Les univers des musiciens du Caire

C’est le "micro-monde" urbain des musiciens cairotes des cafés de l’avenue Mohamed-Ali (1), ancien centre de la musique égyptienne que Nicolas Puig, chercheur anthropologue(2), nous invite à découvrir à travers son récent ouvrage (3). 

Cette étude anthropologique et ethnographique tente de saisir les contextes, les univers,les mondes intimes,les cultures professionnelles, les modes et espaces relationnels d’un groupe de musiciens spécialisés dans l’animation des cérémonies de mariage de rue (afrah baladi) qui ont lieu sur des estrades dans des quartiers urbains et dans des cafés d’artistes situés à l’avenue Mohamed-Ali, lieu où se regroupent les musiciens égyptiens depuis plus d’un siècle. 

Ces musiciens des scènes urbaines cairotes, lointains dépositaires d’une tradition festive,ont en commun des références basées sur une pratique professionnelle et des lieux de performance. Ils se produisent dans des lieux populaires, pour les basses couches de la société : fêtes de rues : mariages, circoncisions, réussite d’un enfant à un examen, fiançailles, naissance d’un enfant, anniversaires, petites soirées privées dans de petits appartements, cabarets, petits clubs...

Le milieu social et culturel décrit et analysé à travers cette enquête de terrain se décline sous forme d’une petite société représentée par des personnes, majoritairement des hommes, qui pratiquent une profession qui, d’une part, se heurte à des changements qui altèrent leurs conditions de travail ; et d’autre part, fait l’objet de stigmatisation dans la société générant chez ces individus un sentiment d’absence de reconnaissance professionnelle et sociale. 

En effet, de nos jours, ces musiciens des scènes urbaines se retrouvent dans des positions précaires en raison essentiellement du manque de moyens et ont, par conséquent, de plus en plus de difficulté à perpétuer leurs pratiques collectives.

Du terrain et de la méthode...

Dans l’introduction de l’ouvrage intitulée Un terrain en musique,l’auteur se lance dans le dévoilement de ses savoir-faire et savoir-être méthodologiques. Ainsi, tout au long d’une trentaine de pages, il nous immerge dans les coulisses de son investigation sur le terrain dans le but de nous éclairer sur les outils et les moyens matériels et humains qui lui ont permis de réaliser cette étude.  C’est par le biais de l’observation participante (4) que l’auteur-chercheur a pu accompagner les musiciens sur leurs lieux de performance et dans les différentes situations de leur vie quotidienne lui permettant ainsi d’avoir un accès direct à leurs pratiques musicales et sociales, aux relations et aux interactions entre les membres de la profession, avec leur public, leurs familles, leurs voisins... "J’envisageais ainsi de suivre les artistes dans leur quotidien pour restituer les différentes situations dans lesquelles, en prise avec autrui, ils modulaient les éléments de la présentation de soi et s’adaptaient au contexte de l’interaction, écrit N. Puig.

D’autre part, l’auteur visait le recueil de la parole des musiciens relative à leur vie professionnelle. L’objectif étant de saisir le fonctionnement du marché de la musique par le biais des expériences des musiciens. Ces entretiens personnalisés et adaptés à la trajectoire de chaque personne interviewée ont été restitués sous forme de récits de vie. 

Par ailleurs, le recueil de la parole des musiciens a pris plusieurs formes : entretiens formels et informels, discussions, etc. La rencontre avec ces "professionnels" s’est déroulée au sein de deux cercles : le premier est constitué d’une dizaine d’informateurs privilégiés rencontrés dans un appartement ; le second cercle est formé de musiciens que l’auteur a rencontrés dans plusieurs lieux : les cafés situés dans l’avenue Mohamed-Ali, lors de leurs tournées, de leurs performances dans les fêtes de mariage de rue, dans les clubs, les tombeaux des saints. 

Pour compléter cette enquête anthropologique, le chercheur a eu recours à d’autres techniques de recueil de données telles que l’observation flottante (5), la photographie, le film (la vidéo) notamment pour filmer et enregistrer les moments de performance des musiciens, les cérémonies, les scènes de fête...

Un lieu... Des hommes...

Dans la première partie de l’ouvrage Un lieu et ses hommes, N. Puig présente un historique de l’avenue Mohammad-Ali qui jadis fut le lieu des musiciens cinq étoiles, son emplacement géographique, ses caractéristiques, son évolution, ses spécificités, son apogée, son âge d’or, son déclin... 

Ce vieux quartier cairote devenu aujourd’hui un endroit déprécié était le lieu privilégié des chanteurs, chanteuses, instrumentistes égyptiens. Ces derniers se regroupaient dans les cafés qui étaient organisés en lieux de regroupements professionnels... devenant ainsi des lieux de rencontre, d’échange d’informations. C’est ainsi qu’ils nouaient des liens et passaient très souvent des contrats.

