Désarmement nucléaire : est-ce l’avènement d’un monde plus juste ?

« Je ne sais pas comment sera la troisième guerre mondiale, mais je sais qu’il n’y aura plus beaucoup de monde pour voir la quatrième. »
Albert Einstein

Vendredi 28 mai, un jour ordinaire pour une décision extraordinaire. Pour la première fois, l’Assemblée des 189 pays, Etats-Unis compris, convient de la nécessité d’aller vers la dénucléarisation du Moyen-Orient en invitant Israël à se conformer au TNP. Expliquons de quoi il s’agit. Le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) est un traité international conclu en 1968. Il vise à réduire le risque que l’arme nucléaire se répande à travers le monde, et son application est garantie par l’Agence internationale de l’énergie atomique (Aiea). Il est entré en vigueur le 5 mars 1970. Il a été reconduit pour une durée indéterminée en 1995, « à la condition exigée par les pays arabes concernant Israël, que des efforts de désarmement soient conduits avec ce dernier ». Le principe de base du TNP repose sur la discrimination opérée entre les États dotés de l’arme nucléaire ayant fait exploser un engin nucléaire avant le 1er janvier 1967 (Edan), et les autres États, non dotés de l’arme nucléaire (Endan) : les premiers (États-Unis, Urss, Royaume-Uni, France, Chine), sont également membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU(1).

Le traité est censé favoriser les usages pacifiques de l’atome, en affirmant le droit inaliénable de toutes les parties au traité à développer la recherche, la production et l’utilisation de l’énergie nucléaire à des fins pacifiques. L’Inde a réalisé une explosion nucléaire le 18 mai 1974, ensuite de nouveaux essais les 11 et 13 mai 1998. Le Pakistan a développé l’arme nucléaire. Les 28 et 30 mai 1998, le Pakistan procédait à 6 essais nucléaires avant de déclarer un moratoire unilatéral le 11 juin 1998. Israël a entretenu le flou sur sa capacité nucléaire afin de conserver une force de dissuasion vis-à-vis des Arabes. Le technicien israélien, Mordechai Vanunu, a révélé au Sunday Times, le 5 octobre 1986, que son pays dispose de l’arme nucléaire. Selon ses informations, Israël disposerait d’un arsenal de 100 à 200 ogives.(1)

Le droit des uns , le devoir des autres

On le voit : il y a ceux qui ont le feu nucléaire et ceux qui n’y ont pas droit. Pour le philosophe Manuel de Dieguez, cette anomalie est un fait, il nous explique cet équilibre de la terreur et comment la France a tout fait pour sauter le pas et devenir le quatrième pied du quadripode nucléaire à côté des Etats-Unis, de la Grande- Bretagne et de la Russie. Ecoutons- le : « A l’occasion de sa visite d’Etat de trois jours en Chine, M. Nicolas Sarkozy a redit que la bombe iranienne mettrait l’équilibre mondial en danger. (...) Le concept même d’équilibre est un exorcisme sonore. En revanche, il est possible d’observer une succession de micro-déséquilibres dont l’enchaînement, hasardeux par définition, sécrète le mythe d’une continuité qu’on couronne des lauriers d’ un destin. (...) Hubert Védrine confessait que la fameuse "communauté internationale", dont il est convenu d’invoquer l’oracle, n’existe que dans les imaginations. (...) Naturellement, la France gaulliste a sagement commencé par se doter de l’apocalypse mécanique, puis elle a signé sans rechigner davantage le fameux traité de ligotage universel de saint Matamore ; et elle n’a rien demandé de plus que de profiter au passage du monopole d’une apocalypse mythique dont l’Angleterre, Etats-Unis et la Russie étaient encore seuls à se partager l’outrance. (...) »(2)

