Hors la loi « coloniale » : brève histoire d’un passé qui ne passe pas

« Quand trop de sécheresse brûle les coeurs, quand la faim tord trop d’entrailles, quand on rentre trop de larmes, quand on bâillonne trop de rêves. C’est comme quand on ajoute bois sur bois sur le bûcher. A la fin, il suffit du bout de bois d’un esclave, pour faire, dans le ciel de Dieu et dans le coeur des hommes, le plus énorme incendie. »
Mouloud Mammeri (immense écrivain algérien)

Il est curieux de constater que les plus grands laudateurs du mythe de l’Algérie française, sont en fait, des émigrés de la première, de la deuxième ou de la troisième génération. De quoi s’agit-il ? Cette fois c’est d’un film fiction réalisé par Rachid Bouchareb et appelé Hors-la-loi, plus justement d’après nous : « Hors la Loi coloniale ». Il y décrit en six minutes sur deux heures, les prémisses de la guerre d’Algérie par les massacres de Sétif. Tollé général dans le Sud-Est de la France. Les élus de la région, sans avoir vu le film, tirent à boulets rouges sur le film d’autant qu’il a été sélectionné par le Festival pour passer le 21 mai. Même Thierry Frémaux, président du Festival, avait jugé que ce film avait toute sa place dans la « maison des cinéastes, et avait apprécié, d’après Rachid Bouchareb, les qualités esthétiques.

Que reproche-t-on à ce film ? De n’avoir pas parlé - encore une fois sans voir le film- de la centaine de morts européens. Qui en est le porte-drapeau ? Il y a d’abord le secrétaire d’Etat aux Anciens combattants petit fils démigré italien ayant fui le fascisme , qui se permet de donner son avis sur le scénario du film en le faisant valider par les services cinématographiques de l’Armée à la demande d’un deuxième émigré de la deuxième génération, le député Lionnel Luca, né en 1954, au début de la guerre, fils d’un émigré. Son père, qui nous vient des lointaines Carpates (Roumanie), s’engagera ensuite dans la Légion étrangère et servira en Indochine. Il sera naturalisé en 1958. Il y a enfin le beur (l’arabe chrétien), le député Elie Aboud, né le 12 octobre 1959 à Beyrouth (Liban), qui avait cinq ans au début de la guerre d’indépendance et qui en rajoute selon le fameux principe « Etre plus royaliste que le roi ».

« Ce n’est qu’une fiction » Personne à leur propos, ne parle de leurs ascendants ; le corps social français les ayant absorbés. Ce ne sont pas des émigrés de la première, deuxième génération ou troisième, contrairement aux beurs, même enfants de harki, qui sont toujours et toujours des beurs numérotés première génération, deuxième, 10e génération. On peut s’interroger, à juste titre, pourquoi ils sont facilement intégrés. Sans faire dans les déductions faciles, on ne peut pas ne pas penser au ciment de la religion chrétienne qui lie d’une façon invisible, ceux qui aspirent à être Français. Pourtant, lors d’un meeting, l’arabe de service de l’UMP, présenté au ministre de l’Intérieur comme buvant du vin et mangeant du cochon, n’a pas eu les faveurs de ce dernier qui aurait dit en substance : « Quand il y en a un ça va, quand il y en a plusieurs cela pose problème. »..

« En tant que député, je n’ai pas à juger du contenu d’une oeuvre culturelle, mais dans la mesure où ce film bénéficie d’une subvention du Centre national du cinéma, le député a un droit de regard. Je n’admettrai pas qu’on utilise de l’argent public pour insulter la République. » Elie Aboud qui a allumé la polémique fin avril, a plus précisément accusé Rachid Bouchareb d’occulter les meurtres d’Européens qui ont précédé les massa-cres de Sétif. Il l’a accusé, sur la base d’un bref avis émis, à partir d’un scénario provisoire, par le service historique du ministère de la Défense, lequel relève des anachronismes. Pour sa part, la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (Sacd), qui gère les droits de 48 000 auteurs de l’audiovisuel et du spectacle vivant, a ironiquement décerné à Lionnel Luca un prix de la « Bêtise avec un grand C », selon le mot du poète Jacques Prévert. Douze intellectuels dont sept historiens, défendant la « liberté d’expression », ont dénoncé, de leur côté, un « retour en force de la bonne conscience coloniale », tandis que la Ligue des droits de l’Homme (LDH) s’insurgeait contre les « pressions » exercées sur les financeurs du film et sur le Festival.

