En passant devant la Réalité, je lui ai donné un grand coup d’épaule

« Vous pouvez arracher l’homme du pays, mais vous ne pouvez pas arracher le pays du cœur de l’homme. »
John Dos Passos

Je marchais dans la rue, ce samedi après-midi et je n’étais pas seul. A mes côtés l’avenir souriait dans son landau, une petite pancarte dans sa mimine. « Moi aussi je la veux, la retraite à 60 ans ! ». Encore trois millions de personnes ont marché sur le bunker gouvernemental, après deux ans de combats répétés contre la cour et l’arrière-cour du décile fortuné, supportées par la fine-fleur de la soumission médiatique.

Aujourd’hui, les voltigeurs sarkozystes de TF1, les Calvi, les Lucet en sont à racler les fonds de tiroir. Ils dénichent encore avec grandes difficultés quelques dinosaures dans les greniers où moisissent d’antiques affiches célébrant un personnage qui vendait de la rupture sur les foires. Ils les animent de micro-trottoirs en pseudos-reportages pour les faire bégayer en français facile : « si on n’ai-aime pas la France fffffaut aller visiter les retraités en coco, Corée du Nord ! »

Sans se rendre compte que cette poignée de cervelles usées sue la peur maladive de ses concitoyens et n’en connait que ce qu’elle aperçoit du fond de sa résidence gardée. Une caricature, totalement étrangère, horrible à regarder et entendre, de ce que nous français sommes en réalité et vivons, ici et maintenant..

Ce qui n’empêche nullement Woerth, pendant l’affaire, de continuer ses petites affaires comme l’ensemble de ce monde en palais, reposé, bienveillant, saluant même parfois les gueux sous la pluie.

L’ami Woerth est conseiller – non pas de LVMH comme Védrine, l’ancien ministres qui vient nous donner ses graves leçons d’expert en ondoiements – mais du Conseil Régional de Picardie. Il a pesé de tout son poids pour sauver le régime dérogatoire de ses copains conseillers, des fois que...Avec cette espèce de « retraite-chapeau », Woerth assure à ses potes l’équivalent du SMIC mensuel, moyennant douze ans de mandat au Conseil Régional de Picardie.

Minimum vieillesse dont on a changé le nom d’ailleurs. On appelle ça l’ASPA, l’allocation de solidarité aux personnes âgées. Pas un minimum, une allocation. Ca fait nettement plus riche. Et l’objectif n’est pas de sous-alimenter des vioques au Fidos, mais de donner un léger complément à des seniors alertes. Les vautours en cravates porteront-il un jour noire langue et bave aux coins des lèvres, comme les moines succombant à leurs propres turpitudes dans le merveilleux « Le nom de la rose » ?...

Dati aussi fait la une. La Justice a rendu un verdict qui ne satisfaisait pas le petit animal de pouvoir en Dior. Ni une, ni deux, elle a pris son stylo et posé sa petit note sur une lettre d’Alliot-Maire, nous dit le Canard Enchaîné, pour contourner une décision de Justice qui osait ne pas aller dans son sens.

Ce fantastique gouvernement qui est le nôtre abrite toujours une portée de dix cumulards retraites-salaires publics, auxquels s’ajoutent les cumulards de salaires publics et privés comme Copé. Les résidents de ce petit monde dans le velours régalent tous ceux qui les assistent au plus près, tandis qu’ils festoient. Certains hauts fonctionnaires de Baroin sont appointés à hauteur de 15000€/mois. 23 fois le minimum vieillesse, a compté pour moi une manifestante. Les autres ne touchent que 8000€/mois.

Et tous ces croisiéristes qui s’amusent si élégamment nous répètent tous en chœur, tous sans exception, que leur réforme des retraites est non seulement inévitable mais tout à fait indispensable.

La conclusion de l’impeccable démonstration tombe naturellement de la bouche méprisante du colonel en charge de la régression. Si nous perdons définitivement, le 20 octobre, de la sueur, du temps, de l’argent, de la santé et un zeste de joie de vivre, c’est pour notre bien.

