Echec des objectifs du millénaire : L’hypocrisie des pays occidentaux

« De loin, dit un mystique tibétain, je crus voir un animal. L’animal s’approcha et je compris que c’était un homme. Il s’approcha encore et je m’aperçus que c’était mon frère »

Rituellement et en sacrifiant au politiquement correct, les chefs d’Etat et de gouvernement font le point de l’état du monde lors de la kermesse annuelle de l’ONU. Au fil des ans, ce « grand machin » aurait dit le général de Gaulle, s’est fait déposséder de ses missions définies dans l’euphorie de l’après-guerre en 1945, à San Francisco. Il est notoirement admis que cette institution « creuse et sonore » n’a plus aucun poids sur l’échiquier mondial, les « affaires sérieuses » étant traitées ailleurs par les grands de ce monde, le rôle dévolu à l’ONU a perdu de sa pertinence et se limite de plus en plus à la bonne parole et à l’humanitaire avec, il faut bien le dire, des secrétaires généraux sans charisme. Nous sommes à des années lumière des Dag Hammarskjöld ou de U. Thant. L’ONU elle-même et ses organisations se sont, au fil des ans, démonétisées. On se souvient du scandale de « Pétrole contre nourriture » ou du rôle évanescent de l’Unesco. Cette année, au menu, le gadget du rapport d’étape sur les Objectifs du Millénaire, M.Ban Ki-moon, secrétaire général de l’ONU, a déclaré que « la communauté internationale était réunie aujourd’hui parce qu’il y a 10 ans, elle s’était promis de n’épargner aucun effort pour mettre l’humanité entière hors du besoin. Nous devons protéger ces acquis, et il reste encore beaucoup à faire ».

Etat des lieux « Malgré certains progrès, écrit Arnaud Zacharie, la plupart des objectifs ne seront pas atteints et seule la cible concernant la réduction de moitié de l’extrême pauvreté dans le monde est susceptible d’être atteinte en 2015. Et encore cela n’est-il rendu possible que suite aux résultats enregistrés par la seule Chine, sans quoi le nombre de pauvres aurait continué à augmenter de 36 millions entre 1990 et 2005. Le taux de scolarisation primaire a également augmenté, mais au détriment de la qualité de l’enseignement. Si les Objectifs du Millénaire ne seront pas atteints, c’est notamment parce que les pays industrialisés n’ont pas tenu leurs engagements en termes de financement du développement, compilés dans le huitième objectif du millénaire qui vise à mettre en place un partenariat mondial pour le développement. Malgré une augmentation de l’aide publique au développement au cours des années 2000, elle plafonne à 0,32% du PNB des pays donateurs, loin de l’objectif de 0,7% en 2015. Enfin, aucune avancée commerciale n’a été enregistrée en termes d’accès au marché et de traitement spécial et différencié pour les pays pauvres, Il est symptomatique de constater que les pays d’Asie de l’Est et du Sud-Est qui ont enregistré les meilleures performances sont précisément ceux qui ne dépendent pas de l’aide et des allégements de dette. Ces pays ont généralement financé leur développement en mobilisant leur épargne interne et en opérant une intégration stratégique au marché mondial, dans le but de diversifier leur économie, de renforcer leurs capacités productives et de créer des emplois. A l’opposé, l’Afrique est largement restée dépendante de l’aide extérieure et des revenus d’exportation de matières premières à faible valeur ajoutée. Pourtant, l’Afrique ne manque pas d’épargne, mais elle est massivement transférée en dehors du continent. En effet, la fuite des capitaux africains depuis 2001 a représenté deux fois le montant de la dette extérieure africaine. Entre 1970 et 2008, la fuite des capitaux a représenté 29 milliards de dollars par an, alors que l’aide à l’Afrique n’a représenté que 18 milliards. (...)Le Nord a donc autant besoin du Sud qu’inversement, ce qui implique non pas de dicter des priorités la main sur le portefeuille, mais de coopérer dans le cadre de partenariats globaux en vue de régler. »(1)

