Babel ou le sens rompu et perdu dans la civilisation.

Comme à Babel - la tour mythique de l’échec par la confusion et l’incommunication - l’érection d’un monde selon l’arrogance d’une catégorie humaine pour dominer autrui, plutôt que la communication pour l’élévation commune, n’atteindra point le ciel de l’humanité fraternelle mais échouera toujours fatalement dans les pires malentendus, les plus injustes clivages sociaux et le choc des alterhumanités. Babel est le sens perdu en route quand l’homme cesse d’être la fin de l’action politique.

La politique internationale avec la dictature financière des banquiers, l’imposture dénucléariste imposée à certains états en épargnant d’autres, nous place aujourd’hui devant l’imbroglio d’une logique de la force qui nous ramène au monde selon Bismarck où c’était entendu que la diplomatie fût l’expression hypocrite de la force menaçant bellicistement les plus faibles et où le gros bâton prédominait dans les relations interétatiques. La bête ogresse et dévorante exprimait sa position par le vieil apophtegme : « la force prime le droit ». Babel évoque la frénésie dominatrice et la posture conquérante qui passe nécessairement par la violence inquisitrice et exterminatrice. Là où il fallait partager le savoir et les acquis avec l’autre et ainsi rendre plus forte l’humanité commune, des hommes se sont cachés derrière l’identité comme une claustration substantialisée, une tour matérialisée pour se distancier en vue d’assujettir d’autres humains afin de les réifier et les utiliser.

Les civilisations humaines ont malencontreusement façonné l’identité et cette chose la plus pernicieuse de l’identité collective, l’ethnicité, comme arme de justification des horreurs de l’homme contre l’homme par groupes interposés. L’ethnicité, l’identité, est la pierre où achoppe l’élévation spirituelle qui réalise l’humanité et garde les individus, ces hommes potentiels au stade animal ou à tout le moins cruellement préhumain et inhumain. Et pourquoi chaque civilisation montante brandit les rudiments idéologiques d’une supériorité identitaire pour ravaler et soumettre l’altérité ! La face de l’autre est toujours celle du sous-homme à mettre sous la férule des « civilisés supérieurs ». Après le tribalisme primitif où les sociétés passaient leur temps à se battre les unes contre les autres, et où les vainqueurs imposaient l’esclavage aux vaincus, s’emparaient de leurs femmes, de leurs terres et de toutes leurs richesses, il est curieux que tout le parcours historique de l’espèce n’ait pas enrayé l’instinct primaire de horde si ostracisant, si sanglant et si belliqueux, à prétexte identitaire des états !

Obsession impériale, instrumentalisation idéologique de l’histoire.

L’identité est parfois au stade social, la plus haïssable des monstruosités ! Elle qui porte les sociétés à honorer intérieurement leurs propres bourreaux sous prétexte qu’ils en sont les élites qui la gardent, elle est aussi ce qui est brandi par ces « élites » pour rassembler les peuples contre des peuples, les clans contre des clans.

L’identité et ses délires de puissance, est sans doute la plus infâme ironie de la paix et du dialogue des civilisations. C’est également l’une des plus extrêmes dérisions barbares et homicides de l’homme sylvestre à la civilisation. Et le pire mal, la pire erreur des sociétés, est de vouloir s’ériger en empires par essentialisation de l’identité nationale ou ethno-sociale. Quand vient la fondation d’empire d’État, de classe ou de « race » - (je ne dis pas économique ou militaire, tout empire s’imposant naturellement par l’argent et la violence du militarisme, ceux-ci ne sont donc point des spécificités) - meurt la relation internationale et commencent agressions et conflits... En passant, je dis que ce n’est point du capitalisme que cette foucade impériale, mais de la rage mégalomane, avaricieuse et vénale des ploutocrates des puissances économiques et militaires ! En effet, l’ordre du monde n’est guère capitaliste quand la propriété privée, fondement du capitalisme, y est droit exclusif des banques et que les travailleurs ne vivent que de biens en sursis du crédit à payer, propriétaires illusoires de ce qu’ils paient si cher !

L’ovation des empereurs du passé et de leurs empires, notamment de cet ennemi de la république et de la démocratie que fut Jules César dont l’égo hypertrophié voulait et fondait l’empire dont il devint l’empereur sans oublier le monstre esclavagiste Napoléon enrobé d’angélisme par l’héroïsation - tous génies militaires et massacreurs adulés dans le chauvinisme de l’histoire - participe de l’entretien de la mentalité impériale et belliciste, ethnocentriste et sociocentriste de l’Occident contemporain. Nous comprenons alors le déficit d’humanité autant de l’occident géo-historique que du reste du monde soumis à l’occidentalisme, l’occident idéologique. Car qui ne dépasse l’identité ethnique, sociale (de classe) ou étatique pour assumer en pleine ouverture l’identité de l’espèce, est indigne de l’humanité : c’est un animal humain, un organisme anthropomorphe qui fait honte au statut d’homme. Ce que je dis ici, concerne aussi bien l’occident que des pays émergents tentés d’adopter la manière occidentale dans ses plus effroyables hideurs. Dans l’histoire du 20ème siècle le Japon de Meiji, loin d’être occidentalisé sinon que par la technique, nous a montré l’horreur identitaire d’être un empire. En cela, nous précisons qu’évoquer l’occident qui est à la proue de la civilisation planétaire contemporaine, n’évacue pas les abominations de l’identité politiquement idéologisée pour la conquête impériale et la préséance d’élites utilisant leurs populations comme ouailles du nationalisme et de l’ethnocentrisme (politique raciste).

