Le ciel d’avec tes yeux voisine (3)

Maintenant lecteur, pour illustrer les trois textes qui précèdent celui-ci, laisse-moi te présenter quelques poètes célèbres.
D’abord Gérard de Nerval, organe post res d’une mère inconnue et amoureux d’une morte, Jenny Colon. Occultiste aux nerfs sensibles, il se pend en 1855 au réverbère de la rue de la Vieille Lanterne, ou rue de la Tuerie, non loin de la place de Grève, lieu sacrificiel depuis des siècles. Avoir eu vent de l’ante res, la "Chose d’avant la chose", le fameux concept de Thomas d’Aquin, n’empêche pas qu’il lui faille vivre dans le in rebus terrestre. Peut-on sacrifier aux dieux soi seul ? Se faire samouraï post res, oser un hara-kiri métaphysique ? L’histoire enseigne que non. Il vaut mieux des sacrificateurs, qu’ils soient incarnés ou pas. Ou les deux. La poésie mène-t-elle au suicide, à la folie, au désintérêt massif pour les choses de la terre ? Elle ne devrait pas, mais le problème du poète est quand même tuant. Il cherche la langue des dieux, observe les années passant, que cette quête est de plus en plus difficile, que plus la distance entre elle et lui devient mince, plus cette distance semble infinie, que c’est l’histoire de la flèche de Zénon qui vole et qui ne vole pas, que son espoir de vivre en elle, baisse chaque jour. Il ne peut cependant avouer qu’elle est inatteignable, que c’est Ferdinand de Saussure qui a raison avec son "arbitraire du signe", ça torpillerait son image de mage du langage. Alors il s’efforce de faire croire qu’il a atteint le Livre, l’Ecriture, l’Infini sans ponctuation, le courant qui s’écoule en lui (et pas l’inverse), que le rouleau de la Thora est sacré mais compréhensible pour lui seul. Il se met à l’hébreu, à l’arabe, au persan, se fait derviche dégouté de l’existentialisme et entreprend même parfois une alya avec kippa et voile et, mal rasé, se met à dénigrer Platon... (les initiés comprendront). Ou, tout bonnement, décide, non de se suicider (ne soyons pas vulgaire), mais de quitter la terre pour les cieux, d’aller visiter Kether, la couronne, de faire un brin de causette avec ses précédentes incarnations. Nerval a été cet homme. Il a mangé un fruit défendu et, conscient de "la duperie à presque le suicide", il a oublié le presque et est allé se suspendre dans la mort. Le Desdichado, un de ses poèmes les plus connus, c’est le Destin qui ne s’appelle pas encore karma puisque la vague d’Asie portée par H.P Blavatsky, n’a pas encore déferlé. Il a suscité des commentaires vifs et nombreux parmi les érudits, il en suscitera sans doute encore bien d’autres dans les années à venir. Lisons le :

Je suis le Ténébreux, le Veuf, l’Inconsolé
Le prince d’Aquitaine à la Tour abolie :
Ma seule Etoile est morte, et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

Dans la nuit du tombeau, toi qui m’a consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,
Et la treille où le pampre à la rose s’allie.

Suis-je Amour ou Phœbus ?... Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encore du baiser de la Reine ;
J’ai rêvé dans la grotte où nage la Syrène...

Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :
Modulant tout à tour sur la lyre d’Orphée
Les soupirs de la sainte et les cris de la Fée.

