Le sauvetage des mineurs chiliens : Le miracle de la technologie

« Je me sens plus fier que jamais d’être chilien et d’être président du Chili, je me sens plus fier que jamais de notre peuple et je crois que nous ne pouvions mieux commencer ce mois où nous célébrons le bicentenaire de l’indépendance du pays (...) Ceci reflète ce qu’un pays peut réussir quand il est uni. »
Sebastian Piñera, Président du Chili

Pendant plus d’un mois, l’attention internationale a été tenue en haleine par les préparatifs de forage d’un puits en vue de sauver 33 mineurs ensevelis à 700 m de profondeur dans la mine d’or de San José au Nord du Chili le 5 août 2010. Pendant 17 jours aucune nouvelle ! Le 22 août 2010, 14h30. Copiapó, désert d’Atacama, au Nord du Chili. Quelques lettres griffonnées à l’encre rouge remontent d’un conduit foré au-dessus de la mine de San José, dans l’une des régions les plus arides du monde : « Nous allons bien dans le refuge, tous les trente-trois. » Imaginons 33 personnes dans une cavité dans le noir, l’humidité pendant tout ce temps, ne perdant pas confiance et réalisant le premier miracle, celui de trouver un conduit d’air et de faire parvenir à travers une sonde ce message.

« Depuis l’effondrement, écrit Franck Gaudichaud, de plusieurs murs de soutènement, sous des milliers de tonnes de roche et de boue, ils survivent tant bien que mal dans l’un des refuges encore accessibles. Ils boivent les eaux de ruissellement, rationnent leurs maigres denrées alimentaires, et souffrent d’une chaleur étouffante. Mais, leur petit mot le démontre : ils sont en bonne santé. Cette nouvelle est saluée par une liesse populaire : tout un peuple communie avec « ses » mineurs dans un élan de solidarité qui parcourt la cordillère des Andes et plonge jusqu’aux provinces du Sud du pays. « Oui, les héros existent bien », titre le journal à grande diffusion Las Ultimas noticias dans une édition spéciale du 23 août 2010. Le 13 octobre, lorsque les premiers mineurs retrouvent la liberté, pas moins de mille sept-cents journalistes du monde entier les attendent, au milieu des drapeaux chiliens. Pour se préparer au « grand jour », les mineurs ont même dû suivre des leçons de « media-training » - au fond de la mine - en prévision de l’avalanche d’interviews et d’émissions télévisées (sans compter les propositions d’adaptation de leur histoire au cinéma, dans diverses langues).(1)

Un grand pays minier

Le sauvetage, grâce à un puits d’évacuation, a été un succès. Des milliers de journalistes ont convergé du monde entier vers le lieu du « miracle ». Depuis l’annonce de l’accident, le président chilien, M.Sebastián Piñera, estime « sans comparaison dans l’histoire de l’humanité ». « Cinq heures onze du matin : le premier mineur sort du puits d’évacuation. Il embrasse son enfant, son épouse puis... le président. Quatre minutes plus tard, ce dernier fait sa première déclaration et remercie Dieu, « sans qui ce sauvetage n’aurait pas été possible ». Il ajoute : « Aujourd’hui, nous pouvons nous sentir plus orgueilleux que jamais d’être chiliens. »(1)

« Pourtant, selon le journaliste Paul Walder, l’accident de San José constitue surtout une allégorie du Chili contemporain, un pays où la classe ouvrière se trouve « ensevelie » sous un système qui l’opprime. Le Chili est l’un des fers de lance du capitalisme minier latino-américain. L’extraction représente 58% des exportations et 15% du produit intérieur brut (PIB). Le pays exploite le charbon, l’or et surtout le cuivre, dont il est le principal producteur au monde (avec 40% du marché), notamment grâce à la plus grande mine à ciel ouvert de la planète (Chuquiquamata).

Le Chili disposerait même de réserves équivalentes à deux cents ans d’exploitation. Au moment des grandes nationalisations de 1971, le président socialiste Salvador Allende avait estimé que l’exploitation du cuivre constituait le « salaire du Chili ». Le gouvernement de l’Unité populaire avait alors exproprié les grandes firmes américaines et transféré leur propriété à la Corporation nationale du cuivre (Codelco).(1)

