Le ciel d’avec tes yeux voisine 2

Plusieurs lecteurs d’Oulala m’ont écrit après mon "ante res et in rebus", très peu après « Le ciel d’avec tes yeux voisine » qui en est la suite. Quelques difficultés sont apparues. La démarche philosophique, quoi qu’on en dise, choque. Elle choque même ceux qui l’ont suivie au lycée et qui depuis l’ont répudiée. Penser ne s’apprend pas une fois pour toutes.

Je souhaitais donc donner une suite à "ante res" mais je ne savais pas comment. Alors, je vous ai inventé une histoire, à la fois poétique et philosophique. Un peu érudite certes, mais histoire quand même et aussi voyage. Je vais te changer, cher lecteur oulalesque, si tu veux bien, et si tu me lis attentivement, en "gens du voyage", en romanichel du penser, je suis sûr que ça te fera plaisir, que ça sera ta nouvelle façon de bouffer du sarkösi, nom qui, je te le rappelle, signifie en hongrois « entre la merde », nom d’un juif hongrois qui en plus veut faire croire qu’il est catholique alors qu’on devrait, logiquement, dans le cadre du regroupement familial racial intra-européen, le mettre dans le premier avion pour Budapest… Bon, racial te gène, ok, disons ethnique, ne fâchons pas en plus la ligue des Droits de l’Homme !

Pour battre la droite, pour instaurer une société plus juste, il ne suffit pas de lire des articles politiques, de manifester, il faut aussi se cultiver. Que ceux donc qui ont envie de découvrir de Nouvelles Frontières, des Terres d’Aventures intellectuelles rassemblent leur courage et se donnent la peine de lire la suite de « Le ciel d’avec tes yeux voisine », titre qui est un vers de Louis Aragon…

LE CIEL D’AVEC TES YEUX VOISINE (2)

« Celui qui sait ne parle pas, n’est pas une formule "bouddhiste" récente comme nous le font croire les amateurs d’orientalisme, c’est la philosophie paradisiaque de base car si la faculté de langue a été donnée à l’homme pour créer et développer sa pensée, il se trouve que ce don de langue la lui déguise sa pensée, et bientôt la lui nie. A l’instant où il croit pouvoir parler, l’homme n’est rien, sa bouche s’ouvre, mais l’invisible buvard est déjà sur sa face, rien ne passe qu’étouffé, renversé. Crierait-il, son cri n’en serait pas moins emporté. Le nageur se débat dans le courant qui l’entraîne. Bienheureux qu’encore il puisse nager. Ce faisant, il indique à sa place le courant dont il est victime. D’autres croient être ce courant lui-même. Leur noyade n’en sera que plus complète. Jouer le jeu de ce courant là, jouer ce jeu sans en être joué et rejeté par lui dans l’informe, voilà le pari de la pensée poétique : devenir la fleur de son langage après s’être vu soi-même dépouillé par lui. Dès qu’on parle, on trahit ce qu’on sait ou ce qu’on croit savoir, ce qu’on croit savoir que les autres savent, on l’expose au danger du dehors où ce "savoir" s’évapore à la rencontre des autres savoirs aussi imparfaits que le nôtre. Mais il s’évapore mal, laisse des dépôts. Dépôts annexés sans précaution par la psychologie. Je suis celui de qui ça est issu, le ça qui reste quand c’est parlé et que je ne connais pas mieux qu’avant de l’avoir parlé. Le fameux "qu’on dise qui reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend " de notre bon docteur Lacan. Qu’ai-je donc laissé entendre que je n’ai pas dit ? Quel inconnu s’insinue sans cesse dans et derrière mes phrases ? Le parler nous aliène de nous et des autres. Il s’aliène aussi de lui et nous nous retrouvons seuls et aphones au Jardin entouré des mêmes indigènes, habillés de la même feuille pour danser la même sarabande et perclus de la même malformation. Après parler, comme après coït, l’animal est triste. Parler, tenter un retour magique à son androgyne de silence, suppose une séparation que rien ne ressoude.