J’ai l’impression d’être enfermé dehors. On m’a exfiltré dans une prison à ciel ouvert où je ne maîtrise plus rien et surtout pas ma propre vie. Je crie, je hurle, mais rien ne passe. Mes lèvres sont scellés, ou mes oreilles. L’espace lui-même, qui sait.

Je ne suis pas idiot, j’ai deux yeux et une culture française de qualité passable, ce qui en fait une des meilleures du monde malgré le dénigrement systématique qu’elle subit de la part des ministres chargés de la protéger et la propager.

Je déborde, je dérape, quelque chose dans l’air me pique les yeux. Une électricité me pousse vers l’avant. Je n’arrêterai pas, ni les autres, je le sens. Ce n’est pas possible, nous sommes trop nombreux pour stopper, et marcher nous renforce. C’en est trop.

Nous savons compter nous aussi, en France, dans le pays que vous n’habitez plus, souriants apatrides. Nous savons additionner 900000 gardes-à-vue avec 10000 soldats promis aux banlieues.

Nous ne nous rasons pas devant des miroirs dorés à l’or fin en rêvant d’être les maîtres du monde, mais nous arrivons quand même à réaliser qu’une vie professionnelle riche en formations pointues et régulières n’existe que dans les images de la racaille publicitaire.

Notre rêve récurent est simple et quotidien. Échapper au management de la terreur au boulot, à la télé, dans nos vies envasées.

Nous avons compris désormais, malgré notre nette infériorité naturelle, que le travail consiste et consistera à faire une activité au maximum de nos capacités pour un salaire voué au minimum, en sachant que nous serons déstabilisés, menacés, humiliés et pour finir jetés dehors.

Huit heures par jour rayées de la carte de la Vie, ça fait pas mal, jour après jour. Alors, nous rentrons chez nous, nous regardons nos mails, nous mangeons une barquette d’une chose appelée nourriture que bientôt nous ne pourrons même plus nous offrir, et nous nous vautrons devant la grotte brillante et ses songes. Pour un instant, la paix.

Elle prend le relais. Toujours le même monde angoissant. Très vite, comme chaque fois, nous nous apercevons que ce monde ne nous ressemble pas. Ces êtres qui bougent, sans faiblesse, sans doute, sans empathie autre que minimale pour leur collègue, nous ne nous les connaissons pas, nous n’avons pas voulu leur brutale irruption. Nous l’avons dit, ça aussi, mais personne là-haut ne nous a écouté. Personne n’a même montré qu’il avait entendu.

Elles sont hystériquement vivantes ces chimères télévisuelles, d’une vie prédatrice atroce qui se laisse deviner mais ne se montre jamais en pleine lumière. Leur fonction ordinaire : traquer et tuer, pour le Bien. Elles sont flics, et encore flics, quand ce n’est pas militaires. Le monde dans la grotte a plusieurs routes ; toutes traversent à perpétuité la soumission, la souffrance et la mort.

Repos, sérénité, rêves. Donnez-moi des rêves limpides comme des glaces à l’eau, donnez-moi des baumes familiers pour cette vie carcérale qu’ils nous font. Parlez-moi de sentiers et de simples espérances, laissez-moi y reconnaître une vie. Alors je viendrai, nous viendrons à bout de cette putain de réalité enclose dans ces hauts murs.

Je n’allume pas volontiers ce monde, c’est lui qui m’ordonne de vivre en sa compagnie. Je déteste ses habitants, je vois leurs frères partout, je vois leur haine ruisseler. De ce monde, je connais chacun des barreaux.

Alors j’ai éteint leur monde pour allumer le mien. Demain je vais prendre ce qui me reviens. Voilà mon nouveau travail.

Un travail à plein temps qui me fera chanter à pleine voix. Je ne serai plus seul. Je n’aurais plus de prison. Je serai revenu.

Nous nous inventerons des choses nouvelles tous les jours. Des choses qui n’auront pas de nom. Il sera toujours temps de leur en donner un quand le travail sera achevé. Et ce travail pourrait bien durer toute une vie.


 
 
 
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