Comment foncer sur les spéculateurs en freinant des quatre fers

L’Autorité allemande des marchés financiers a annoncé mardi l’interdiction des ventes à découvert de certains produits financiers jusqu’au 31 mars 2011.

Le ministère allemand des finances a précisé que l’interdiction des ventes à découvert "à nu" s’appliquerait également aux couvertures de défaillance ("credit default swaps - CDS) instruments privilégiés, on le sait, de rapine sur les obligations des gouvernements de la zone euro, qui ont transformé les difficultés de la Grèce en l’immense crise qu’on somme le peuple grec de supporter à coups de privations inimaginables il y a ne serait-ce quelques semaines.

Christine Lagarde n’a pas perdu son sang-froid.

« Là où l’Allemagne ne suit pas la France, et là où la France ne suit pas l’Allemagne, c’est que sur les dettes souveraines, nous ne l’avons pas fait et ne le ferons pas [prendre des mesures comme l’Allemagne ]" a t-elle tranché.

Pouvons-nous oser demander, respectueusement, le pourquoi de cette complexe et concentrée décision ?

"C’est une mesure qui doit être prise en concertation" a volontiers éclairci notre imperator oeconomicus. Au niveau européen, faut-il comprendre, la concertation n’a pas eu lieu.

Nous comprenons, naturellement. Pouvons-nous nous retirer afin d’aller propager dans les villes et les campagnes la bonne nouvelle aux âmes simples, mais néanmoins courtoises, des contrées UE ?... Pour ma part, je crois déjà devoir leur dire ceci, si vous le permettez, bien sûr.

Il est tout bonnement indiscutable que l’action de la France, venant épauler l’Allemagne pour une force de frappe agissant tout de suite, tapant en tandem sur les « Shylocks » - les loups spéculateurs -, n’aurait aucun intérêt. Et tout aussi hors de doute que l’Allemagne aurait dû prendre le temps d’une commune et approfondie réflexion avec la France, avant d’oser ce geste. On se demande sous l’emprise de quel agent qui fait rire, Jochen Sanio, chef de la Bafin, organe allemand de supervision des banques. a parlé devant la Commision budgétaire du parlement allemand, d’une « guerre d’agression de la part des spéclateurs contre la zone euro » où étaient mobilisées des « sommes folles » atteignant des dizaines de milliards d’euros. Dans le cas de la Grèce, les spéculateurs sur CDS ont pu récolter des profits de l’ordre de 500 pour cent en trois ou quatre mois, a t-il précisé, en phase aigue.

Angela Merkel a dû agir dans un moment de grande agitation en sautant sur les poils des spéculateurs toute seule sans GPS, celà semble être l’explication la plus raisonnable. Comme c’est dans un moment de grande distraction, sans doute, que Christine Lagarde a déclaré précédemment à France Culture, le 11 mai 2010 : "« ...Donc moi je demeure une libérale convaincue, mais la vraie libérale que je suis elle croit aussi, violemment, à la régulation et à la lutte brutale contre les abus et les excès. C’est ce que j’essaie de faire dans la mesure de mes moyens, actuellement... »

Il n’en demeure pas moins que, même si certains esprits anarchisants peinent à l’accepter, le geste allemand était pour le moins cavalier. Voire vulgaire en face du bel ordonnancement des règles de vie d’un marché qui, finalement, on le voit bien, réussit toujours à retomber sur ses pieds pour le bonheur de tout le monde, malgré quelques fantasques trublions un peu dynamiteurs, un peu prédateurs, mais sympathiques somme toute. Même les plus borderline des citoyens UE finiront par recevoir la lumière.

Je ne doute pas non plus que sautera également aux yeux de l’anonyme moyen l’imparable évidence du nécessaire refus d’une lutte effective contre les gentils artisans du Marché financier mondialisé, pour la rationnelle raison que Christine Lagarde et tous ses amis influants sur la sérénité existentielle comme l’équanimité économique de 400 millions de personnes, n’ont pu mettre en place de réunions avec les desperados allemands. C’est bien dommage. Pas de réunion. Pourtant les efforts de Lagarde et autres ont dû commencer en 2008 puisque la crise a atteint des sommets à ce moment-là. Non, mais je vous demande un peu ! Esquiver, refuser de jouer collectif, de faire quelques réunions d’infos pendant deux ans !! Ces allemands ne sont pas vraiment pas sérieux.

Il y a pourtant quelques instances pour ce faire et du personnel pour aider, si les teutons avaient bien voulu. L’Eurogroupe et autres Commission, voire le Parlement. Sans compter la myriade de commissaires UE, prompts à légiférer sur la sodomisation des diptères, quand ce n’est pas sur la taille des chaussettes des équipes de foot de division d’honneur.

Malheureusement toutes ces institutions respectables et fort onéreusement respectées n’ont pas eu le temps, semble-t-il. « Embouteillage législatif » comme en dit en France, à moins que les ponts, ou peut-être la turista...Ah, non pardon, rectificatif. Non, ce sont les allemands qui n’ont pas. Eu le temps, ou l’envie, ou les deux. Les institutions, les commissaires, tout le monde était d’accord pour bouter, tous ensemble, la spéculation hors du marché, bien sûr.

Cependant, contre toute logique, j’ai bien peur que l’envolée Lagardienne n’apparaîsse pas dans toute sa lumineuse évidence à l’habitant lambda de France, qui ressemble assez à l’habitant d’UE commun, d’ailleurs.