Le désir de connaissance séparée, "objective", une fois né dans le cœur de ma voisine (moitié désirante), et projeté en le voisin que je lui suis (moitié voulante), atteint son objectif mais ne disparaît pas en lui, écho troublant, boomerang inattendu, il revient modifié, perturbé, parasité, à son destinataire pour lui en faire perdre le goût de départ, celui que Lucifer avait si patiemment ourdi dans les replis de son corps de lumière. − Hommes, ne croyez pas ce que vous dit Elohim, énonce-t-il, vous ne mourrez pas si vous mangez de l’arbre « du milieu du jardin ». Non seulement vous ne mourrez pas, mais vous serez comme... – Comme quoi, serpent ?  Comme des dieux, bien sûr, comme Lui, comme Eux, comme Moi !... Pour faire avaler la pilule commique, il fallut donc avoir recours à l’appât, à l’appât d’être un Dieu, appât qui ne fonctionne assurément que chez les êtres déjà emplis de ce désir... C’est sur ce paradoxe que la théologie se casse les dents depuis des siècles : l’homme était nécessairement un dieu avant la chute sinon pourquoi parler de Chute. On ne tombe que d’en Haut. Et s’il était dieu, pourquoi mordit-il à l’appât qui promettait de faire de lui un dieu ? L’apôtre Jean le sait bien qui fait dire à Jésus-Christ dans son évangile (X, 34-36) : « J’ai dit vous êtes des dieux et la parole de Dieu ne peut être défaite ». Non seulement voisin et voisine ne furent pas comme des dieux mais ils moururent bel et bien de l’être devenu par l’entremise de Lucifer et comme l’Elohim-Yahvé le leur avait promis. Et c’est pourquoi les blanches nations en joie sont devenues grises pour le commun. C’est donc bien à partir de notre cadavre que nous parlons puisque nous sommes morts. Le parler, le séparer, l’intégration en notre âme du fruit de la discorde a fait de nous des morts, des promis à la mort à qui le retour -ou l’aller- à l’Arbre de Vie est, pour l’instant, interdit. C’est la victoire, toujours contemporaine, de l’Arbre de la science du bien et du mal sur l’Arbre de vie. C’est la première victoire historique et atemporelle du "Père du mensonge" comme l’appelle Jean au chapitre VIII, verset 44. Pour l’abolir, pour contraindre le père du mensonge, à la défaite, il me faut rejoindre la vérité et retrouver le chemin de l’arbre de Vie. Comme seul je n’en suis pas capable, comme seul un Dieu peut défaire ce qu’a fait un Dieu, il me faut quelque Dieu qui me soit ce Chemin, qui me le trace. C’est ce qui fut fait, il y a 2010 ans en Palestine. C’est pourquoi Jean au chapitre XIV, 6 fait dire au Christ : « Je suis le chemin, la vérité et la vie, personne ne vient au Père que par moi ». Christus vero Luciferus (1)

Curieusement, dès le départ, cette belle voisine de l’homme, celle qui fut toute ouïe pour le serpent et béate devant la beauté de l’arbre et de son fruit (Genèse III, 6), se moque presque immédiatement de la connaissance objective et se moque de l’homme qui l’adore, alors que c’est elle qui, par son acceptation du marché luciférien, l’a faite fleurir en l’Homme. Tandis que l’homme, le commun des hommes, pauvre hère, en est depuis obsédé. Il croit dur comme fer qu’elle est possible. Il croit à l’Objet. Obsession qui lui en fait perdre la signification et la portée, que sa moitié femme d’ailleurs, ne possède pas mieux. Seule demeure la connaissance subjective, c’est-à-dire la connaissance égoïque, narcissique, souillée, vaine, celle issue de la dichotomie bien/mal. Si bien que dans l’algèbre paradoxale des Elohim le lecteur acquiert peu à peu le sentiment que le langage donné à l’homme eût dû rester silencieux, que la connaissance du bien et du mal, de la dualité, qui se révèle une illusion, ne peut faire devenir "comme des dieux", que donc, ce moins ajouté à un moins, cette connaissance faussement subjective et faussement objective, devait continuer à donner Moins, que la transmission de pensée, de tête à tête, de cœur à cœur, aurait dû être seule à l’ordre du jour, que les "tempi mutoli" (les temps muets) de Vico devaient durer, et que celui qui aurait su, aurait nécessairement suivi la voie bouddhique et n’aurait pas parlé. Lucifer par contre, si je-moi-homme, me mets (modestement) à sa place, je devine qu’il a eu pour but de nous offrir, après la division de l’Adam, un moins + moins = Plus, la connaissance du bien et du mal comme scission du Bien Un. Or, si le Bien Un se scinde il ne peut donner un bien et un mal, mais deux maux. Ce que l’homme raisonnable constate tous les jours, puisqu’il est à chaque instant de sa vie sommé de choisir, non entre un bien et un mal comme nous le conte la "morale", mais entre une peste et un choléra, ce que, par une intuition spirituelle des plus profondes, l’humanité s’efforce d’appeler « moindre mal ».

