La Culture a-t-elle un sens pervers de l’enracinement ?

(J’aborde la question ici par la spécificité du cas d’Haïti et de son vaudou).

La nature humaine cesse d’être animale par son rapport médiat à la réalité selon l’instauration du sens au-delà de l’immédiat naturel ; par la transcendance du besoin et de l’utilitaire vers l’accomplissement.

Enracinement et transcendance constituent les deux mouvements d’auto-accomplissement de la réalité humaine. La société, comme l’homme, n’a de choix que de féconder et d’élever sa vie par les ferments du dépassement qui abstrait et défait le corset de l’ici et du maintenant dans la projection positive de soi. Dans le contexte de l’homme collectif qu’est une société, l’enracinement ne s’oppose guère à la transcendance, ils sont une paire de la nature duelle, de la vérité dualiste de l’humanité sociale. Toutefois, par delà la neutralité stratégique de l’anthropologie culturelle et sociale pour combattre et corriger les ethnocentrismes agressifs de l’histoire avec leurs conséquences désastreuses d’ethnocide, de racisme, de colonialisme, d’esclavagisme, de génocide - ladite anthropologie, accusée sur la sellette des récriminations des peuples anciennement victimes de l’ethnocentrisme et du sociocentrisme occidental ou autre, déclare à raison, que d’un point de vue comparatif, la culture des sociétés est « amorale » et que donc toutes les cultures se valent échappant à toute taxinomie négative. Cela perçu et ainsi établi, il faut désormais entreprendre toute critique culturelle de l’intérieur en scrutant les forces et les faiblesses de cet englobant de la réalité sociale qu’est effectivement la culture. Car tout dans le social : la rationalité, l’émotion, la réflexion, le réflexe, l’axiologie, est conditionné et structuré par la culture, prédéterminé par et selon la culture. Il s’agit de comprendre pourquoi l’horreur et l’inhumanité sévissent dans la culture qui est pourtant par définition, la marque même de l’humanité au-delà de notre appartenance au règne animal. Et, de là, saisir les causes culturelles de la condition existentielle de chaque société donnée ou de chaque catégorie de sociétés. Les négativités de la culture envahissent et polluent la vie des peuples, empoisonnent leur rapport à eux-mêmes, à la nature et à autrui. Culture hégémonique de bellicisme, d’agressivité et de conquête chez les uns, telles les sociétés colonialistes ; culture de défaitisme et de fatalisme chez d’autres ; culture de répression et de mortification ailleurs, j’en veux pour preuve les invaginations et excoriations rituelles, les mutilations comme l’excision.

Tantôt placées sous la bannière d’une forme de rationalité ; tantôt mythiques ou mystiques, ces pratiques susdites souvent néfastes, prétendent se justifier par leur culturalité. L’on connaît aujourd’hui le lever de bouclier par la loi dans les pays occidentaux interdisant formellement les pratiquants africains de l’excision mais que dire de la pertinence ou de la valeur de certaines pratiques jalousement brandies par le vaudou haïtien ? En fait, l’homme peut-il renoncer à la transcendance des héritages démontrés négatifs de ses ancêtres ? Et, ne faut-il pas chercher dans la weltanschauung de la mythologie et de la mystique vaudoue, certaines causes de l’échec haïtien ? Les haïtiens doivent-ils avoir peur des vraies questions ? Le vaudou n’est sans doute pas un monolithe - il s’agit dans une telle éventualité - de l’épurer. Pourquoi les haïtiens échouent-ils dans leur culture, leur milieu alors qu’ils réussissent fort bien dans d’autres à l’étranger ? Le vaudou, malgré sa fécondité esthétique favorisant un art prolifique et un folklore opulent, ne construit rien de marquant sur le plan du réel ou sociopolitique depuis 1804 sinon que le maintien du peuple dans une vision antiscientifique folkloriste. Disons-le ici : Il n’y a pas de thaumaturgie de l’histoire, il n’y a pas de miracle de loa ou de diable pour changer l’histoire ou la condition des sociétés, il n’y a que l’habileté rationnelle des peuples à faire face aux obstacles, à se construire de nouveaux horizons grâce au leadership de leurs élites, quand sévit le mal. De même, il n’existe pas de fatalité historique, il n’est que d’indécrottables esprits avec leur mentalité inapte et leur comportement impropre à la libération. Mais hélas, dans le cas d’Haïti, le vaudou tel qu’il est, concourt souvent au pire par son règne d’irrationalité aggravé de suspicion mystique et de méchancetés des uns envers les autres que traduisent les noms des loas (esprits du vaudou) : èzili je rouj, bawon lakwa… Une véritable source de peur, de manipulation, de mystification et de haine réciproque et parfois de crime qui aggrave l’incapacité des haïtiens à s’entendre sur un projet de société viable et à aborder de manière scientifique et rationnelle les pièges et causes culturels du naufrage collectif haïtien…

La culture, cette catégorie de l’acquis qui diffère de l’inné, cette essence donc de l’humanité ajoutée à la nature cosmique, est, paradoxalement la forme constitutive de la nature des ethnies. Mais ne nous y méprenons pas, la nature en matière ethnique, est une construction des élites des sociétés, qui évolue à travers l’histoire. La culture est donc au cœur de la définition de soi des ethnies et des sociétés.

