Edvard Munch ou l’Anti-Cri

Pendant six mois soit du 19 février au 8 août 2010, la Pinacothèque de Paris organise une rétrospective du peintre norvégien, Edvard Munch, « l’un des artistes des plus mythiques (...) et des plus mystérieux de la fin du XIX ème et du début du Xxème siècle"(1).

Tout au long de l’exposition qui réunit une centaine de tableaux dont soixante toiles et quarante oeuvres graphiques appartenant à des collections privées, point de "Cri", le célèbre tableau d’ E. Munch représentant une figure humaine poussant le cri de l’angoisse existentielle. Mais plutôt un panel diversifié des oeuvres du peintre afin de "montrer l’autre Munch" et permettre ainsi une vision plus exhaustive de la création picturale munchienne à partir des années 1880, date considérée comme le début de sa trajectoire artistique, jusqu’aux années 1920-1944, où solitaire, dans sa maison d’Ekely, il poursuit ses expérimentations en termes de techniques artistiques, de formes picturales, de compositions et de couleurs, s’orientant de plus en plus vers "une dissolution du sujet".

L’exhibition met en évidence une variété de supports : des pastels sur toile, sur papier marouflé, sur carton ; des huiles sur toile, sur carton, sur cuivre, des dessins au crayon sur papier ; des lithographies sur papier, avec aquarelle ; des gravures sur bois... Des sujets dans une multiplicité de variantes. Une diversité de techniques artistiques. La photographie, la cinétique, le cinéma que le peintre a intégré dans ses tableaux et ses oeuvres graphiques. Des variations de couleurs et de tons. Une multiplicité de sujets et de thèmes : des paysages, des portraits, des squelettes, des vampires, des têtes de morts, des harpies, des hommes et des femmes nus s’embraçant, s’enlaçant, unis, séparés, la maladie, la mort, les sentiments humains : la passion, la jalousie, l’angoisse... Des traits striés, les empreintes de coups de pinceau saccadés, des surfaces éraflées, griffées, blessées. Le bruit de leur martellement résonne dans l’immense silence de cet espace qui invite au voyage au coeur d’un processus créatif qui a le don de l’enchantement et de l’émerveillement ; un périple qui immerge le spectateur dans les tréfonds de l’âme humaine qui se nourrit d’une vision tragique de l’existence.

Le tout laissant transparaître l’image d’un peintre intelligent et tourmenté, au coeur de son acte créateur, jouant avec les couleurs, mélangeant, malaxant, triturant, mariant, séparant les différents matériaux, caressant, labourant, raclant, creusant, « maltraitant » la surface des objets de ses créations picturales. La figure d’un artiste à la sensibilité à fleur de peau, à l’esprit fin, subtil, lucide, un « rebelle », un être non conventionnel, original, hors du commun ayant le souci constant de l’exigence, du renouvellement et de l’innovation tant sur le plan thématique que technique. « Munch a toujours eu une peur panique de la routine. Il est constamment sur ses gardes pour que son art ne tombe pas dans la facilité. Dès qu’il remarque qu’il commence à figer dans une technique, il se tourne résolument vers une autre... », écrit l’écrivain et critique Jappe Nielsen. Et inévitablement, cette démarche où l’expérimentation sur le plan de la forme et de la technique est au coeur de l’acte créateur du peintre, a contribué à la modernisation de l’art munchien qui s’inspire essentiellement de sa vie , de celle de ses semblables, de l’Humanité et de ses infinis angoisses et tourments existentiels.

Organisée selon une logique chronologique, l’exposition « Edvard Munch ou l’ »Anti-Cri » » met en perspective cinq grandes périodes de la trajectoire artistique du peintre.

1880 – 1892 : le temps du naturalisme, de l’impressionnisme et du symbolisme...

« Je suis mainenant déterminé à peindre », écrit E. Munch au commencement de sa carrière. A cette époque, sa peinture est influencée par la tradition naturaliste norvégienne. Les thèmes dominants : paysages, portraits, intérieurs, la nature sont puisés de son environnement immédiat et familier notamment lors de ses promenades dans la nature à Kristiania (ex Oslo). A ce stade, la nature qu’il tente de reproduire dans le moindre détail est au centre de ses créations qui se caractérisent par une tendance à la diversification des supports et des matériaux.