Il faut moraliser l’herméneutique de l’histoire et replacer ses hauts faits et leurs héros dans leur contexte moral c’est-à-dire leurs conséquences humaines, le plus souvent désastreusement mortifères voire génocidaires, où l’héroïsme n’est fréquemment que l’horreur accomplie au service de la « nation » et de l’identité pour la plus grande gloire des conquérants à travers leurs crimes contre l’humanité.

Babel incarne la confusion des hommes et des collectivités par la cacophonie des dialogues faux, réduits en idiolectes réciproques, soliloques agressifs. Là, l’incommunication est ethnocidaire par les réalités promiscuitaires enfantées du mal-être de la violence envers l’autre. La menace et la volonté de dominer prennent le dessus dans le rapport de force des relations entre états et entre modèles de sociétés. Puisque toute rencontre conflictuelle et d’écrasement de l’un par l’autre est insanité, inhumanité, promiscuité politique où le discours d’autodétermination des peuples, reconnu par les chartes internationales, n’exclut pas les politiques d’asservissement global des faibles par les forts selon la pression économique et/ou militaire qui impose les politiques des puissances mondiales… Babel est aussi la métaphore de l’incomplétude de toute entreprise humaine ou prédomine l’orgueil dédaigneux de l’humain, où quelques-uns veulent se déifier par la supériorité technique ou technologique. Telle l’hybris de l’échec, Babel souligne l’inanité maudite du progrès fait outil de domination de l’homme par l’homme, qui aboutit à l’inachèvement et esquinte le projet de gloire humaine sans respect ni de Dieu ni de l’humain.

Le Christ disait, dans la grandiose sagesse métaphysique et sotériologique qui est la sienne, cette vérité onto-finalitaire du comportement selon les choix de l’action humaine : «  à quoi sert-il à un homme de conquérir le monde, s’il doit y perdre son être !  ». En transposant cela en politique, posons la question : à quoi rime la gloire des faiseurs d’empire, si tout le contenu de l’écoumène devenu leur butin par la violence, les déshumanise et les fait monstres qui expédient ad patres l’humanité, l’écosystème et leur propre avenir dont ils amorcent fatalement l’effritement ?

Pour l’instant, tandis que la société du mensonge, au sommet des décisions qui déterminent le sort des peuples, frappe d’excommunication économique et globale quiconque ne se prostitue à elle, il est temps qu’une révolution nouvelle systémique, pleinement humaine, redonne par la politique, un sens à l’existence sociale des êtres humains enfin expurgée de l’esclavagisme moderne et des délires mégalomanes et impériaux de la ploutocratie mondiale.

Indiquant la crise du sens qui est crise d’humanité et effondrement des étalons de la signifiance, Babel nous met en garde contre la réduction financiariste unidimensionnelle du monde. Et le monde n’échappera à ce mode de contresens et de fausseté que par un néohumanisme contemporain visant à fonder des paradigmes nouveaux pour remplacer le système provoquant tous les problèmes vitaux de l’environnement et de la société. Il faudra combler les aspérités nées des clivages et fractures économiques et faire en sorte que chaque humanité particulière par l’ethnie et l’identité socio-nationale rencontre dans la paix et le partage avec les autres humanités. Et que le monde devienne l’espace des alterhumanités où l’ipséité et l’altérité identitaires apprendront à coexister sans agression ni exclusion au nom du « développement », de la richesse, de la pauvreté ou de l’ethnie, alors que ces décalages et clivages ne sévissent que par les agressions, les freinages, les paupérisations perpétrées tout au long de l’histoire par les plus militairement forts, les plus violemment criminels !

Cela n’est point une chimère, il faut juste qu’une certaine part consistante des écrasantes majorités victimes de l’ordre social établi le refuse et le renverse. Les tyrans profiteurs de la société actuelle, le sachant, font tout pour créer des formes factices d’attache au mode socioéconomique tel qu’il est régi, en façonnant des formes de réflexes et d’habitudes qui altèrent le caractère des majorités ainsi réifiées, leur créant de faux espoirs, des paradis artificiels et tout un mode de loisirs addictifs, d’illusions psychédéliques pour acquérir leur obéissance par assuétude au mensonge et aux manipulations.

Babel enfin nous enseigne que ni les structures ni les superstructures matérielles ou culturelles au service de l’orgueil humain ne conduiront l’homme à Dieu ni n’élèvera son esprit en humanité et à la déification que seule l’humilité de la foi et de l’amour apportent ; pas plus qu’elles ne garantiront la paix des empires et le pouvoir de leurs protagonistes contre la résistance des peuples ciblés par le bellicisme des puissances militaires ou contre la révolte intérieure menaçant ces puissances d’implosion. Le malaise voire la déliquescence induits par la confusion, tritureront toujours le monde fondé sur la force et le mensonge sans souci de l’homme, seule fin logique de toute action politique intérieure et extérieure des États. Cette fin oubliée, abandonnée pour l’infamie impériale de la domination du monde et du pillage des ressources planétaires empêtreront l’existence des nations et des hommes comme de fâcheux impédimenta, d’indénouables écheveaux, de fatals tertres d’achoppement, de véritables pierres pulvérisantes…

Et l’horreur à combattre, pour tout homme de bonne volonté - alors que l’occident bêtement s’acharne à vouloir une guerre mondiale en attaquant l’Iran – c’est d’abord celle de l’idéologie matérialiste et de son obsession du progrès matériel par l’accumulation sans limite, responsable de toutes les agressions contre autrui ; c’est le rapport des hommes à soi et à la richesse, qui doit être totalement balayé pour une nouvelle weltanschauung dominante non écocide, non menaçante de la vie, non agressante de l’humanité ; pour que l’humanité arrête de coltiner les fardeaux de ses propres bévues et injustices ; pour que Babel et ses funestes conséquences, soit à jamais renvoyé aux cloaques de l’histoire.

CAMILLE LOTY MALEBRANCHE


 
 
 
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