Décrivant le discours du président iranien à l’occasion de la Conférence sur le désarmement il écrit : Le 3 mai 2010, M.Ahmadinejad s’est donné à nouveau le luxe d’exposer, sans danger immédiat pour son pays et devant l’aréopage complet de l’Assemblée des Nations unies, la cécité anthropologique à laquelle le monde se trouve actuellement livré. Certes, la presse et la radio françaises se sont contentées de relater que le malheureux avait « prononcé une diatribe contre les puissances nucléaires » et que huit délégations vertueuses, dont l’américaine, l’anglaise, la française et l’allemande, ainsi que M.Ban Ki-moon avaient quitté la salle avec des mines hypocritement outragées. Mais M.Ban Ki-moon est néanmoins revenu en séance avant la fin du discours sacrilège ! Les mêmes médias ont également oublié de souligner que ce chef d’Etat a été applaudi à tout rompre par les autres démocraties et que la petite Suisse elle-même a osé déserter sa neutralité pour condamner l’immoralité des grands Etats qui menacent les petits de les pulvériser. En vérité, le discours du 3 mai n’était que le premier étage de la fusée dont le second allait placer M.Ahmadinejad et l’Iran sur orbite planétaire(...).(2)

Ainsi, dans le ronronnement des certitudes d’un autre âge, les pays occidentaux, Etats-Unis en tête et leurs acolytes de la vieille Europe (Grande-Bretagne et France) se frottaient les mains, ils auraient réussi à convaincre les deux autres pays du Conseil de sécurité de la nécessité de sanctions contre l’Iran pour son programme nucléaire. Justement et contre toute attente, deux pays « hors Communauté internationale selon la doxa occidentale », au nom des 190 pays de la réelle communauté internationale et en leur nom, ont donné une chance à l’Iran et à la paix, il s’agit du Brésil et de la Turquie, nouveaux venus qui ont pu arracher un accord à l’Iran qui accepte, ce faisant d’enrichir ses 1200 kg d’uranium en Turquie de 3,5 à 20%. Cet accord eut l’effet d’une bombe qui déstabilisa le landerneau occidental. Pour la première fois, des pays du Sud ont décidé de ne pas se laisser faire au sein du Conseil de sécurité. Désormais, plus rien ne sera comme avant ; le Sud demande des comptes au Nord et n’est plus tétanisé par le mythe du « magister dixit ».

On comprend la perturbation causée dans le landerneau occidental. Le journal Le Monde rapporte : l’accord tripartite sur l’enrichissement d’uranium iranien signé le 17 mai entre Téhéran, le Brésil et la Turquie n’est pas du goût de Washington. La secrétaire d’Etat américaine, Hillary Clinton, a fustigé, jeudi 27 mai, ce rapprochement, assurant que Washington était « en grave désaccord avec la diplomatie brésilienne vis-à-vis de l’Iran ». Selon Mme Clinton, la solution turco-brésilienne affaiblit considérablement la position des autres pays de la communauté internationale. « Nous pensons que faire gagner du temps à l’Iran, permettre à l’Iran d’ignorer l’unité internationale qui existe à propos de son programme nucléaire rend le monde plus dangereux et non moins incertain. » Une accusation que le président brésilien, Luiz Inacio Lula da Silva, a balayé en estimant que les détracteurs de l’accord « sont jaloux ». « Parce que le Brésil et la Turquie se sont engagés et ont obtenu un succès diplomatique que certains pays ont tenté en vain de négocier pendant plusieurs années », a-t-il ensuite expliqué, en compagnie du Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan, à Brasilia. Selon Lula, seuls les pays possédant l’arme atomique s’opposent au compromis obtenu par son pays et la Turquie. Brasilia et Ankara sont opposés à des sanctions directes.(3)

Par ailleurs, il n’est pas étonnant que la position du directeur général de l’AIEA soit celle d’une fin de non-recevoir. Joëlle Stolz du Monde écrit : Le directeur général de l’Aiea, Yukiya Amano, a reçu des diplomates iraniens, lundi 24 mai à Vienne, une lettre de notification de l’accord tripartite signée par le chef de l’Organisation de l’énergie atomique iranienne, Ali Akbar Salehi. Si l’Aiea et les Occidentaux du Groupe de Vienne (Etats-Unis, France et Russie) l’acceptent, cela peut « ouvrir la voie à une solution négociée », a déclaré le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon.(4)