Pour sa part et devant la polémique qui enfle, Rachid Bouchareb petit fils d’émigré mais qu’on traite toujours de franco- algérien , a appelé au calme dès l’ouverture du Festival et souhaité que les désaccords suscités par cette « fiction » s’expriment « dans la sérénité ». « Devant de telles passions et dans un souci d’apaisement, il m’apparaît important de rappeler deux choses : Hors-la-loi est un film de fiction, une saga qui raconte l’histoire de trois frères algériens et de leur mère sur une période de plus de trente-cinq ans, du milieu des années trente à l’indépendance de l’Algérie en 1962. Il faut qu’il soit possible que le cinéma aborde tous les sujets ». Se défendant de vouloir faire oeuvre d’historien, il a souhaité que le désaccord, s’il s’exprime, se fasse « dans un cadre pacifique et dans la sérénité du débat d’idées », après la projection.

Elie Aboud, qui a fait sa carrière en caressant les pulsions revanchardes de l’électorat nostalgique, n’en est pas à sa première provocation. « Après avoir cautionné, écrit l’IDH de Toulon, par sa présence, une cérémonie d’hommage à l’OAS, le 26 mars dernier, au cimetière neuf de Béziers, le député Elie Aboud a participé le 12 décembre à l’inauguration d’un rond-point dédié au bachaga Boualem, à Béziers. Il est vrai que Elie Aboud est député d’un département où les extrémistes de l’Algérie française » continuent à se manifester bruyamment... Mais, cet homme politique, ambitieux semble ignorer que les pieds-noirs et leurs descendants ne sont pas tous nostalgiques de la période coloniale, que les harkis sont las d’être instrumentalisés, et que les liens qui se sont tissés entre les deux rives de la Méditerranée sont profonds. La guerre d’indépendance algérienne s’est terminée il y aura bientôt cinquante ans. Il serait temps que la France regarde son passé en face, qu’elle exprime enfin quelque « regret » pour les violences faites aux Algériens pendant la période coloniale, et qu’elle établisse avec son voisin, des relations fondées sur le respect mutuel.(1)

Pour rappel, Lionnel Luca est de ceux ayant âprement défendu l’article 4 de la loi du 23 février 2005 (modifié par décret en 2006) énonçant que « Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires, la place éminente à laquelle ils ont droit ». Lionnel Luca affirmant même : « En disant que s’il n’y avait pas eu la colonisation, ni Léon Bertrand, ni Azouz Begag ne seraient ministres de la République française, je n’ai fait que rappeler une évidence, un fait, sans aucune arrière-pensée. « On peut lui rétorquer que c’est parce que la République a une forte volonté d’intégration qu’elle l’a, en tant qu’émigré, lui aussi de la deuxième génération comme Azouz Begag, intégré et lui a donné le droit de dire le droit. Pour l’histoire, c’est dans une lettre du 7 décembre 2009 qu’il a adressée à Hubert Falco pour le saisir du cas de ce film auquel le Centre national du cinéma (CNC) apportait son soutien financier : « On peut s’interroger sur cette volonté d’encourager une repentance permanente que le président de la République a plusieurs fois condamnée. A défaut de pouvoir intervenir sur le CNC, je vous saurais gré de bien vouloir veiller à ce que la sortie du film ne puisse être cautionnée par les officiels français. » Encore heureux que le film soit présenté sous bannière algérienne. Au vu de ce qui a précédé, le véritable problème que pose le film ne semble pas essentiellement tenir aux inexactitudes relevées par le SHD. Comme le précise fort justement l’historien Pascal Blanchard : « Mais ce n’est pas le sujet, Hors-la-Loi est une fiction. On n’a jamais reproché à Francis Ford Coppola, le réalisateur d’Apocalypse Now, de n’avoir pas filmé la guerre du Vietnam dans l’ordre où elle devait être racontée. »