Mallarmé exprima un jour le regret que [jour] fut obscur et [nuit] clair. Son sens poétique lui faisait ressentir et connaître couleur, poids et expressivité des voyelles de la langue. [ou] était lourd, nocturne, [ui], léger et brillant. Cette conviction de poète se rencontre aussi chez le commun qui parle de couleur froide ou chaude, de musique violette lorsqu’il entend un orgue, ou rouge sombre, tandis que celle du clavecin lui parait jaune orangée. Quant aux parfums, ils sont dits suaves ou légers, charnels ou floraux, printaniers ou musqués. Des équivalences instinctives règlent en tout homme le rapport des couleurs, des sons, des parfums et même des formes. Le mécanisme de ces équivalences est obscur. "Le bruit broyé des grandes orgues" d’Aragon confirme-il cette pluie religieuse-musicale où, mitre verte, aube blanche et chasuble dorée se pressent dans notre imagination nourrie aux fastes de l’église catholique et qui s’abat sur l’auditeur à l’écoute de l’orchestre tonitruant qu’est cet instrument à lui tout seul ? Ajoutez-y pour les amoureux des contrastes, la pétulance de la trompette et vous avez la [nuit] et le [jour] mallarméen mis en musique. Par contre, écoutez ce "Je suis le ténébreux, le veuf, l’inconsolé " et vous remarquez immédiatement que le ui de suis n’est aucunement clair, il semble prendre la "couleur" des ténèbres proposées par la proximité des é, eu, in, on, é... qui d’ailleurs nous paraissent peut-être sombres parce que tout simplement les signifiés dans lesquels ils sont enchâssés sont mortuaires, reliques d’os, de chairs, de cheveux, qui, sans le reliquaire d’or et de linges précieux qu’est la langue qui les présente, nous seraient simplement pourriture.

Mais Mallarmé est malin. Il prétend regretter l’inversion du ui en our et du our en ui mais il sait bien que si les sons qu’il décrit étaient "accordés" aux effets de sens que la langue dans son état actuel leur prête, l’énigme de la poésie, n’en serait pas pour autant résolue : Seulement sachons n’existerait pas le vers (...) qui rémunère le défaut des langues. Le vers, pour être vers, pour refaire de plusieurs vocables, un mot neuf, étranger à la langue et comme incantatoire, a besoin de cette malformation. Quand Racine dit "le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur", mon intuition de la langue française fait briller le jour d’autant de feux que le soleil de l’amusant quatrain de Mallarmé où "le pur soleil s’il remise/ trop d’éclat pour l’y trier/ ôte ébloui sa chemise/ sur le dos du vitrier", dans lequel les "i" allument littéralement le texte de leurs rayons. Donc, les cartes sont brouillées deux fois, et dans les deux sens. Quand, dans le flot de la langue, j’isole des sonorités, je les entends d’une façon, et quand je les remets dans le courant, je les entends d’une autre et ceci sans doute est dépendant du fleuve, torrent alpin ou Amazone, dans lequel on ne se baigne jamais deux fois. Comme en anthropologie, entre le singe et l’homme, il y a, entre sons et sens, un chaînon manquant. A la sensibilité et à l’intelligence poétique du futur de le trouver si c’est possible.

Le poète est un abusé de mots et de sons, de rythme et de musique, un drogué définitif. Il est tout à fait vrai qu’il hésite longuement entre le son et le sens. Âne de Buridan, non seulement il hésite pour savoir dans quel seau il va commencer son repas, mais en plus il prétend avoir le don de manger en même temps dans les deux à la fois. D’un côté, faire du langage de la musique au détriment du sens, laquelle engendrera des concepts-images qu’on croira immédiatement intelligibles, ou, pour le dire comme Mallarmé, trouver le "vers qui de plusieurs vocables refait un mot total, neuf, étranger à la langue et comme incantatoire". De l’autre, travailler à un projet exactement inverse qui consiste à mettre la musique, c’est-à-dire l’inintelligible, au premier plan. Plan à partir duquel on prétendra faire dériver de l’intelligible. C’est Richard Wagner, ce symbole de l’art germanique, édifiant à partir de la musique et du poème chanté un Art Total pour qui a l’oreille absolue, l’intellect absolu, la voyance absolue et qui fait de ces deux porteurs d’émotions non qualifiables par des mots, surgir "par magie", par exemple des Walkyries, êtres qui eurent aux époques reculées, comme encore peut-être à la nôtre, la même consistance que celle que j’évoquais en donnant pour support les figures de Chladni. La musique étant alors l’art volant "au dessus du moi ordinaire", au dessus du moi perçu par l’intellect, l’art pour qui l’ouïe est le pire des sens à l’exception de tous les autres, y compris, et surtout, l’intellect, alors que l’écriture, moins tyrannique, le rattache au Goût. Langue ou oreille ? Ou les deux ? La musique est une forme sonore qui se répand dans l’air. Qu’y fait-elle ? Et l’air, que fait-il d’elle ? Récemment, des bio-dynamistes allemands ont fait grandir des plantes en musique, elles furent plus belles que celles qui n’en ouïrent point ! Il y a des films là-dessus, des livres, des conférences et pas d’hurluberlus, mais de physiciens réputés. Les humains qui parlent aux plantes ne sont peut-être pas si fous et ne doutons pas alors qu’un jour elles leur répondent. Quand le commun prêtera-t-il un œil qui entend et une oreille qui voit au langage du Chardon Marie (Carduus Marianus) ? La poésie est aussi une forme sonore avec en plus un goût laissé sur sa langue. Le vers, au départ, est plus fait pour être entendu, récité, que vu et lu sur du papier. Ne parlons pas du commentaire dudit vers qui ressemblerait à Aristote discutant avec la Pythie.