La partie (féminine) de l’Homme qui, succombant à la tentation, a découvert ce secret n’est plus intéressée par la découverte, et la partie (masculine) qui en a profité par défaut en acceptant avec empressement de mordre le malum, ne sait pas s’en servir, sait de moins en moins quoi en faire. Disant "une fleur", il sent bien qu’il se sépare de Celle-au-delà-du-Nom, qu’il se sépare du Jardin de Silence où elle a grandi, qu’il est donc comme elle, magiquement divisé contre lui-même et impuissant. Alors, ou bien il ferme les yeux et s’élance sans se poser de question dans l’illusion des biens et des découvertes terrestres que les mots griment de fausses couleurs ; ou bien, il se fait poète, tente, pour combler l’abîme que l’ingestion du fruit défendu a ouvert sous ses pas, le langage du dieu. Marchant alors pensif sur cette terre, il se convainc qu’il y a bien comme le dit Rimbaud, "des fleurs non poussées de la terre", et qu’ "elles grandissent de soi-même du sol vide".

Ma voisine, immunisée du venin par sa quotidienne prise de fausse réalité, observe de loin. Artiste dans l’âme et flairant toujours avec amour la belle Science Antérieure désormais oubliée, elle aimerait avoir les deux parties, profiter des deux, avoir le « Deux en Un » de l’Homme, revenir à l’unité en somme mais à son profit. A l’inverse du voisin qui regarde peste et choléra dans les yeux, elle veut se convaincre que le monde est divisé en bon et en super bon, que règne en ce monde Santé et Grande Santé. Par exemple, elle est convaincue qu’il est possible de trouver pour compagnon un type puissant, riche, fort, mais sensible devant un ciel "aux blanches nations en joie" puisque tombé une heure avant de l’Arbre de la Connaissance. Un Picasso réincarné en monsieur Soros, par exemple. Xerxès réapparaissant dans le costume de Proust, Toutankhamon incarné en Bouygues ou une Beauvoir en chair de Sartre. Comme elle dit aujourd’hui à tous ceux qui ont la courtoisie de l’entendre et de répercuter ses paroles dans les média vendues à la bêtise ambiante : Je veux Tout ! Badinter, elle veut être Elle et Lui, avoir et être en même temps, prouver que l’homme est une femme comme les autres. Posséder, dans les deux sens du terme, ce fameux guide conduit, décrit avec humour par le maître de la rue de Lille, l’Être Entier dont elle se remémore l’existence, celui qu’elle a vu se vêtir des feuilles du figuier et le poète nu qui rêvait bienheureux avant, à l’ombre du Bel Arbre sans avoir aucunement l’idée d’en consommer le fruit. Etre innocent et coupable de cette innocence est son idéal féminin. Quel idéal serait plus grand ? Et tant pis si la Mort promise et reçue poursuit son bonhomme de chemin.

L’Elohim pourtant a dit vrai. Tandis que le Dieu de lumière a pratiqué le mentir vrai. C’est pourquoi nous ne sommes pas partagés entre un bien et un mal mais entre deux maux et que, quelque part, toute notre grandeur est de distinguer l’infime par lequel un mal n’est mal qu’en apparence puisqu’il est selon la fine définition du gnostique, "un bien qui n’est pas sa place". Ce qu’on est libre de choisir au fond, c’est l’infinitésimal, le shah de l’aiguille par où passe le chameau. C’est notre « gloire ». Gloire acquise grâce à celui qui n’était peut-être pas prévu dans le programme de la Création, pas invité à la fête de l’incarnation, mais qui est quand même venu. Qui a prêté main forte à l’œuvre divine et qui porte depuis sur son dos tous les reproches que le monde ne manque pas de lui adresser depuis des millénaires. Tout ça, pour une pauvre question de Mort. « Heureux mortels, pauvres immortels », résume Saint Augustin qui connaissait la question.

"Autant par ouï dire que rien existe et soi spécialement au reflet de la divinité éparse, c’est ce jeu insensé d’écrire, s’arroger en vertu d’un doute – la goutte d’encre apparentée à la nuit sublime – quelque devoir de tout recréer avec des réminiscences pour avérer que l’on est bien là où l’on doit être (parce que permettez-moi d’exprimer cette appréhension demeure une incertitude) [.../.] Autrement, si ce n’était cela, une sommation au monde [.../.] je crois qu’il y aurait duperie à presque le suicide."