Pour rappel, le 11 septembre 1973 un coup d’État militaire dirigé par le général Pinochet renversait dans un bain de sang le gouvernement de l’Unité populaire de Salvador Allende au Chili. La répression qui s’est abattue sur la classe ouvrière fut terrible : des milliers de personnes, pour la plupart des ouvriers, furent systématiquement massacrés, des dizaines de milliers furent emprisonnés et torturés. A cette barbarie effroyable se sont encore ajoutées plusieurs centaines de milliers de licenciements. Henry Kissinger, le secrétaire d’État de Richard Nixon, avait déclaré dans un discours prononcé à l’occasion de l’élection de Salvador Allende : « Je ne vois pas pourquoi il faudrait s’arrêter et regarder un pays devenir communiste à cause de (due to the) l’irresponsabilité de son peuple. » Les États-Unis ont cherché à affaiblir Allende. Les crédits accordés par les Américains au Chili passent de 300 à 30 millions de dollars, le Chili est demeuré très dépendant des États-Unis (notamment pour des pièces détachées) et les répercussions néfastes de cette politique sont nombreuses. L’administration Nixon fut enchantée du coup d’État de 1973. Le rapport de la Commission Church du Sénat des États-Unis, en 1976, a conclu que les États-Unis n’avaient pas eu de rôle direct dans l’événement. Peter Kornbluh, chercheur au National Security Archives, qui a participé à une campagne pour la déclassification des archives de la CIA, déclare à Libération : « Si les États-Unis n’ont pas directement participé au complot du 11 septembre 1973, ils ont tout fait pour préparer le coup d’État contre Allende. » (2)

A partir du coup d’Etat de 1973, la dictature, puis la démocratie néolibérale, inversèrent la logique en offrant de nombreux gisements en concession aux entreprises privées nationales et internationales. Sans oublier de ramener les taux d’imposition à l’un des niveaux les plus faibles au monde et les conditions de sécurité à leur plus simple expression. Elles sont parfois inexistantes. Peu importe, de toute façon : dans la région d’Antofagasta, 277 gisements sur 300 sont exploités sans être aux normes. Dans un tel contexte, l’exploitation minière devient une activité très lucrative.(1)

A San José, la hausse du prix du métal sur le marché mondial se traduit par une intensification du travail, le recours quasi-systématique aux heures supplémentaires (jusqu’à douze heures par jour) et... une certaine désinvolture dans le domaine de la sécurité : quand, au moment de l’accident, le 4 août, les trente-trois mineurs se précipitent dans la cheminée de secours pour remonter, ils découvrent qu’aucune échelle n’y a été installée... Une surprise ? Non : depuis 1999, les accidents se multiplient. (...) En juillet 2010, nouvel accident : un mineur a les jambes broyées. Le Chili n’est pas signataire de la convention 176 de l’organisation internationale du travail (OIT) sur la sécurité et la santé dans les mines. Il dénonce surtout une législation du travail « La mine pleure souvent », confiait l’un des « 33 », dans les mois ayant précédé l’éboulement à San José, dans le nord du Chili. Elle versait des larmes de poussière et de pierraille. Tous ceux qui y descendaient savaient que cette mine de cuivre et d’or, vieille de plus d’un siècle, n’était pas sûre. « On n’éliminera pas les accidents par décret, a déclaré le ministre des mines, Laurence Golborne. Rien ne remplace l’éthique et la conscience de sécurité des entreprises et des travailleurs. » Mais l’Etat n’est pas au-dessus de tout reproche : le Service national de géologie et des mines (Sernageomin), organe régulateur, n’a que 16 inspecteurs pour contrôler plus de 4000 mines.(3)

Le président Sebastian Piñera n’aurait pas pu rêver plus belle image : lorsque le deuxième mineur, Mario Sepulveda, est sorti de la mine sous l’oeil des caméras mercredi 13 octobre, il a brièvement embrassé sa femme avant de se tourner vers le président chilien pour lui offrir des pierres ramenées du fond. Le président l’a pris dans ses bras, et l’accolade entre les deux hommes a duré plus longtemps que les retrouvailles du couple. La preuve d’une reconnaissance sincère du rescapé envers son président qui fera le tour du monde en quelques heures. (4)