De fait, les résultats obtenus sont mitigés et donnent à penser que des efforts ont été faits dans l’APD des pays pauvres. Il n’en n’est rien. L’essentiel des résultats obtenus est dû aux pays émergents, principalement à la Chine. Pierre Cochez du journal La Croix écrit : « Alors que 1,8 milliard d’individus vivaient en 1990 avec l’équivalent de moins d’un euro par jour, ils étaient 1,4 milliard en 2005, et pourraient être moins d’un milliard dans cinq ans. La majorité des habitants sortis de la pauvreté vivent dans les grands pays émergents : Chine, Inde et Brésil. Mais ces pays continuent à abriter la majorité des pauvres du monde et sont loin d’atteindre leurs objectifs de développement en termes d’éducation et de santé. En Afrique, le bilan est mitigé. « En 2015, 40% des Africains vivront avec moins de 1,50€ par jour. « Les dirigeants des pays industrialisés du G7 s’étaient engagés en 2005 à doubler l’aide à l’Afrique d’ici à 2010. Il est clair que l’engagement de Gleneagles ne sera pas tenu. L’aide au développement en provenance des pays émergents a représenté plus de dix milliards d’euros en 2008, soit environ 10% de l’aide totale dans le monde »(2)

Autre son de cloche plus près de la réalité : Aujourd’hui une personne meurt de faim toutes les 4 secondes, 30.000 par jour, 9 millions par an. 815 millions d’êtres humains souffrent de la faim dans le monde, nous disposons de la production agricole nécessaire pour nourrir 12 milliards d’individus. 1,5 milliard d’humains n’ont pas accès à l’eau potable, ils seront 5 milliards en 2025. 30.000 morts, chaque jour, dus à des maladies liées à une eau impropre. Les 200 hommes les plus riches du monde possèdent autant que les 2 milliards 300 millions les plus pauvres. 1 milliard d’enfants se trouvent sous le seuil de pauvreté. En 2005, un enfant meurt toutes les 3 secondes à cause de l’extrême pauvreté. En France, 7 enfants sur 10 passent leur Bac. En Afghanistan, 1 enfant sur 4 ne passe pas l’âge de 5 ans. Chaque vache de l’UE reçoit 3$ de subvention par jour, 40% des Africains vivent avec moins de 1$ par jour. L’équivalent d’un stade de foot de forêt tropicale humide disparaît toutes les 5 secondes, l’équivalent de la surface de la Grèce est déforesté chaque année. En 2003, le nombre des millionnaires en dollars, tous pays confondus, s’élevait à 7,7 millions de personnes. Par rapport à 2002, ce chiffre signale une progression de 8%. Autrement dit, il y a eu 500.000 nouveaux millionnaires (en dollars) en 1 an. Le patrimoine privé cumulé des 7,7 millions de millionnaires en dollars s’élevait en 2003 à 28.800 milliards de dollars.(3)

Tous les chefs d’Etat et de gouvernement qui se sont succédés à la tribune ont justifié leur part de réalisation sans grande conviction. Nous distinguerons deux types d’intervention. Celles des pays riches qui n’ont pas tenu leur promesse d’aide - les fameux 0,7% de l’APD- et qui continuent de promettre en y ajoutant la nécessité d’aller vers d’autres sources de financement- les taxations financières dont personne ne veut en entendre parler sauf le président français...Il y a les autres, à l’instar de M.Evo Morales Ayma, président de l’État plurinational de Bolivie, qui ont carrément et à juste titre, le croyons-nous, fait le procès du système monétaire international. C’est de loin l’intervention la plus pertinente dans le ronron des salamalecs de ceux qui viennent pour ne rien dire ou pire.

