Haïti-Bossales-Créoles, halte au tribalisme pseudo-conceptuel !

Sur les futures élections haïtiennes, (contre ces fausses analyses qui éludent les vraies questions systémiques du capitalisme prédateur et des structures sociales néoesclavagistes déterminées par le bourgeoisisme rétrograde...)

(Je considère dans le texte qui suit, l’article de Wilson Saintelmy « Wyclef Jean à la présidence d’Haïti - Un éventuel cauchemar pour les oncles Sam et Napoléon », publié dans les colonnes du journal Le Devoir du 28 juillet 2010, facilement vérifiable en tapant le titre susmentionné ou quelques-uns de ses mots-clé sur Google. J’en profite pour survoler la portée de la candidature du chanteur hip hop Wyclef Jean)

L’analyste social, lorsqu’il considère un fait politique inchoatif et progressif en cours, ne peut faire l’économie du pronostic sur la fin qu’il entrevoit et qu’il doit sinon démontrer, mais tenter, à tout le moins, de montrer au fil de sa saisie logique et sémiologique de l’évènement qu’il entend expliquer aux lecteurs. Éluder la moindre prévision en argüant de toutes les fins déjà au su et au vu du commun, relève de la perfidie faussement critique, de l’inconséquence intellectuelle, de la veulerie pseudo-analytique…

Avant de considérer l’ancienne appellation ‘Bossale’ rendu « concept » par Wilson S., et dont je fais l’objet de ce papier, je tiens, dès le départ à préciser que tout l’article de M. Wilson S., aura été une collection d’impropriétés lexicales où l’auteur joue par une métaphore indécente avec des mots totalement indus qui n’atteignent même pas le statut d’opinion - vu le contournement indécent du pronostic normalement attendu - l’auteur n’osant guère se prononcer sur ce qu’il annonce. Pour un article qui se veut un pronostic, rien que du funambulisme verbiageant, de la gymnastique oratoire où matoisement, l’auteur dans une verbigération, un équilibrisme verbal qui ne trompe que les liseurs, ne nous renseigne sur rien et se joue du lectorat dans une péroraison qui n’est pas raison, comme un incantateur ironique qui se moquerait de la masse des crédules trop intellectuellement frustes, pour questionner ses propos. Hélas ! La grande majorité se retrouve forclose dans son droit de comprendre par de tels baragouins pitoyables mimant la critique et l’idéel pour assommer les esprits mal avisés. Car on ne prédit pas l’avenir d’un politicien ou d’un pouvoir comme le fait l’auteur, en avertissant avec simplisme que ledit politicien candidat, s’il est élu, va emprunter l’une ou l’autre des seules deux voies idéologiques connues avec leurs variantes en vogue dans la région. C’est comme si dans une élection présidentielle étasunienne, un spécialiste nous disait, avec force d’arguties, au bout de ses savantes analyses, qu’elle portera ou bien le candidat démocrate ou bien le candidat républicain à la Maison Blanche !

Et si le journaliste ou l’analyste n’est pas prophète ou oracle, il doit, sans vaticiner, assumer des prévisions par le télescope anticipateur de la logique monstrative et démonstrative de son discours analytique pour synthétiser, au risque de se tromper, sa pensée, sa démarche prévisionnelle. Sinon, c’est de la couardise anti-intellectuelle, de la balourdise baveuse pour abrutir et désinformer le lecteur. Bref, du nombrilisme phrastique, galvaudage honteux du sens pour de l’esbroufe aux yeux des spectateurs auxquels il veut plaire en satisfaisant ses instincts d’histrions comme aux dépens des badauds du sensationnalisme. La droite pro-étasunienne et la gauche bolivarienne d’inspiration castriste étant l’essentiel de l’univers politique caribéen et latino-américain, autant pour cet auteur de nous ramener aux vieilles impostures critiques décriées jadis par Kant qui dénonçait l’inanité logique et le truisme des fausses analyses, en rappelant la bourde d’un rhéteur de l’Antiquité qui proclamait à ses potaches qu’« Alexandre Le Grand, n’aurait pas pu faire la conquête de la majeure partie du monde connu de son temps, s’il n’avait pas une armée » !

De la lapalissade vaine, bêtifiante et abêtissante.

« Bossale », lourdeur et vacuité d’un vocable dénigreur.