Si toutefois l’ambition du créateur est plus raisonnable que le wagnérisme, il se contentera du jugement de Mozart, pour qui la poésie c’est des mots qui s’aiment. Tout en sachant que pour longtemps encore, beaucoup se piqueront d’aimer et comprendre Mozart sans rien connaître à la musique, mais seront incapables de comprendre Mallarmé ou Nerval tout en sachant leur langue maternelle. L’homme veut toujours comprendre, comprehendere, prendre avec lui, c’est un enfant qui, pour son malheur, veut s’approprier tous les objets de son entourage. Comprenez-vous le chant de l’oiseau ? demandait Picasso aux angoissés qui voulaient à tout prix comprendre sa peinture. N’auraient-ils pas mieux fait, ces gens là, de se contenter de ce que les Yankees ou les Japonais font. L’acheter ?

Il faudrait pouvoir comprendre sans prendre, sans s’imaginer qu’on doit prendre. Prendre et se déprendre, laisser. "Laisser faire, laisser aller" comme les partisans d’Adam Smith, être la main et le cœur invisibles. Se laisser prendre par ce qui nous prend et le rendre après usage, se laisser traverser par les choses, par la Chose sans s’y attarder. Aux environs de Yaoundé, au Cameroun, après la messe chantée du dimanche, les enfants offrent aux Blancs venus goûter au sensualisme des Noirs, à leur sens du rythme, des oiseaux qu’ils ont fait prisonniers, les leur proposent contre argent sachant que par humanisme bestial ils vont les libérer ! Et les Blancs sont alors contents. Chacun a eu sa part et tous l’ont tout entière. Les enfants noirs peuvent continuer à emprisonner et les blancs à libérer. Ils font d’une pierre deux coups, luttent contre la misère du continent par leur don généreux (du moins l’imaginent-ils ainsi) et, protégeant la faune, sont écologistes. Quelle joie pour l’homo africanus que nous sommes ou voudrions être à ce moment, quelle joie pour le mélomane de n’avoir rien à comprendre ! Ou alors, si vous voulez à tout prix comprendre quelque chose il faudra expliquer pourquoi la 9e Symphonie de Beethoven, depuis qu’elle est devenue l’hymne européen, a perdu son charme et sa voix. Est-ce la faute de la "concurrence libre et non faussée" imposée par le destin, qui, venant se greffer sur elle l’a empoisonnée ? celle du pompiérisme romantico-beethovénien qui n’attendait que cette indignité pour quitter sur la pointe des pieds le cœur des amoureux de la musique des années 2000 avec l’espoir de plaire plus tard à ceux des années 2500 ? C’est probable. C’est même certain. L’inflation des choses fait perdre leur valeur aux choses. Peu, c’est beaucoup.

(à suivre)


 
 
 
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