Une affaire humanitaire technologique et... politique

« Dès le 6 août, alors qu’on est encore sans nouvelles des 33 hommes, Sebastian Piñera s’adresse à la nation et prend le pari risqué d’affirmer que les mineurs sont vivants, jurant de faire « tout ce qui est humainement possible » pour les ramener. (...) Toujours est-il que Sebastian Piñera sort renforcé de la triste aventure des mineurs, tant au plan national qu’au plan international : mercredi matin, il a reçu les félicitations des chefs d’Etat du monde entier pour sa bonne gestion du sauvetage, et la dernière enquête d’opinion publiée en septembre par l’agence Adimark (.pdf) notait une nette remontée de sa popularité depuis la mi-août, à 53% d’opinions favorables, le niveau lors de son investiture. 74% des sondés louaient notamment sa « capacité à faire face à des situations de crise. » (...) Mais c’est un autre qui est devenu en deux mois l’homme politique le plus populaire du pays : le ministre des mines Laurence Golborne, omniprésent à San José. Avant l’accident, rares étaient les Chiliens qui connaissaient cet ingénieur de 49 ans, devenu chef d’entreprise dans la grande distribution et nommé en mars au gouvernement. Mais le voilà, qui, deux jours après l’accident, annonce larmes aux yeux que les secours ne pourront pas intervenir rapidement en raison de nouveaux éboulements. Sa renommée est faite : présent tous les jours près de la mine, il est peu à peu devenu le principal contact entre les mineurs et leurs familles, répondant par exemple sur le site, en pleine nuit, à une interview en direct sur CNN.(4)

Les problèmes technologiques et médicaux surmontés. Il faut se demander en définitive comment le sort de 33 personnes est lié à une gestion technologique supérieure où dans chaque action il faut innover, tellement la situation est inédite, délicate et en définitive éminemment dangereuse. L’opération aurait pu tourner au cauchemar à chaque action. Imaginons que les 33 mineurs n’aient pas trouvé ce conduit qui a permis de donner signe de vie, imaginons qu’ils se soient affolés, qu’ils aient déprimé, qu’il y ait un brusque éboulement comme celui qu’ils ont subi, notamment quand la foreuse est entrée en action. Chaque action est en fait une victoire de la technologie sur la fatalité et au final sur la mort ! Le meilleur de la technologie a été mobilisé ; d’abord garder le contact, à la fois sonore et visuel a permis par exemple aux spécialistes de la Nasa de les déstresser. « Confinés, écrit Claire Peltier, sous terre depuis plus de deux mois, les 33 mineurs sont en train d’être évacués depuis ce matin. Alors qu’ils sont libérés d’un énorme poids, les « 33 » doivent dé-sormais faire face à de possibles problèmes de santé. Même si un dispositif radio capable de vaincre la roche et de communiquer avec des mineurs est désormais au point, rien ne vaut la lumière du jour. Suite à la construction d’un puits de 622 mètres, la remontée est effectuée grâce à une nacelle de 53 centimètres de diamètre et dure environ 20 minutes, plus le temps consacré au harnachement, soit environ une heure au total. Les « 33 » sont tour à tour accueillis par les familles, les médecins et les officiels, sous les yeux de milliers de journalistes du monde entier. (5)

« Pour préparer les hommes et organiser l’opération de remontée, deux secouristes, un spécialiste du sauvetage minier et un infirmier sont descendus par la nacelle. Après leur ascension, les hommes sont immédiatement emmenés par hélicoptère vers un hôpital à une cinquantaine de kilomètres pour effectuer des contrôles sanitaires sur une durée de deux jours. Car si les mineurs ont eu le temps de se préparer physiquement grâce à une heure de sport quotidienne, ils sont néanmoins soumis à plusieurs risques. La remontée en tant que telle est le principal risque immédiat. Des chutes de pierres sont possibles, car seule une partie du puits est protégée par un cylindre métallique. Les mineurs peuvent aussi céder à la panique ou à la claustrophobie. C’est pourquoi ils possèdent un casque d’écoute avec un microphone intégré permettant de communiquer avec les médecins et les psychologues. Ils sont également suivis médicalement grâce à un bioharnais doté d’électrodes pour enregistrer leurs fréquences cardiaque, respiratoire, leur tension ou leur température ».

« Des masques reliés à des bouteilles d’oxygène sont aussi inclus dans la nacelle. Afin d’éviter les caillots sanguins provoqués par l’ascension rapide, de l’aspirine (aux effets antiagrégants plaquettaires) leur a été administrée et des bas de contention leur ont été donnés. La Nasa leur a aussi fourni un liquide hautement calorique destiné à éviter des vomissements dus aux rotations de la nacelle. Bien que très attendu, le retour à la lumière peut aussi s’avérer dangereux. Les mineurs sont donc dotés de lunettes spéciales, pour protéger leurs yeux après deux mois passés dans la pénombre de la mine car ils risquent une affection « qui abîmerait gravement la rétine ». Le reste du corps n’est pas plus à l’abri d’éventuels problèmes. Les mineurs pourraient également être victimes de problèmes d’infections par des bactéries ou des champignons, malgré les vaccinations qui leur ont été administrées peu après les premiers contacts établis. Des problèmes respiratoires ou de tension peuvent aussi survenir après le passage à l’air libre. En plus des dommages physiques que la remontée peut engendrer, il ne faut pas sous-estimer le stress post-traumatique, qui survient généralement après une épreuve de ce type. Celui-ci peut durer plusieurs semaines ou plusieurs mois et nécessite une réadaptation à la vie normale.(5)