Habitant qui ne croit que peu, ancré en sa naturelle défiance vis-à-vis de ce qui lui échappe en partie, que les allemands n’ont pas été bons camarades et que Christine Lagarde n’a pas été informé, de manière directe ou détournée, de leur action, alors que Sarkozy déclarait le 8 mai 2010 "Mme Merkel et moi, nous partageons la même analyse : cette crise est systémique. La réponse doit donc être systémique." On a beau dire à cet entêté moyen que ce que dit Sarkozy aujourd’hui a valeur intangible mais avec date de péremption, ça ne fait rien.

Habitant bûté, donc, qui perçoit l’attaque contre la spéculation par l’Allemagne comme plutôt systémique, mais la rigueur comme un sauf-conduit au marché pour continuer à dépiauter l’euro et les états tranquillement.

Habitant assimilant, peu ou prou, la Rigueur à une sorte de rigor mortis - il est si douillet cet être si peu sorti de l’animalité - qui gèlera son salaire pour une durée indéfinie, reculera sa retraite jusqu’au moment où, enfin, il rentrera à l’hôpital pour en profiter, et lui imposera sa loi étique. Il se voit déjà propulsé dans le grupetto de neuf millions de crève-la-faim français qui sont en passe d’éprouver le bonheur de partager, sans plus de concertation que ça, des cartons pour s’abriter du froid de la rue qui ne manquera de revenir d’ici quelques mois alloués aux cigales.

Et je ne crois pas non plus que ce pékin moyen aura besoin, pour se défier de la méritante Christine Lagarde, de revenir en pensée sur la médecine, les transports, l’école et l’action sociale, volontiers sabrées par le gouvernement UMP, en attendant d’être démolies, au titre de dégat collatéral supplémentaire, par l’escadrille "Marchés Financiers".

En tous cas voilà qu’on ne s’arrète pas, en France du moins, sur des mauvaises manières et des méthodes précipitées de lutte contre la spéculation des marchés financiers, hein ?

Oui, euh...Sauf peut-être pour les interdictions qu’avait émises L’AMF (Autorité française des Marchés Financiers), le 22 septembre 2008. Principales valeurs concernées : Allianz, April Group, Axa, BNP Paribas, CIC, CNP Assurances, Crédit Agricole, Dexia, Euler Hermes, HSBC Holdings, Natixis, NYSE Euronext, Paris Re, Scor, Société Générale.

Elles visaient à prohiber la vente à découvert des titres des sociétés financières sus-mentionnées, pour trois mois, et furent prolongées jusqu’en janvier 2010. A la suite de quoi le collège de l’AMF décida, le 26 janvier 2010, de prolonger encore cette interdiction, dans l’attente de la conclusion des travaux menés au sein du CESR (Committee of European Securities Regulator) [1].

Peut-être M. Tout-le-monde français, voire grec, allemand qui sait, aura-t-il du mal à comprendre pourquoi il faut refuser aujourd’hui ce qu’on a autorisé hier, sous prétexte d’une réflexion qui manifestement avait eu lieu et aboutie, en septembre 2008, pour partie du moins.

Et peut-être ne percera-t-il pas le paradoxe d’une concertation qui n’est pas effective, alors qu’elle est en cours au sein du CESR et l’a été entre toutes les autorités étatiques des divers pays ; concertations ponctuées de réunions européennes au sommet comme celle du 9 mai 2010 qui accoucha du plan des 750 milliards d’euros, avec le succés qu’on sait.

Il peinera à imaginer, cet être trop peu conscient des horizons infinis qu’ouvrent les responsabilités majeures, que les discussions entre Christine Lagarde et ses homologues UE n’aient pas eu lieu tout simplement et ne se poursuivent pas à l’heure où nous écrivons ceci, qu’elles soient publiques ou occultées.

C’est bien, je crois, le pauvre exemple de l’AMF qui pourrait alimenter sérieusement une suspicion, aussi bornée que sans fondement.

l’AMF - dont le président est nommé par décret du Président de la République et le commissaire du Gouvernement qui y siège désigné par le ministre chargé de l’économie - pourrait bien avoir avoir difficilement joué, si on écoute la conscience de ce M. Moyen qu’on croise trop souvent en UE, la libertaire hissant le drapeau noir.

Cet obstiné dans la déraison en serait même à en conclure que Christine Lagarde aurait suivie, évaluée, et autorisée la décision de l’AMF du 26 janvier. Voilà les terribles hallucinations que peut contacter un cerveau infecté par dieu sait quel virus !... Je suis presque sûr qu’il ne manquera pas de fantasmer, sur sa lancée, quelque concertation approfondie entre Christine Lagarde et ses confrères outre-Rhin sur les mesures anti-spéculatives que les gardiens allemands des marchés voulaient mettre en place et ont mis en place.

Oui, j’ai bien peur que les préjugés et l’entendement étroit de certains de nos concitoyens ne contrecarrent, en pensée sinon en actes, l’action résolue de Christine Lagarde et de l’ensemble du gouvernement français pour conduire la tremblante mais infaillible main des marchés financiers.


Notes

[1] Le CESR a été créé le 6 juin 2001 par une décision de la Commission européenne s’inscrivant dans le cadre des recommandations du Comité des sages sur la régulation des marchés européens de valeurs mobilières, à la suite de la résolution des chefs d’état et de gouvernement du Conseil européen de mars 2001 et d’une résolution du Parlement européen en février 2002. Il travaille en étroite concertation avec la BCE


 
 
 
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