Ecoutons-le : « (...) La répartition injuste de la richesse accroit la pauvreté. » « On parle uniquement des effets de la pauvreté. Mais, on ne parle pas de ses causes », a-t-il fait remarquer. Pour le président de la Bolivie, il est essentiel d’atteindre les Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD). Pour atteindre ces Objectifs, les pays du Sud ne doivent pas continuer à dépendre des pays du Nord. Evo Morales a évoqué le montant de 891 milliards de dollars qui ont été transférés des pays en développement vers les pays développés, en 2008. Le même type de montant a été enregistré en 2009. Ces sommes sont huit fois supérieures aux montants de l’aide au développement, a souligné M.Morales. « Dans ce contexte, comment freiner le pillage des ressources du Sud par le Nord, et comment freiner la montée de la pauvreté dans le Sud ? » « Nous voulons des partenaires, pas de nouveaux maîtres », a-t-il ajouté. Le point concerne les services de base aux populations, qui doivent être un droit absolu. C’est le cas de l’eau, de l’énergie, de la lumière, de la communication, ou du sport. « En privatisant, on porte atteinte aux droits humains. » Le président bolivien a proposé l’idée de créer une « Banque du Sud », unissant les pays d’Amérique latine, d’Afrique, d’Asie, et la Chine. Il a estimé qu’il fallait éviter d’avoir recours au Fonds monétaire international (FMI) et à la Banque mondiale. Il a cité l’exemple de son pays, qui lorsqu’il était soumis aux règles du FMI et de la Banque mondial, n’était pas capable de relever son économie. Depuis que la Bolivie s’est retirée de ces institutions, les choses vont beaucoup mieux. « Il faut donc réfléchir à la manière de mettre fin a la mauvaise répartition des richesses », a conclu M.Morales rappelant que les 40% les plus pauvres ne possèdent que 5% des ressources de la planète alors que les 25% des plus riches se sont emparés de 60% des richesses mondiales ».(4)

Où se trouve la richesse ? Les Suisses disposent du bas de laine le mieux garni de la planète. Selon une étude de l’assureur allemand Allianz, chaque Helvète détenait à fin 2009 une fortune évaluée à 210.000 francs (163.700 euros). les Américains possèdent ainsi en moyenne chacun une fortune de 101.762 euros. Les Danois viennent quant à eux compléter le podium (96.242 euros), suivis des Néerlandais (91.798 euros) et des Japonais (88.659 euros). Sur une population mondiale estimée à 7 milliards d’individus, seul un septième peut être considéré comme privilégié. Ainsi 565 millions de personnes détiennent des avoirs entre 5300 et 31.600 euros et 493 millions des montants au-delà de 31.600 euros.(5)

De plus, on apprend que les milliardaires asiatiques ont, pour la première fois, dépassé leurs homologues européens en termes d’actifs, grâce au gonflement de la fortune des Chinois et des Indiens. La population mondiale des personnes détenant plus d’un million de dollars d’actifs est remontée à 10 millions d’individus en 2009, leurs avoirs ont augmenté de 30,9% à 9 700 milliards de dollars, dépassant les 9 500 milliards des riches européens.(6)

Enfin, parmi les superriches, quarante milliardaires américains ont annoncé, à l’initiative de Warren Buffet et de Bill Gates, leur intention de donner plus de la moitié de leur fortune à des oeuvres caritatives et/ou philanthropiques. (...) En fait, écrit Chem Assayag, la philanthropie à grande échelle n’est que le pendant du lent démantèlement des politiques de solidarité publiques.. comme dans un grand effet de vases communicants. Elle participe de la grande privatisation du monde qui consiste à transférer la gestion des systèmes collectifs aux intérêts privés. »(7)

Que peut-on dire en définitive devant l’échec des OMD ? L’analyse du Centre de nous parait judicieuse car elle invite à changer totalement de paradigme en rappelant d’abord la dette odieuse qu’il faut annuler : (...) Pour le réseau Cadtm, les OMD étaient dès le départ voués à l’échec car ils ne sont pas contraignants pour les États, contrairement aux politiques dictées par le FMI et la Banque mondiale, dont l’application docile par les gouvernements du Sud conditionne les allègements de dettes et les nouveaux prêts. (...) Plus fondamentalement, l’échec des OMD est intrinsèquement lié à la nature du système actuel : comment expliquer qu’en dépit de l’augmentation exponentielle des richesses mondiales, l’extrême pauvreté a doublé en Afrique subsaharienne entre 1981 et 2005 ? (...) Pour le réseau Cadtm, un changement radical est donc nécessaire (...) Ce changement passe inévitablement par l’annulation totale et sans conditions de la dette publique extérieure des pays en développement. (...) En attendant une initiative internationale pour l’annulation totale et inconditionnelle de cette dette, les États doivent impérativement prendre des mesures de manière unilatérale. Ces mesures peuvent, en outre, s’inscrire dans le cadre du huitième OMD « Mettre en place un partenariat mondial pour le développement » qui prévoit de Traiter globalement le problème de la dette. »(8)