Des milliers de morts

En mai 1945, dans cette atmosphère délétère où la chape de plomb paraissait durer mille ans, des Algériens ont cru que l’heure de l’indépendance avait sonné. Ce fut une répression innommable. Il est vrai que les Européens d’en bas avaient un statut de race supérieure. Un fil rouge séparait d’une façon invisible les deux communautés, ce sont les interdits de la société coloniale dont parle si bien Pierre Bourdieu dans son ouvrage Sociologie de l’Algérie. Le 8 mai 1945, jour de la signature de la capitulation allemande, dans la plupart des villes d’Algérie, des cortèges d’Algériens musulmans défilent avec des banderoles portant comme mot d’ordre : « A bas le fascisme et le colonialisme ». À Sétif, la police tire sur les manifestants algériens. Ces derniers ripostent en s’attaquant aux policiers et aux Européens. C’est le début d’un soulèvement spontané à La Fayette, Chevreuil, Kherrata, Oued Marsa... On relève 103 tués, assassinés dans des conditions atroces, et 110 blessés parmi les Européens. Les autorités organisent une véritable guerre des représailles qui tourne au massacre. Fusillades, ratissages, exécutions sommaires parmi les populations civiles se poursuivent durant plusieurs semaines. Les nationalistes algériens avanceront le chiffre de 45.000 morts, d’autres sources françaises, récentes, avancent le chiffre de 15.000 à 20.000 morts. [...] » Guy Pervillé citant Claude Liuzu, parle de plusieurs milliers de morts.

Il y eut plusieurs milliers de morts dont des centaines sans sépulture, nous avons même eu droit à des fours crématoires à Héliopolis (Guelma). Il faut lire le livre : Les massacres de Guelma un Journal personnel écrit par Marcel Reggui (professeur de lettres, français d’origine algérienne, converti au catholicisme) qui débarque à Guelma pour mener une enquête sur le meurtre de trois membres de sa famille (sa soeur et ses deux frères) en ce mai 1945 et qui y note tout ce qu’il découvre. Il ne révélera jamais son journal, Pierre Amrouche découvre ce journal de Marcel Reggui ami de Jean Amrouche.

« L’historien Gilles Manceron, écrit Nadia Bouzegrane, a vu une mouture du film. S’il a relevé quelques inexactitudes historiques de la part du réalisateur, il s’élève contre les pressions politiques qui se sont manifestées pour interdire cette première fiction cinématographique sur les massacres du 8 mai 1945. Pour lui : « Cette polémique témoigne d’un phénomène qu’on connaît déjà, c’est-à-dire l’existence de milieux nostalgiques de la colonisation qui sont portés par l’extrême droite, mais qui sont aussi représentés au sein même de la majorité politique actuelle en France (...) Ce qui n’est pas normal, parce que l’Etat n’a pas à s’ériger en critique de cinéma et en décideur de ce qui est bien ou mal dans la production cinématographique. Cette agitation préalable de la part de l’Etat et du milieu politique ne me semble pas une bonne chose. Il y a une liberté de création dans une société démocratique. (...) Ils se fondent toujours sur les mêmes idées, c’est-à-dire qu’il ne faut pas montrer les exactions de l’armée française, la violence des colons, que ce n’est pas vrai ou bien ce n’était qu’une réponse légitime à une violence préexistante, alors que c’est le contraire qui s’est produit. C’est la même idéologie de justification et de dénégation de la part de gens qui ne veulent pas voir les réalités de l’histoire, qui dénient le droit à la résistance qui s’était exercée contre la colonisation française. A la question : « Cela ne montre-t-il pas, une fois encore, que la dénégation est encore vivace, même si deux ambassadeurs français ont qualifié les événements du 8 mai 1945 d’« épouvantables massacres » et de « tragédie inexcusable » ? Il répond : « C’est ce que j’appelle la croisée des chemins, parce qu’il y a deux discours contradictoires qui se tiennent dans la société française : il y a un discours selon lequel il faut que la France regarde son passé, y compris les pages sombres de ce passé, et les reconnaisse, notamment tout ce qui renvoie à l’histoire coloniale et à l’histoire franco-algérienne ; et puis il y a l’idée selon laquelle il n’y a rien à regretter du point de vue de ce passé colonial qui serait une oeuvre positive. A mon avis, la reconnaissance est inévitable, la France ne pourra que le faire parce que c’est intenable d’être dans la dénégation. »(2)