Au début, les cafés étaient scindés en deux groupes. D’une part, les cuivres employés dans les fanfares locales (hasaballa) ; et d’autre part, les instruments locaux de la musique arabes (ûd, qânûn). Dans les années 1940, ils ont été rejoint par les accordéonistes et par les pianistes en 1970. Bien que de nos jours, cet espace soit associé à la honte et qu’il fasse l’objet de déclassement, il continue néanmoins à être considéré commeune référence centrale pour les musiciens.Ses chanteurs se concentrent désormais sur la chanson mi-savante ou bien plus légère.

Entre interdit religieux et illégitimité sociale...

Dans la partie intitulée Amour, haine et prestige : les musiciens sur la scène urbaine, l’auteur propose une analyse des déviances de la profession et de la stigmatisation du métier.  Les discours de ces musiciens spécialisés dans les musiques populaires urbaines en vogue dans les mariages baladi(6) mettent en lumière deux registres qui font ressortir le caractère déviant et stigmatisant du métier : l’interdit religieux (harâm) et la mauvaise réputation sociale.

En effet, ce groupe de musiciens fait l’objet d’une double discréditation. Tout d’abord religieuse notamment par les théologiens. Puis sociale : méfiance sociale en raison essentiellement du caractère illégitime de leur métier et mauvaise réputation car leur travail est généralement assimilé à un métier de femme.

Ce groupe de musiciens non académiques pratiquent un métier qui les contraint à vivre sur le mode de la ségrégation. Les contraintes de leur occupation les obligent à mener un rythme de vie inversé et à vivre en décalage avec le reste de la société. Ils vivent la nuit et dorment la journée.  Leurs pratiques sont basées sur l’improvisation. Ils sont dépendants de leurs publics, situation qui les oblige à s’adapter à leurs demandes et à leurs goûts musicaux. 

Le caractère précaire et instable de leur statut social et économique les incite à diversifier leurs rôles. Ainsi, dans le but d’obtenir une reconnaissance et s’assurer une respectabilité et une vie décente, ils s’investissent dans un second métier. Le maintien à long terme dans le métier de musiciens est associé à un échec professionnel et social.

La Noqta : le don monétaire et sa signification...

La partie intitulée Sur scène : centralité de la circulation d’argent est consacrée à une analyse détaillée du farah, de son organisation spatiale, son fonctionnement, son déroulement, la disposition spatiale des invités... À titre d’exemple, dans ce type de cérémonie festive, les femmes ont une place bien déterminée. Elles sont placées "dans l’angle mort des regards masculins [...] à l’écart, loin de l’estrade" et des invités, écrit N. Puig. La disposition d’une estrade (masrah) (7) confère au lieu et à l’événement une dimension essentiellement dramatique. 

Depuis environ une trentaine d’années, ces fêtes de rue se caractérisent par un phénomène qui a tendance à se généraliser et à devenir prégnant : "leur polarisation sur la circulation de l’argent et les salutations publiques adressées aux donateurs et aux personnes de leur choix." En d’autres termes, lors de ces cérémonies qui fonctionnent sur la base d’une relation réciproque de don et de contre-don, l’argent est devenu un élément central. Ce dernier est rendu lorsque l’un des invités donateurs organise à son tour un farah. L’argent échangé lors de ces festivités est désigné sous le nom de la Nuqta qui signifie la pratique du don monétaire.

Les acteurs principaux qui animent ce type de performances musicales sont les chanteurs, les danseuses, les instrumentistes et le nabatshi(l’ambianceur) qui est le personnage central de ces festivités de rue. Autrefois, il était désigné sous le nom de shawish el-masrah (gardien de l’estrade ).  Le rôle de l’ambianceur consiste à animer la fête en annonçant l’arrivée des invités, à recevoir l’argent des mains des donateurs et à scander leurs noms dans le micro tout en déclinant leurs qualités. Cette annonce est conçue comme un acte d’hospitalité et de respectabilité.  L’argent est par la suite reversé soit à l’organisateur de la fête soit à l’orchestre. L’argent échangé est "placé sur le devant de la scène." Sa mise en scène de manière visible semble être valorisée à l’extrême. C’est pourquoi, le nabatshi le garde dans sa main durant toute la phase des salutations des invités donateurs. 

Au cours de ces fêtes de rue où la priorité est accordée aux invités-donateurs et aux salutations, la musique et l’orchestre occupent une place secondaire. Il y a une sorte d’assujettissement de la musique à l’accueil des invités par l’ambianceur, écrit N. Puig.

Au coeur de microscopiques parcelles de vie...

Dans le second chapitre intitulé Récits de musiciens égyptiens, l’auteur restitue la parole de quatre musicien-ne-s : trois hommes et une femme sous forme de récits de vie recueillis en 2002. "Le Maître", Ahmed Wahdan (nom de scène) (luth arabe, piano électrique, chant) ; "l’héritière", Rana wahdan, fille d’Ahmad Wahdan, (nom de scène), clavier ; "An-Nâgih" (celui qui a réussi) Mahmoud El-Asmar (nom de scène), percussionniste ; "le Désabusé", Réda As-Sahîr, (nom de scène : Ridha le Magicien), percussionniste. 