Voilà les conséquences de ces bruits de glotte, de cet amoncellement de tentations vers 1880 après Jésus Christ sous la plume de Stéphane Mallarmé. Après le péché de séparation, il est indispensable de "sommer le monde" reflet de "divinité (désormais) éparse" en donnant aux mots que la tribu emploie, "un sens plus pur". Il faut aussi "apparenter la goutte d’encre à la nuit". Penser, non avec les langues "imparfaites en cela que plusieurs", mais avec "la suprême", trouver "par une frappe unique l’immortelle parole" qui seule dit la vérité. La langue du futur, c’est-à-dire la langue qui aura reforgé ses qualités primordiales, sera une langue originale et originelle, l’Omega de l’Alpha du début, c’est-à-dire le Verbe. Se verront alors enfin au ciel, après un automne diluvien, des plages sans fin, couvertes de blanches nations en joie. Ma voisine de femme alors, n’en sera plus muette de surprise mais ravie. Elle acceptera mon fruit.

Toujours les hommes de bien ont cherché l’unité perdue. Novalis, bien avant Freud, dit : "Le rêve nous apprend la subtilité de notre âme à s’insinuer entre les objets et à se transformer en même temps en chacun d’eux". L’ubiquité pré-adamique nous est consubstantielle. C’est la suite de la fleur mentionnée plus haut et qui le reste tant que le mot ne souffre pas d’être transformé en l’absente de tout bouquet. En rêve, pas de différence, pas de distance entre moi et le monde, dont même la distance physique par rapport à mon corps, ne joue pas. Je suis moi et tout le reste autour l’est aussi, donc... je ne suis pas moi, je n’ai pas de Moi, ou, si j’en ai un ce n’est pas celui des "vieux imbéciles qui en trouvèrent la signification fausse [et nous forcent à balayer] ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini ont accumulé les produits de leur intelligence borgnesse, en s’en clamant les auteurs" comme le dit modestement Rimbaud. Le moi poétique tend à sa négation par nécessité de nature. Mais, par la pensée, faisant retour à l’explication de son expérience, il n’a pas d’autre choix que de valoriser la dissolution qui l’anéantit et donc, phœnix indestructible, oiseau de feu, de renaître de sa cendre. Bene lo so, bruciare, questo non altro è il mio significato, dit l’italien Eugenio Montale. Je le sais bien, brûler et rien d’autre, est ma signification. J’écris, puisque je ne peux déjà plus parler, pour avérer que je suis bien là où je dois être, parce que permettez-moi d’exprimer cette appréhension demeure une incertitude.

Alors parler, pour le poète, c’est écrire. Les tempi mutoli, les temps muets, sont pour lui de retour, puisque l’écriture est silencieuse et "ne réclame approche de lecteur". Le tempo muto, le temps qui se déploie dans le filet de son silence, ne l’a jamais quitté. Pour lui, parler ne peut être que comme on écrit. "Au contraire d’une fonction de numéraire facile et représentatif comme le traite d’abord la foule, le dire, avant tout rêve et chant, retrouve chez le poète, par nécessité constitutive d’un art consacré aux fictions sa virtualité". Il n’est plus donc possible pour lui que de parler en vers, de dire en vers, car "le vers qui de plusieurs vocables refait un mot total, étranger à la langue et comme incantatoire, achève cet isolement de la parole : niant d’un trait souverain le hasard demeuré aux termes malgré l’artifice de la retrempe alternée en le sens et la sonorité, et vous cause cette surprise de n’avoir jamais ouï tel fragment ordinaire d’élocution, en même temps que l’objet nommé baigne dans une neuve atmosphère".

Voilà : il s’agit tout simplement de prêter l’oreille au saint langage pour entendre du jamais ouï, de quitter la langue maternelle qu’on entend tous les jours et qui nous enivre de son mauvais vin, pour un miracle de Cana, pour une langue qui ne pourra être que paternelle, donnée au père, dévolue au père, adressée au père et ce, non pas afin d’être comme Lui, mais en Lui… Kyrie Adonaï... Honneur des hommes, saint langage ».

(1) Christ est le vrai Lucifer

(à suivre)


 
 
 
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