L’offensive est lancée : le maire de Cannes, Bernard Brochand (UMP), qui a vu le film, a choisi vendredi, jour de sa présentation officielle, pour rendre hommage, à 10 heures 30 (heure de projection du film), devant le monument aux morts de l’Hôtel de ville, aux « victimes françaises » de la guerre d’Algérie et des événements de Sétif, le 8 mai 1945. « Une cérémonie du souvenir organisée en hommage aux victimes françaises de la guerre d’Algérie a été voulue par la municipalité de Cannes afin de marquer (...) son attachement à la mémoire de nos compatriotes civils et militaires, et des hommes des forces supplétives tombés au cours des événements de Sétif. » De même, le même jour à 10 h, Elie Aboud a annoncé l’organisation d’une marche silencieuse, du monument aux morts de Cannes au palais du Festival. Trois gerbes seront déposées, l’une par le sous-préfet, l’autre par les élus, la dernière par les organisations de rapatriés, a précisé à la presse le député de l’Hérault. La France officielle est donc représentée.

Cela ne nous étonne pas. Albert Camus disait qu’ « il est bon qu’une Nation soit assez forte de tradition et d’honneur pour trouver le courage de dénoncer ses propres erreurs. Mais il est dangereux en tout cas de lui demander de s’avouer seule coupable et de la vouer à une pénitence perpétuelle ». C’est à non point douter l’abécédaire fondateur de la non-repentance et de « la tyrannie de la repentance » théorisée par les Pascal Bruckner et consorts et qui ont amené le président de la République française à Toulon, quelques jours avant son intronisation comme président en mai 2007, à parler de la non-repentance et de la haine de soi. En clair, la colonisation a du bon et nous en voyons les conséquences par les bravades des nostalgériques à vouloir dicter un récit à leur image.

Quelles que soient les rodomontades, la vérité éclatera un jour ou l’autre. Dans cette histoire, c’est un peuple qui a commencé à se battre non pas à partir de 1945 mais depuis que les hordes sauvages de l’armée d’Afrique ont débarqué sur les plages de Sidi Ferruch. Il y eut une dizaine de révoltes officielles pendant près de 80 ans jusqu’aux dernières révoltes de Marguerite. Ensuite, fort de son pouvoir génocidaire, la France coloniale pensait avoir définitivement annihilé le sentiment national algérien qui n’a pu alors s’exprimer qu’à travers la lutte politique jusqu’en 1945, point d’orgue de la conviction que l’émancipation des Algériens ne se fera pas dans le cadre colonial condamné par l’histoire. Ce n’est pas, apparemment, demain que nous verrons une histoire apaisée qui fait la part réelle des choses.

Un peuple a risqué de disparaître en 132 ans de dénégation de dignité humaine. Ce film passera, on peut parier que pour la « raison d’Etat », une entente s’est faite pour qu’il ne soit pas récompensé à sa juste mesure.


 
P.S.

1.Elie Aboud, ou le déni du passé colonial de la France. www. IDH Toulon : Les deux rives de la Méditerranée- 15 décembre 2009

2 Nadjia Bouzeghrane Gilles Manceron. : « Le film est dénigré pour de mauvaises raisons » El Watan 5 mai 2010

 
 
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