Ces quatre personnes ont été choisies en leur qualité de professionnel-le-s représentant-e-s de la profession et connaisseurs du milieu.  Ces narratives autobiographiques s’avèrent être un matériau important car elles informent sur les trajectoires, environnements, actes, conditions de vie et raisonnement de que personne interviewée. D’autre part, ces récits permettent de saisir et de comprendre le vécu des musiciens de l’avenue Mohamed-Ali de l’intérieur et ainsi les difficultés de ce métier qui a de plus en plus de difficulté pour se perpétuer.

D’une manière générale, cet ouvrage basé sur une étude qualitative du vécu (gestes, interactions, discours...) et des pratiques des musiciens des scènes urbaines au Caire apporte un point de vue anthropologique sur un champ d’investigation méprisé et déprécié socialement en Egypte et méconnu en Occident. 

En effet, le regard à la fois d’insider (du dedans) et d’outsider (du dehors) que N. Puig pose sur les univers particuliers et passionnants des musiciens qui animent les afrah baladi dans les quartiers populaires du Caire a permis une mise à nu de ce monde "d’outsiders", de leur sens commun et ainsi une compréhension du milieu dans lequel le chercheur s’est immergé par l’entremise d’une interaction avec les musiciens de longue durée.

Tout au long de l’étude, on sent chez le chercheur un équilibre subtil entre le détachement et la participation (E Hughes 1996). Et cette posture d’observateur participant a contribué à saisir de l’intérieur les pratiques musicales et culturelles des musiciens des scènes urbaines cairotes, les processus de leur contexte "naturel", leurs conditions de vie ainsi que les mécanismes de leur fonctionnement.

Par ailleurs, cette étude menée au plus près des acteurs du terrain étudié peut être appréhendée comme une invitation à découvrir quelques aspects des réalités des zones urbaines dans la capitale égyptienne. 

Cet ouvrage agréable à lire par sa clarté et la qualité de sa recherche mériterait d’être traduit en langue arabe. Son contenu contribuerait probablement à inciter les Egyptien(ne)s à modifier leurs représentations et leurs regards à l’égard de ce corps de métier en décadence, déprécié, dévalorisé et stigmatisé.

Notes

1) L’avenue Mohamed- Ali est située dans le vieux Caire. A ses débuts, elle était connue sous le nom de Sultan Hassan. 

2) Le vocable "Farah" désigne l’ensemble des réjouissances égyptiennes. D’une manière plus précise, il fait référence à la fête de mariage. Les "Farah" ou "Afrah" (pluriel du terme Farah) renvoient aux lieux de performances des musiciens spécialisés qui animent les cérémonies de mariage. 

3) Nicolas Puig est spécialiste d’anthropologie urbaine. Il est ctuellement chargé de recherches à l’URMIS (IRD, université Paris-Diderot et UNSA). Il a occupé le poste de chercheur au Centre d’Etudes et de documentation économiques, juridiques et sociales au Caire.

4) L’observation participante est une méthode ethnologique et sociologique développée dans les années 1925-1930 par l’anthropologue et ethnologue polonais Bronislaw Kasper Malinowski (1884-1942). Cette méthode mobilisée pendant des enquêtes de terrain implique la totale immersion du chercheur dans son terrain d’investigation.

5) L’observation flottante est une méthode de recherche prônée par Colette Pétonnet. Elle consiste à ne pas focaliser son attention sur un objet ou un aspect particulier mais à la laisser "flotter" en toute liberté sur le terrain de recherche. Le but de cette "disponibilité attentive" vise à favoriser une observation sans a priori tout en étant attentif aux points de repères et des convergences qui permettent de mettre à jour les mécanismes de fonctionnement du phénomène observé.

6) On parle de fêtes baladi, populaires, traditionnelles par opposition aux fêtes afrangui qui ont lieu dans les grands hôtels, clubs...

7) Masrah signifie en arabe théâtre

À lire

Ouvrage :

Nicolas Puig, Bédouins Sédentarisés Et Société Citadine à Tozeur (Sud-Ouest tunisien), coll. "Hommes et Sociétés", Karhtala, 2004, 282 p., 26,00 €

Articles : 

- Entre villes et camps : musiciens palestiniens au Liban, in Autrepart - La ville face à ses marges, Armand Colin/IRD, 2008

- Nicolas Puig &Kamel Doraï, Introduction : Palestiniens en/hors camps - Formes sociales, pratiques des interstices, Revue Asylon(s), Réseau Terra, septembre 2008

- Sha’abî, "populaire" : usages et significations d’une notion ambiguë dans le monde de la musique en Egypte, Civilisations (Musiques "populaires" : catégorisations, circulations , enjeux, Sara la menesrel dir.), Université Libre de Bruxelles, juin 2005

 


 
P.S.

Nicolas Puig, "Farah, musiciens de noces et scènes urbaines au Caire", coll. "La bibliothèque arabe", Sindbad, juin 2010, 217 p.- 28,00 €

 
 
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