En fait, la « coalition hétéroclite » du Conseil de sécurité commence à s’effriter. La Chine pour sa part, a salué l’accord, contrairement aux Occidentaux qui l’ont accueilli avec méfiance. « Nous soutenons cet accord, nous y attachons de l’importance », a déclaré mardi le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Ma Zhaoxu. « Nous espérons que cela aidera à promouvoir une solution pacifique de la question du nucléaire iranien ». La Russie a salué l’accord mais jugé nécessaires de nouvelles consultations pour répondre aux questions en suspens.(5)

Le coup d’éclair à l’actif de ces peuples d’en-bas, de ces presque deux cent pays dont la voix était inaudible, concerne justement l’accord par consensus sur le TNP : Deux journalistes du Monde faisant d’une rare partialité, écrivent : Un document final sur le nucléaire a été approuvé aux Nations unies : après une volte-face des Etats-Unis qui met Israël sous pression. Un accord a été conclu, vendredi 28 mai, sur la tenue en 2012 d’une conférence sur la dénucléarisation du Moyen-Orient, région où Israël est le seul Etat détenteur de la bombe (sans le reconnaître). Le contenu de cette conférence sur « l’établissement d’un Moyen-Orient libre d’armes nucléaires et de toutes autres armes de destruction massive » doit encore être précisé. Elle sera convoquée par le secrétaire général de l’ONU. Elle est destinée à mettre pour la première fois autour de la table, l’ensemble des pays du Moyen-Orient, y compris l’Iran, qui ne reconnaît pas Israël. Le texte approuvé par les 189 pays signataires du TNP, réunis à New York souligne en outre « l’importance » de voir Israël rejoindre le TNP, ce que l’Etat juif a toujours refusé. Ni l’Inde ni le Pakistan, deux Etats qui comme Israël détiennent la bombe sans adhérer au traité, ne sont en revanche mentionnés.

Le chantage permanent

« Les Etats-Unis ont opéré un retournement complet dans la mesure où la délégation américaine avait jusque-là refusé que le document singularise Israël, alors que l’Iran n’est pas mentionné. Mardi 1er juin à Washington, où il sera question du processus de paix au Proche-Orient. (...) L’Iran, contre lequel les grandes puissances préparent de nouvelles sanctions à l’ONU, a cependant objectivement remporté un succès à New York, car le document final, à l’inverse de ce que souhaitaient au début les Occidentaux, en particulier la France, ne le désigne pas comme pays violant le régime de non-prolifération. Le document approuvé est hybride et marque les limites du consensus sur le nucléaire. (...) Cette avancée résulte de compromis passés au fil des semaines, à New York, entre d’un côté les "émergents" et les non-alignés, et de l’autre, les Etats nucléaires, auxquels il a été reproché de ne pas faire assez en matière de désarmement. »(6)

On remarquera avec regret les dérives du journal Le Monde avec les écrits tendancieux des deux journalistes qui commencent par un titre visant à présenter Israël - qu’ils intronisent Etat juif pour reprendre l’expression sioniste - comme une victime se permettant de faire des commentaires et de distribuer des bons et des mauvais points. Toute la trame du texte est de ce fait un plaidoyer pro-israélien. L’Iran, justement, a applaudi l’accord par la voix du représentant de l’Iran à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), Ali Asgar Soltanieh. Il s’est félicité de ce « pas en avant vers la création d’un monde sans armes nucléaires ».