Au lieu de considérer la société haïtienne du point de vue de sa structure de dysfonctionnement d’un capitalisme rabougri et sans productivité, entretenu de l’extérieur par l’impérialisme multiple auquel ce pays est astreint, et mené tambour battant à l’intérieur par une canaille « bourgeoise » à sa solde, Wilson S. nous propose un regard dichotomisant la société haïtienne en « bossales » majoritaires versus une minorité de créoles. Le mot bossale - dans son sens historique d’origine, est un référent qui renvoie aux africains non nés dans l’île d’Haïti à l’époque des colonisations espagnoles et françaises. Référent qui - dénotant la dénomination comme barbare et bête du nègre fraîchement vendu sur les plages antillaises, parce que non acculturés à l’européenne - est totalement obsolète et non avenu dans une analyse sociologique. Car depuis 1503, hormis le tout premier contingent de déportés noirs à travers cette sordidité inqualifiable de crime contre l’humanité que fut la traite négrière, chaque noir nouvellement vendu et transplanté pour le travail des mines sous la trique des espagnols (qui sont les premiers à avoir usé du mot) avant le transfert du tiers d’île à la France, fut le bossale d’un autre. Une considération synchronique du lexème Bossales, c’est-à-dire sa prise en compte dans son emploi ordinaire et actuel, nous laisse voir qu’il est métaphorique et constitue un simple signifiant avec une connotation, quoique péjorative, vidée de sa charge diachronique (historique) raciste. « Bossale » dans son sens courant, aujourd’hui, n’est qu’une injure jetée à celui ou celle qui agit en brute indépendamment de sa teinte épidermique ou de son statut social. On l’utilise, par exemple, couramment dans le sport pour désigner le manque de fairplay d’un joueur brutal.

Cela nous amène donc à affirmer que le vocable « Bossale » - parce qu’il portait effectivement dans sa signification, l’idée d’incapacité d’expression des nouveaux esclaves fraîchement vendus aux Antilles, en langue européenne (espagnole puis français) - dans le contexte haïtien, fors en l’analyse du langage ou de littérature de certains auteurs contemporains comme Condé, est une aberration sociologique que l’analyste social ou politique ne saurait utiliser dans son langage, sans au préalable préciser le sens nouveau et pertinent, essentiel à l’étude et à la compréhension de la réalité haïtienne qu’il lui prête dans sa sémantique herméneutique. Car à l’utiliser comme Wilson S., qui en fait la majorité, Bossales semble désigner une sorte de tribu innombrable, une ethnie majoritaire rejetée par ségrégation raciale ! Or, il n’en est rien. Nous nous retrouvons dans un tribalisme discursif qui dénature et « ethnicise/tribalise » les faits ! Tribalisme discursif qui n’a pas sa place, puisque le problème de l’exclusion en Haïti, est pratiquement le même que dans tout le système capitaliste en pays très pauvres, celui de la société excessivement clivée où quelques-uns ont tout et où le peuple n’a rien, vu que la circulation pécuniaire et la vie économique du capitalisme grâce à la production-consommation et au crédit pour la masse en pays nantis ou émergents, n’existe pas. Il n’y a rien de productif et le rien cruel transforme ceux qui, ailleurs, sont pauvres fonctionnels-endettés, en miséreux crevant de privations primaires. Pour retourner à l’appellation bossales, je dis que, bizarrement, les seuls antisociaux qui mériteraient, par moquerie, la désignation non conceptuelle mais courante de bossales, seraient les « bourgeois » totalement improductifs d’Haïti, les crétins voyous, ex présidents et ex ministres dilapidateurs des deniers publics haïtiens, qui vont éhontés et arrogants faire voir les fruits de leur pillage d’Haïti à l’étranger, en osant ignoblement se dire (bourgeois) ou se croire bêtement des hommes.

Depuis 1804, tous les haïtiens sont des créoles et, après cette date fondatrice, ceux qui ont embrassé la nationalité haïtienne, après des générations de vie dans le pays sont aussi devenus des créoles. C’est-à-dire des ressortissants, des "indigènes" d’Haïti. C’est entre classes d’indigènes que se passent les horreurs avec la main souvent invisible des prédateurs néocolonialistes et impérialistes, c’est donc de manière scientifique non émotionnelle, non tribaliste mais structurelle et économique, par l’action politique de transformation sociale tant au niveau des mentalités que des comportements, ce, pour établir la justice sociale, qu’il faille penser Haïti. Bossale, érigé en concept sociologique, est de fait, une résurgence débile du racisme occidental, puisqu’il ne fut employé que pour spécifier l’infériorité des noirs non encore exposés à la culture blanche. C’est une insulte à tout mélanoderme déshumanisé historiquement dans la société coloniale comme bête voire chose n’accédant à la civilisation et à l’ « humanité » que grâce au moulage par le colon européen (qui, faut-il le dire, fut lui-même de la saleté incarnée pour créer une telle malpropreté) dont « bénéficiaient » les créoles de la colonie…

