en construisant avec eux des partenariats stratégiques gagnant/gagnant sur le long terme. Les besoins d’importation en gaz de l’Union européenne, aujourd’hui de 300 Gm3, pourraient augmenter d’un volume compris entre 20 et 160 Gm3 selon les scénarios.(2)

Comment est venue cette perturbation du marché qui semble avoir pris de court les rentiers du gaz ? L’histoire de la commercialisation du gaz naturel a connu plusieurs étapes. Dans un premier temps, le développement du gaz naturel liquéfié (GNL) a ouvert un marché mondial en parallèle des marchés traditionnels régionaux (le transport par gazoduc limitait les échanges jusqu’alors) et des marchés spots aux côtés des contrats de long terme, rendant imprévisible un marché qui, jusque- là, était assez serein. Aujourd’hui, c’est le développement des gaz non conventionnels aux Etats-Unis, qui perturbe le marché en créant une bulle gazière. L’exploitation de ces gaz aurait presque doublé en deux ans, modifiant la demande américaine. Des avancées technologiques permettent l’exploitation des gaz non conventionnel"s.

"Le grisou, le gaz de schistes (‘’shale gas’’) ou le gaz compact (‘’tight gas’’) sont connus depuis longtemps. Pourtant, ils ne sont réellement exploités que depuis peu. Les techniques de forage horizontal et de fracturation hydraulique des roches ont permis de récupérer cette ressource. Les experts prévoient qu’à l’horizon 2020, 50% de la production américaine proviendra des gaz non conventionnels (contre 4% aujourd’hui)".(3)

L’exploitation des gaz non conventionnels change complètement la donne. Le développement brutal, aux Etats-Unis, des gaz non conventionnels pourrait remettre en question ces lourds investissements. Les gaz non conventionnels pourraient en effet permettre aux Etats-Unis de se défaire des importations de gaz et même, selon certains, de devenir exportateurs de gaz. Les réserves non conventionnelles accessibles techniquement et économiquement représentent 4% environ des réserves prouvées globales. La production mondiale pourrait atteindre 4 Tm3 en 2025 environ. Les réserves courantes de 175 Tm3 ne sont pas contestées et sont encore suffisamment élevées (près de 60 ans de consommation actuelle) pour ne pas craindre une baisse de la production mondiale. Les réserves courantes de 175 Tm3 devraient s’élever à 213 Tm3 avec les ressources contingentes et les ressources à découvrir certaines. Le XXIe siècle sera celui de la transition dans le domaine de l’énergie : d’un approvisionnement très dépendant des énergies fossiles, la société évoluera vers un approvisionnement plus diversifié. (3) On l’aura compris, c’en est fini de l’importance des énergies fossiles avec la manne des gaz non conventionnels.

Nous savons qu’en moyenne, le prix de cession du gaz est d’environ 1/10 du prix du pétrole, et ce, malgré de lourds investissements. En théorie, il devrait être de 1/7. Actuellement, le cours du pétrole est autour de 85 dollars, le prix du gaz est entre 4 et 5 dollars alors qu’il devrait être de 12 dollars. Et nous sortons à peine de l’hiver ! Qu’en sera-t-il en été ? Cela est important pour l’Algérie puisque le gaz brut (GN et GNL) représente environ un tiers (1/3) de la valeur en devises de ses exportations et représentera beaucoup plus à l’avenir. On dit que les réserves de gaz seraient de 4500 milliards depuis dix ans. Cependant, rien ne prouve que les découvertes annuelles couvrent l’hémorragie de production évaluée à plus de 100 milliards de m3 actuellement et à près de 160 milliards d’ici à quelques années 2015.

Arrêter l’investissement

Il me parait problématique de continuer à investir dans la chaîne du GNL qui sera soumise à un marché spot et dont on ne peut pas assurer un débouché maintenant que les Américains n’importent plus de gaz. En effet. Le Department of Energy a revu à la baisse ses prévisions de demande de GNL de plus de 60% à l’horizon 2020 ; d’où le gel, voire l’abandon de plusieurs projets de regazéification. La course au gaz de schiste a démarré au début des années 2000 et, en moins de dix ans, la production de gaz de schiste représente près de 20% de la production de gaz aux Etats-Unis et pourrait atteindre 50% en 2030. Les contrats sont à long terme (25 ans) et on ne peut pas s’engager si un marché sûr n’est pas prévisible. Que doit faire le pays ? Doit-il continuer à investir dans les deux GNL en construction pour un marché incertain ? La déréglementation, le refus de plus en plus et la remise en cause du take or pay, l’arrivée en masse des gaz non conventionnels, et le recours aux énergies alternatives pour produire de l’électricité en concurrence avec le gaz, font que l’avenir est sombre.