On le voit, s’il n’y avait pas cette formidable mobilisation, s’il n’y avait pas l’apport de la technologie, dans de multiples domaines, le forage, les communications, la médecine et par-dessus tout cet esprit pionnier devant une situation inédite dans l’histoire de la mine, les 33 mineurs seraient morts ensevelis dans leur tombeau à 625 m de profondeur. La phrase décrivant l’émotion du président bolivien Evo Morales comparant la sortie du premier mineur à un mort ressuscité, un phoenix, traduit à elle seule le miracle de la technologie face à la fatalité que l’on invoque par paresse et par impuissance à se battre à aller vers le savoir.

Pr Chems Eddine CHITOUR
Ecole Polytechnique Alger enp-edu.dz


 
P.S.

1. Franck Gaudichaud : Le Monde diplomatique octobre 2010

2. http://fr.wikipedia.org/wiki/Chili

3. Jean-Pierre Langellier : Au Chili, les mineurs forment une aristocratie ouvrière enviée Le Monde 21 09 2010

4. Le président chilien renforcé par le sauvetage des mineurs Le Monde.fr 13.10.10

5. Claire Peltier : Mineurs chiliens : retour de l’enfer http://m.futura-sciences.com/

 
 
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2 commentaires
  • Je suis Ingénieur des Mines et Géologue, ex-prisionnier politique, condamné a mort, posteriorment gracié et condamné a vie et ensuite expulsé du Chili, aussi je suis Mapuche (peuple originaire du sud du Chili), votre article me parait trés interesant, malgré certains omisions peût-être pour manque de information, les commentaires téchniques sont justes, mais dépuis que les mines au Chili sont devenues dans le secteur privé (Allende les avait nationalisées), il n-y aucun respect pour la securité des ouvriers qui sont exploités par des proprietaires sans scrupules, le seul fin est d’avoir son prope profit, au même temps dans trois autres mines il y à des gréves qui sont reprimés sauvagement : Collihuasi, près d’Iquique I région, Tambillos, Coquimbo, IV région, Los pelambres, IV région qui risque de faire tomber des millions des tones de"relave" sur un village "Los Caimanes" ou des centaines des personnes pourraient etre ensevelies, 11 personnes en gréve de la faim pour attirer l’attention, le même jour de la sortie des 33 héros, le gouvernement de Mr.Piñera envoie le Gope(CRS) pour reprimer les trois sites en gréve. 38 prisionniers politiques Mapuche ont réalisé une gréve de la faim péndant 90 jours (dépuis le 12 juin), toute manifestation en appui aux Mapuche a éte fortement reprimé (environ 500 manifestations dans tout le pays), les médias occultent tout, la presse est proprieté des mêmes groupes politiques du président (élu par le 23% de la population electorale), héritier de la dictature la plus sauvage d’Amérique Latine. On est tous contents pour la libération des 33 mineurs, mais il restent 16 millions dans une grand prisson apellé Chili (en langue Mapuche : la terre du fin du monde). Millapan

  • Miracle de la technologie en effet que de proposer des solutions technologiques aux problèmes engendrés par la technologie elle-même. C’est un vrai traitement du mal par le mal que les médias nous ont proposé là. Un peu comme ces politiciens qui se félicitent d’un sauvetage dû en fin de compte qu’à leur propre incurie car si les règles de sécurité avaient été respectées, il n’y aurait pas eu d’accident. Mais le fond du problème n’est à mon avis pas tant la corruption des hommes que leur croyance absurde dans leur pseudo-maîtrise de la Nature. Car en fin de compte, pourquoi envoie-t’on des hommes à des kilomètres sous terre pour arracher au prix de leur vie quelques tonnes de minerai ? Pour entretenir le Moloch technologique. Il faut du cuivre pour les câbles, toujours plus de câbles qu’internet et les voitures électriques réclament. Toujours plus de fer, de plomb, de lithium... toujours plus de technique. La vie humaine ne compte pas et n’est qu’accessoire devant les enjeux proposés. C’est un beau show que les journalistes nous ont proposé là, du suspense, de l’émotion, tout y était. Du spectacle.

 
 
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