Par ailleurs, je tiens à faire remarquer, à Wilson S. qui argüe de ce qu’il appelle « les deux voies » probables de Wyclef, chanteur hip hop, façonné de toute pièce par les Etats-Unis, candidat à présidence d’Haïti, qui pourrait, d’après W. S., s’il est élu, devenir « révolutionnaire » de type chavézien ou consacrer la « transformation d’Haïti en 51ème état étasunien », que l’on ne passe pas du matin au soir, du statut d’amuseur public voué au showbiz, pétri jusqu’aux réflexes dans la société de consommation capitaliste nord-américaine, à celui de révolutionnaire. Le statut de révolutionnaire est un cheminement éminemment idéel, intellectuel et humain. En outre, faible telle qu’elle l’est aujourd’hui, Haïti ne peut faire de révolution alors qu’elle est surcontrôlée de l’extérieur. Et puis, les autres questions tout aussi essentielles, seraient de se demander : Qui encourage et finance la candidature de Wyclef à la présidence d’Haïti ? Qui a intérêt à créer, crée ou contribue à créer en Haïti, ces personnages clinquants, sans menace pour le statu quo, auxquels le peuple désemparé par la misère en laquelle on le maintient, pris au lasso du "charity business", se donne dans l’espoir d’un lendemain moins miséreux ? La seule révolution à laquelle on peut s’attendre, s’il en est, avec Wyclef, est celle de la promotion du déferlement commercial du populisme culturel dérivant du populisme politique dont relèverait nécessairement sa présidence, où une pléthore de spectacles populaires pleuvra occasionnellement et facilitera une circulation d’argent pour toutes les classes sans toutefois rien changer au fondement systémique du pays.

Vu l’abîme de dislocation de l’Haïti d’aujourd’hui, ce sera sans doute, un « pactole » pour tous !

Si j’écris ce billet, c’est simplement pour mettre en garde l’intelligence du lectorat non vraiment imbu de la chose haïtienne contre la fausseté ténébreuse de ce langage éludant les vraies questions et versant dans la logorrhée facile d’une dichotomisation « tribale », ineptie loquace où, n’importe qui dit n’importe quoi, sans déceler leur propre complexe d’infériorité ethnique. Car des ethnocentristes ‘mélanophobes’ (terme que je substitue à négrophobe qui renvoie trop à la fausse et inexistante idée de race) haineux et dénigreurs de toute altérité de phénotype, fouinant l’occasion, furetant en toute circonstance, une preuve d’infériorité d’autrui justifiant l’amenuisement et le dénigrement de tous ceux qui leur sont différents, ne manqueront pas de trouver dans le type de langage de Wilson S., matière à inspiration pour leur racisme larvé, inassumé et inavoué…

Hélas ! Là où essentiellement Fanon a démasqué psychanalytiquement les racines du racisme et ses fondements langagiers et linguistiques, là où des intellectuels antiracistes de toute ethnie, ont pu faire effacer les rires de nègres idiots « nègres y a bon banania » sur les murs des métropoles occidentales, certains contemporains, un haïtien en l’occurrence, par indolence ridicule et mignardise langagière pour plaire à des secteurs obscurs voire obscurantistes, sans s’en rendre compte, réhabilitent en faraud, l’imposture raciste en lui prêtant le flanc par le langage !

Je voudrais, à ce stade de cette mise au point, demander à M. Wilson S. : Des créoles et des bossales, de quelle catégorie, il relève ? La misère matérielle infligée aux masses d’Haïti, appelant le misérabilisme discursif de certains, la lecture de la chose haïtienne se voit dénaturée, précipitée dans l’Érèbe planifiée où la pertinence de la pensée interrogeante pour l’intellection des faits, semble désormais ostracisée, prohibée !

Le changement, la seule transformation qui peut améliorer le sort des peuples totalement broyés par l’exclusion et la souffrance sera systémique et libre des hégémonies de toutes sortes ou il ne sera pas. Le changement ne viendra pas d’élections décidées, programmées, financées par les grandes puissances impérialistes se jouant des votants utilisés comme alibi de légitimité du pouvoir des politiciens élus pour appliquer les politiques exterminatrices des puissances étrangères néocolonialistes en complicité avec les élites scélérates sur place.

CAMILLE LOTY MALEBRANCHE


 
 
 
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