E. Munch prend de la distance à l’égard de la tradition naturaliste lorsqu’il commence à fréquenter le groupe des anarchistes du cercle littéraire et artistique de la Bohème de Khristiania. C’est alors qu’il se lance dans un renouvellement de sa création picturale poursuibvant l’expérimentation de différentes techniques artistiques. L’homme devient le centre de sa peinture. E. Munch se met à repeindre les tableaux et les études des années 1880. Il superpose plusieurs couches de couleurs et se met à « lacérer la surface », à « racler certaines parties colorées » et à « gratter la croûte de couleur ... ». « Un jour, je me mis à gratter la toile que je venais de peindre, je cherchais à retrouver le premier tableau - la première impression - et jai essayé de la faire ressurgir », écrit E. Munch. La toile intitulée « L’Enfant » est représentative de ce type de technique qui donne une impression d’inachèvement. Le tableau est critiqué et rejeté par les critiques et le public. A la fin des années 1880, il procède à un rapprochement entre la nature et l’homme. Durant son séjour à Paris entre 1889 et 1892, il rompt avec le naturalisme et se met à peindre à la manière des impressionnistes. « On ne devrait plus peindre d’intérieurs, plus de gens qui lisent, plus e femmes qui tricotent. Ce devrait être des personnes vivantes qui respirent et s’émeuvent, souffrent et aiment », déclare-t-il dans le « Manifeste de Saint-Cloud ». « La Seine à Saint-Cloud » (1890), « Jeune pêcheur de Nice » (1891) , « Eté » (1891), « Souvenir d’enfance » (1992)... sont emblématiques de cette période.

1893-1897 : Le temps du graphisme (gravure et lithogragphie)

« La maladie, la folie et la mort sont les anges noirs qui ont veillé sur mon berceau à ma naissance », confie E. Munch qui, en 1893 réalise « le Cri » (Skrik), une oeuvre expressionniste définie comme « l’expression la plus poussée de l’angoisse existentielle personnifiée ». L’exposition du peintre au Verein Berliner Kunstler à Berlin, le 5 novembre 1892, est vivement critiquée. Ses oeuvres sont qualifiées de « grandes esquisses », « inachevées et laides », de « notes de couleurs furtives » et de « matériel d’étude ». Au bout de sept jours, l’exposition ferme ses portes. Cet événement contribue à faire connaître E. Munch en Allemagne où il fréquente le cercle des intellectuels et fait connaissance d’écrivains et de critiques d’art. La mort, la douleur, la mélancolie, la maladie, la sexualité sont les thèmes dominants de ses créations picturales durant la période berlinoise. « L’enfant malade » (1894 et 1896), « Sous le joug » (1896), « Jalousie II » (1895), « Le baiser » (1895)... sont les tableaux caractéristiques de cette époque. « Ses thèmes, influencés par l’impressionnisme et le post-impressionnisme français cèdent la place à d’autres qui expriment l’angoisse existentielle vécue par l’homme civilisé, la solitude, la douleur... » peut-on lire dans le catalogue. Ces années sont particulièrement riches d’expérimentations et d’innovations sur le plan des techniques artistiques qui se caractérisent notamment par une tendance à alterner la « dissolution, la matérialisation et la fusion des couleurs et des formes ». E. Munch va jusqu’à « fragmenter et faire disparaître les personnages du champ de vision ».

Par ailleurs, à partir de 1894, il explore de nouvelles techniques, en l’occurrence la gravure (eau forte, pointe-sèche...), la lithographie et le grattage « des traits épais d’encre, des dessins à la craie, des aplats d’un noir profond qu’il strie avec des lignes gravées en blanc... ». En 1890, il se rend à Paris où il se consacre à la gravure sur bois.

1898-1908 : le temps de la rupture.

« Il nous faut peindre des gens vivants, des gens qui respirent, sentent, souffrent et aiment », confie E. Munch dont les créations picturales de cette époque qui se caractérisent essentiellement par « l’utilisation de la couleur, des lignes, de la surface de plus en plus décorative (…)-et- un désir de monumentalité » montrent des changements de style qui accentuent davantage l’aspect particulier de l’univers munchien tant le plan plastique que moral.

Dans ces oeuvres de plus en plus expressives, « aux couleurs fortes », qui se distinguent par « une application directe de la peinture »(Garçon de Warnemünde (, E. Munch a recours à la monochromie et peint des paysages qui mettent en perspective la dimension symbolique. « La femme » (1899- Lithographie), Sirène (homme mélancolique) » (1896-1902 – Pastel et lavis), « Nuit d’été à Studenterlunden » (1899- huile sur toile) sont les oeuvres emblématiques de cette période.

Tout au long de cette période, E. Munch vit des problèmes psychiques et d’alcoolisme. En 1908, il est hospitalisé dans une clinique psychiatrique à la suite d’une violente crise nerveuse.

1909-1919, « l’avant-garde : La photographie et la cinétique »

En 1909, E. Munch rentre en Norvège. Il s’installe dans une petite ville au sud, à Kragera où il loue une maison en bois. Il peint en plein air et puise ses thèmes de son environnement immédiat : les paysages : la forêt, le jardin, les îles de l’archipel ; les portraits... C’est également l’époque de la représentation des nus où il cherche à mettre en évidence « la corporalité du modèle ». ...