La culture constitue sans conteste, un sujet éminemment polysémique parce que vastement pluridimensionnelle, un espace où malheureusement les stéréotypes logiques et sémantiques font rage et ravage. Au stade proprement anthropologique, la culture, si elle n’est pas hiérarchisable entre les peuples, demeure une configuration passible du jugement logique et moral de l’humanité, et surtout l’objet devant être mis en question dans toute entreprise d’autocritique d’une société. Ses fonctionnements, ses dysfonctionnements, ses bilans diachroniques et sa vérité synchronique. Ses conséquences positives ou négatives ne doivent ni ne peuvent être éludées par l’étamine de l’autocritique de tout peuple. Sa fonction demeurait longtemps pleinement différentiante avant de ne l’être aujourd’hui qu’en partie vu la standardisation de la culture populaire planétaire par les médias. Toutefois, comme nous l’avons signalé ailleurs dans un autre article, il y a les aspects proprement ethnico-nationale trempant dans les mythes fondateurs de la société, et politico-étatique déterminant l’identité et le type de l’État par les choix des gouvernements, qui sont le socle identitaire de toute société au-delà de la culture populaire.

Perfectibilité de la culture.

La perfectibilité est sans doute l’une des caractéristiques principales de l’essence de la culture. Le vaudou, en tant que méga-paramètre culturel d’Haïti, doit donc se purifier de ses laideurs antirationnelles, ses contiguïtés criminelles telle la zombification qui n’existe que là où il est présent, et cesser d’être un tissu de négativités, une somme de pratiques cloutées de superstitions démonolâtres, car c’est là sa part inavouée de mal. Le monde, c’est la vision de l’homme appliquée à la lecture de l’univers et à la place de soi dans l’univers. Il implique une conscience de l’univers auquel l’homme adjoint les artefacts de la civilisation, les acquis donc de la culture. Le vaudou haïtien projette une vision dénigreuse du monde et de l’homme vulgairement appelé « chwal » c’est-à-dire cheval que chevauchent les esprits, l’environnement vaudou en est un de malsain, où quand tout n’est pas ramené à la peur de la colère des loas châtieurs, de l’envoûtement, du maléfice, il y a la mégalomanie mystique, la manipulation, l’exploitation de la naïveté superstitieuse des gens et surtout la menace permanente des uns par les autres. À côté de cela, l’insanité des potions malodorantes et des bains puants, la prédominance d’un imaginaire de paranoïa qui tient le vodouisant à la merci du houngan ou de la mambo (prêtres et prêtresses du culte). Et de fait, quel vodouisant n’est pas souvent vendu aux démons, ne se voit pas expédié un mort ou un baka (esprit impur et exterminateur) pour le tuer, n’a pas été exposée à de la poudre empoisonnée sur le seuil de sa porte, n’a pas eu sa « chance » volée par un autre… Croyances apparemment loufoques mais fondées dans l’obsession du mal au cœur d’une société privilégiant le négatif. Empire de la suggestion du pire. Les « élites » du peuple haïtien - pris entre l’étranger hypocrite qui aime bien encourager le nègre dans ses excentricités grotesques totalement inoffensives et inopérantes pour l’éradication des misères et de l’hégémonie blanche, et l’intellectuel haïtien démagogue, snob ou manipulateur voulant profiter de cette surenchère, ce filon culturaliste facile - doivent courageusement se lever pour, sinon ériger, mais proposer une pensée collective et une culture d’élévation de soi et de libération par un nouvel imaginaire épuré et libéré, susceptible d’ouvrir un nouveau temps pour changer l’histoire. En matière d’assumation et de projection de soi, l’individuel se distingue radicalement du collectif, car l’individu s’accomplit par la métaphysique et en Dieu, la société se réalise par la politique et en l’homme faisant l’histoire.

Par ailleurs, le temps et l’imaginaire sont deux moteurs de l’action qui fait l’histoire et détermine le sort et la condition des sociétés. Et, en matière de discours social, c’est une honte de faire le choix de la facilité du populaire par lâcheté ou froideur calculatrice, attitude inhumaine de profiteur. Car le populaire et le majoritaire ne sont pas nécessairement bons, justes ou positifs.

CAMILLE LOTY MALEBRANCHE


 
 
 
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