A côté de la vie qui se meurt, il y a le marché de la mort qui se porte bien. En 2002, les transferts internationaux d’armements se montaient à 25,5 milliards de $ dont 17 vers les pays en développement. Les dépenses militaires mondiales étaient de 784 milliards de $ dont 336 milliards pour les Etats-Unis. (9) En 2009 le marché de l’armement a dépassé les 1200 milliards de dollars, rappelons que pour éradiquer la faim 40 milliards de dollars par an « suffisent ». Le budget du Pentagone dépasse les 600 milliards de dollars et l’Arabie Saoudite vient d’acheter auprès des Etats-Unis pour 65 milliards de dollars d’avions, de chars pour faire la guerre à qui ? Un char coûterait 6 à 8 millions de dollars, Le coût d’un avion de 50 à 100 millions d’euros

Pourquoi la guerre et pas la paix ? Quand on pense que le maïs, qui part en fumée dans les moteurs américains, est capable de nourrir 300 millions de personnes et qu’un plein de biocarburant ex maïs peut nourrir un Africain pendant une année. Le président Obama, comme à l’accoutmuée dans un discours brillant ne pose cependant pas les vrais problèmes , celui d’une répartiton équitable des richesses. Si les APD n’arrivent pas aux destinataires, c’est que quelque part les gouvernants locaux -fossoyeurs de leurs pays en permettant la rapine des pays industrialisés -sont encouragés à le faire pourvu que leur avenir et celui de leurs proches soit assuré.

Quand 200 milliardaires sont plus riches que 1, 5 milliard d’individus, il y a quelque chose de détraqué sur le vaisseau Terre !!! Que représentent en définitive, deux dollars et que peut-on faire avec en termes de développement de consommation d’énergie, d’utilisation de l’eau, de nourriture et de qualité de la vie. Est-ce cela le « bonheur », l’horizon indépassable pour le milliard de personnes que les riches laissent sur le bord de la route ? Pendant qu’en Europe et aux Etats-Unis on trace des cartes du bonheur (Happiness map) où il est dit que l’argent n’a plus d’importance à partir de 4000 euros (5200$) par mois. Soit 170 $ par jour, Cela veut dire que la civilisation actuelle fait des efforts pour que l’Européen moyen touche en un jour ce que touche l’Africain du Sahel en 6 mois. Cherchez la cause de la révolte des damnés de la Terre, d’autant que cette richesse des pays occidentaux est en grande partie due au pillage des richesses des pays du Sud. « Pour aimer ton prochain tu haïras bien du monde », disait Lazlo del Vasco, nous sommes d’accord.

Pr Chems Eddine CHITOUR
Ecole Polytechnique enp-edu.dz


 
P.S.

1.Arnaud Zacharie Les objectifs du millénaire : un bilan critique 10 ans après leur adoption http://omd2015.fr/wp-content/upload... 09 2010

2.Pierre Cochez : La lutte contre la pauvreté a marqué des points. Journal La Croix 19/09/2010

3.http://fra.anarchopedia.org/Bilan_m...

4.http://www.un.org/News/fr-press/doc... Objectifs du Millénaire

5.http://www.tdg.ch/suisses-fortunes-...

6.L’Asie dépasse l’Europe pour le nombre de millionnaires. LeMonde.fr,AFP | 23.06.10

7.Chem Assayag : Les milliardaires philantropes et l’impôt. Agoravox 12 août 2010

8.Le Cadtm exige l’annulation de la dette du Sud.Mondialisation.ca, le 21 septembre 2010

9.Luc Mampaey : Dépenses militaires http://www.grip.org/bdg/g1012.html 2004

 
 
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