Avec le prix actuel du gaz et certaines prévisions entre 2010/2015, il sera impossible de rentabiliser ces installations de GNL, En effet, comme l’écrit Y.Merabet : « Le prix du gaz diffère de pays en pays : les tuyaux ne sont pas les mêmes, les contrats d’approvisionnement entre clients et fournisseurs non plus. En Europe continentale par exemple, le gaz est fourni par les pays producteurs principalement sur la base de contrats à long terme (20, 30 ans) avec la clause "Take or Pay". Avec ce système, les acheteurs s’engagent à acheter et payer une quantité minimum de gaz (par exemple 80% du volume total commandé), quels que soient leurs besoins. Ces contrats à long terme donnent aux producteurs de gaz et aux exploitants de gazoducs la garantie qu’ils pourront écouler une quantité de gaz minimale, fixée à l’avance : de quoi assurer le financement des investissements lourds pour construire les infrastructures. Fournisseurs et clients remettent aujourd’hui en question la nature des contrats de livraison à long terme. La durée devrait, selon eux, être nettement réduite (au maximum deux à quatre ans), et la partie TOP devrait correspondre aux besoins effectifs de l’acheteur, et non plus à une quantité de référence fixée à l’avance. Ils souhaitent aussi voir disparaître les clauses de reconduction tacites des contrats. »(4)

S’agissant du GNL 16, c’est un forum où selon la terminologie « on échange des expériences ». 4 000 personnes pendant 4 jours, La fête terminée, les lampions s’éteignent et après plus rien. Les problèmes du gaz sont structurels. Il n’y a pas de vision d’ensemble pour une Opep du gaz, les principaux producteurs ont des stratégies différentes. La Russie veut prendre le monopole de l’Europe et pour elle, l’énergie est l’une des solutions pour lui faire retrouver son lustre d’antan. L’Iran englué dans le nucléaire essaie de créer des contrefeux pour diminuer la pression occidentale, mais c’est un pays qui avance technologiquement et qui possède une véritable stratégie énergétique à titre d’exemple, il vient d’annoncer qu’une partie de son gaz sera convertie pour être transformée en carburant pour 60% de son parc de voitures. Chez nous, le sirghaz est délaissé du fait du scandale du gas oil qui coûte à peu près la même chose, ce qui fait que l’Algérie a importé l’année dernière pour 50.000 tonnes de gas oil pour près de 250 millions de dollars.

Ce qui fait que le Forum d’Oran visant à trouver une solution à la chute drastique du prix du gaz (chute de 12) 4 dollars le million de BTU), n’aboutira vraisemblablement pas sur des décisions de diminution de la production comme le souhaite notre ministre. La question qui se pose est : pourquoi on continue cette hémorragie de production du gaz, alors que son prix est très bas ! Cette chute était prévisible puisque depuis dix ans, les Américains travaillaient sur les gaz non conventionnels qui ont bouleversé par leur volume le marché du gaz. Ce n’est pas un besoin de financement (150 milliards de dollars sont dans les banques américaines). N’aurait-il pas mieux valu freiner, voire arrêter dans une grande proportion, la vente d’hydrocarbures en allant vers les économies d’énergie, les énergies renouvelables en mettant en place ce fameux bouquet énergétique ? Encore une fois, notre meilleure banque ce ne sont pas les banques américaines, c’est notre sous-sol. Il nous faut rationnaliser la consommation et la production. Depuis plusieurs années, les découvertes ne couvrent pas la production, Nos réserves s’amenuisent inexorablement et rapidement. On peut comprendre aisément que l’Algérie a perdu des millions de dollars en continuant à vendre son gaz à un prix aussi dérisoire. Peut-elle diminuer sa production ? Doit-elle attendre une hypothétique entente avec les membres du Forum du gaz ? Ou doit-elle revoir toute sa politique énergétique d’une façon fondamentale ?

Dans ce cas, mettre en place des Etats généraux de l’énergie qui aboutiraient à un cap, c’est cela qu’il faut faire sans plus tarder ; cela donnera des opportunités de travail et de création de richesse aux milliers de diplômés universitaires et de la formation professionnelle ; les défis du futur (énergie, eau, environnement et sécurité alimentaire doivent être appréhendés dans ce cap que nous appelons de nos voeux). Le développement durable prendra alors sa pleine signification. Nous n’avons pas encore, il faut le regretter, une vision claire de l’avenir des énergies renouvelables car nous peinons à mettre en place une stratégie énergétique basée sur un modèle prévisionnel à 2030, où les énergies renouvelables prendraient graduellement la place des énergies fossiles.

Nous pouvons et nous devons faire de même, avant qu’il ne soit trop tard et que l’on se retrouve dans les années trente, avec des réserves épuisées et sans relève par les énergies fossiles. La stratégie énergétique est l’affaire de tous, le gouvernement, la société civile, les universitaires et même les écoliers - ceux qui seront les concernés en 2030 - à qui on inculquerait une nouvelle vision progressive du développement durable visant à former l’écocitoyen de demain en lieu et place de l’égocitoyen d’aujourd’hui.

1.Hasna Yacoub : Les perspectives des marchés gaziers brouillées, La Tribune 12.04.2010

2.Vincent Chriqui : La sécurité gazière de l’Europe : Euractiv.fr 07.04.2010

3.Sophie Fabrégat : Les gaz non conventionnels Actu-Environnement.com - 17/03/2010

4.Y.Merabet : Le GNL/16 va-t-il mettre fin à la polémique sur les prix ? El Watan 30.03.10

Pr Chems Eddine CHITOUR
Ecole Polytechnique enp-edu.dz


 
 
 
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