Pour rappel, dans le feuilleton des tentatives de dénucléarisation du Moyen- Orient, nous citons deux tentatives pour amener Israël à signer le TNP. Olmert et son gouvernement, écrit Marcel Poznanski, ont affirmé qu’Israël était en danger, que les ennemis voulaient la destruction de l’Etat d’Israël. Peut-on croire une seconde à la possibilité de l’anéantissement d’Israël par les pays arabes ? Le chantage est permanent sur les pays du Moyen-Orient. Ils ne comprennent pas pourquoi il leur est interdit de posséder l’arme atomique pour rentrer dans l’équilibre de la terreur. De plus, on leur interdit de maîtriser le nucléaire civil. Pour rappel. (...) A la réunion annuelle de l’Aiea, 15 pays arabes ont présenté le projet de résolution suivant : « L’adhésion d’Israël au TNP afin d’assurer un caractère universel au TNP au Moyen-Orient et de permettre la mise en place d’une zone sans armes nucléaires dans cette région. » Une proposition d’ajournement sine die a été adoptée sur proposition du Canada et de l’Union européenne ! (7) On se souvient que par le passé, le voeu « Un Moyen-Orient dénucléarisé » a toujours été le voeu de la réelle communauté internationale, notamment des pays arabes. Ainsi en septembre 2007, un Moyen-Orient dénucléarisé a été le grand thème du 4e jour de l’Assemblée générale de l’Agence internationale de l’énergie atomique. L’Assemblée générale de l’Aiea avait adopté le 20 septembre 2007, avec 53 voix pour, 47 abstentions et deux contre, une résolution sommant Israël à adhérer rapidement au TNP.(8)

Depuis, même El Baradei, directeur général de l’Aiea, a eu toutes les peines du Monde dans ses discussions à Tel Aviv, non seulement il n’y eut aucun contrôle, mais de plus il fut protocolairement reçu à la limite du politiquement correct. C’est dire si l’accord du 29 mai constitue un tournant avec la « volte-face » des Etats-Unis qui, pour la première fois, n’ont pas bloqué la résolution.

L’accord de la conférence de suivi du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP), a été globalement bien accueilli, mais a irrité Israël qui a indiqué le 29 mai qu’il ne participerait pas à la mise en oeuvre de l’accord. « Cette résolution est profondément hypocrite et défaillante. Elle ignore les réalités du Proche-Orient et les vraies menaces auxquelles la région et le monde tout entier sont confrontés. » A Bruxelles, la chef de la diplomatie de l’UE, Catherine Ashton, a salué « avec enthousiasme » le texte. « L’UE va immédiatement s’atteler à la préparation de sa contribution au processus d’application de la résolution sur le Proche-Orient », a-t-elle indiqué.(9)

Que faut-il en conclure ? L’Occident ne sera plus le seul à décider du sort du Monde. Il pourra encore perdurer par des ruses, voire des guerres. De nouveaux pays émergent. Dans cette partie d’échec des grands, Ahmadinejad est sorti grandi. Il faut espérer que le crédit qu’il a pour son sacerdoce d’un bannissement total du nucléaire militaire, soit concrétisé dans les faits et que la sagesse persane acculturée par l’Islam puisse permettre à ce pays de jouer un rôle modérateur dans une région qui a grand besoin de stabilité. S’agissant de la Turquie héritière de l’Empire Ottoman, qui, faut-il le rappeler, avait fait régner la paix pendant 600 ans sur 3 continents avec des peuples de cultures et de religions différentes, étonne favorablement. Puisse-t-elle jouer ce rôle de charnière entre la vieille Europe et la Renaissante Asie. L’Europe devrait revoir fondamentalement son parti pris chauvin et l’inviter à rejoindre l’Europe.

Pr Chems Eddine CHITOUR
Ecole Polytechnique enp-edu.dz


 
P.S.

1.Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires Extrait de Wikipédia

2.Manuel de Dieguez : Le mythe de l’équilibre nucléaire mondial alterinfo 16 Mai 2010

3.Nucléaire : Washington furieux. Le Monde avec AFP et AP 27.05.10

4Joëlle Stolz : L’Iran attend la réponse des Occidentaux. Le Monde.fr 25.05.10

5.http://news.fr.msn.com/m6-actualite...

6.P.Bololopion, N. Nougayrède Accord aux dépens d’Israël. Le Monde 29.05.10

7. Marcel Poznanski http://www.csotan.org/textes/texte.... 09 06

8.IRIB : L’AIEA somme Israël à signer le TNP http://www.alterinfo.net/L-AIEA-som.... 22 09 2007

9.AFP L’accord sur le TNP globalement bien accueilli, Israël le dénonce 29/05/2010

 
 
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