C’est à cette époque qu’E. Munch commence à faire intervenir la nature dans son action créatrice en expérimentant la technique du « traitement du cheval » qui consiste à exposer ses toiles, quelque soit le sujet, aux intempéries. Le but étant de précipiter le processus du vieillissement et la dégradation « jusqu’à l’effacement complet de la représentation figurative et du pourrissement du support et en faire un moyen d’expression artistique à part entière »

E. Munch continue ses recherches sur la photographie pour les exploiter dans ses estampes et ses tableaux tels que « l’arbre de la vie » (1910 - dessin sur papier), « La vie » (1910 – aquarelle).

Au cours de sa trajectoire artisitique, E. Munch s’est posé la question de la représentation picturale du mouvement. « Est qu’on peut peindre le mouvement ? », s’interroge-t-il.

Selon Dieter Buchhart, spécialiste du peintre et commissaire de l’exposition, « E. Munch développa différents modes de représentations avec chaque fois des relations variables quant à la durée, l’espace et le temps ». « A présent, ce sont les ombres et les mouvements. Les ombres comme le prisonnier les voit au fond de sa cellule, ces étranges traînées d’ombre grises qui s’enfuient et se rapprochent. Qui se déplient comme des éventails et se referment à nouveau, se courbent et se divisent », déclare E. Munch en 1934 qui dans ses réalisations, « utilise le mouvement comme moyen d’expression à part entière pour servir son projet ». Dans plusieurs de ses tableaux (« Rue à Kragera » (1910-1911 – huile sur toile...), les points de fuite mis en évidence par le peintre offrent au regard « une perspective de nature presque filmique ».

« 1920-1944, l’oeuvre tardive : Munch et la dissolution du sujet... »

E. Munch mène une vie de solitaire dans sa propriétéd’Ekely où il continue à puiser ses sujets de son environnement immédiat. « La relation à l’autre sexe, le séducteur, l’artiste comme marginal dans la société », la mort, « le caractère éphémère de la vie » ...sont les thèmes dominants de ses créations picturales. Il continue également de peindre les modèles féminins avec qui il entretient des relations familières et intimes car « c’est l’aspect individuel et personnel du modèle que Munch veut rendre ». Par ailleurs, E. Munch se livre à un travail de « superposition de ses oeuvres graphiques » en retravaillant les sujets de ses gravures sur bois, en y ajoutant une variété de nouveaux éléments. Les différentes versions de la gravure sur bois intitulé « Les Solitaires » (1899-1906) sont représentatives de ce type d’expérimentation devenu un trait caractéristique du style munchien.

E. Munch meurt en janvier 1944 à Ekely à la suite d’une pneunomie. Il légue l’intégralité de son oeuvre à la ville d’Oslo : environ mille cent tableaux, dix-huit mille estampes, trois mille dessins et aquarelles, quatre-vingt douze carnets de croquis, six sculptures, cent-quarante-trois pierres lithographiques, cent cinquante -cinq plaques de cuivre, centre trente-trois blocs de bois gravé, des photographies, des manuscrits, des lettres, des coupures de journaux... le 29 mai 1963 soit cent ans après la naissance de munch, Oslo inaugure un musée où est conservée l’oeuvre du peintre.

E. E. Munch est un homme de génie ; un peintre de l’art combinatoire qui a su s’approprier les caractéristiques principales des mouvements artistiques de son époque pour ensuite prendre de la distance, transgresser les conventions picturales en vogue, briser les limites entre les matières, les supports, et les techniques, expérimenter la composition, la couleur, la forme afin de créer un style pictural propre et personnel.

Son oeuvre qui revêt une dimension contemporaine étonne par la profondeur de son sens, par la beauté de son extrême sensibilité, par la poésie de son geste créateur habité par les joies, les tourmentes, les angoisses de la vie et ses obsessions dominées par la mort, cette loyale et fidèle compagne qui a bouleversé son existence et hanté son imaginaire jusqu’au jour où elle l’aspira laissant son souffle voguer à travers les âges.

Notes :

1) Edvard Munch ou l’« anti-Cri », Du 19 février au 8 août 2010 Tous les jours de 10h30 à 18h Le samedi 1er mai et le mercredi 14 juillet 2010, ouverture de 14h à 18h. Nocturne tous les mercredis jusqu’à 21h Pinacothèque de Paris 28, place de la Madeleine 75008 Paris

L’iExposition Edvard Munch ou l’« anti-Cri » sur iPhone et iPod touch : une innovation technologique développée par la Pinacothèque de Paris. Elle propose à ses visiteurs de télécharger sur leur iPhone ou leur iPod touch le guide de visite complet de l’exposition. Ce guide de visite de nouvelle génération contient :
- L’introduction vidéo par Marc Restellini, directeur de la Pinacothèque de Paris ;
- Le portrait d’Edvard Munch ;
- Une sélection de quarante-neuf œuvres accompagnées de leur commentaire audio.


 
P.S.

Dieter Buchhart, "Edvard Munch ou l’"Anti-Cri", Editeur Pinacothèque de Paris, Février 2010, 45 €.

 
 
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