A l’occasion de la Biennale du Design de Saint-Étienne

Les habits neufs de l’idéologie.

« Le designer est un inventeur de scénarios et stratégies, Ainsi, le projet doit s’exercer sur les territoires de l’imaginaire, créer de nouveaux récits, de nouvelles fictions, qui viendront augmenter l’épaisseur du réel » (Andrea Branzi, La casa calda, Paris, Éditions de l’Équerre, 1985)

Dans le monde inversé de la marchandise, toute chose est sommée de correspondre à sa représentation dans le spectacle. Leur valeur marchande enveloppe si bien l’usage des objets que ceux-ci n’apparaissent plus que comme la projection d’un catalogue : on reconnaît sur l’étalage ce qu’on « vu à la télé » ou sur papier glacé. Le monde virtuel (celui des icônes, des chiffres et des lettres), vrai domaine d’action des financiers et des spéculateurs, nimbe alors la perception de la réalité comme des lunettes 3D qui font prendre les images de vessies pour d’authentiques lanternes.

Le design, à la fois dessin et dessein, hérite de l’idée de disegno, qui agite les neurones du démiurge jusqu’à ce que la création lui jaillisse de la cervelle, armée de pied en cap, comme Minerve. A la façon du Dieu de la Genèse, le « créateur » moderne se sent investi d’un projet. Mais il n’a pas le pouvoir de le faire glisser directement de son esprit génial dans le monde physique, et il l’envoie en usine se faire réaliser. Grâce au système de production, c’est-à-dire à la dualité du salariat et de la consommation de masse, il dispose d’esclaves qui vont sacrifier leur créativité sur l’autel de ses conceptions. Ainsi la DS Citroën devient-elle pour le catalogue l’œuvre de Bertoni, sans égard pour le travail des centaines d’ouvriers qui l’ont aussi bien conçue que construite, en marge des cartons à dessin du signataire de ses formes carrossées. Le salariat dépossède le producteur réel (le travailleur) de l’objet de son activité. En achetant la signature du designer, le propriétaire des outils de production (par exemple Citroën) rend l’objet produit définitivement étranger à ceux qui l’ont conçu et fabriqué. L’aliénation est à son comble.

Certes, ce n’est pas nouveau, et les architectes des temps modernes, à l’opposé des anonymes qui ont participé à la construction des cathédrales ou des pyramides, ont souvent collé l’étiquette de leur nom sur les édifices dont il ont dessiné les formes. La tour de l’exposition de 1889 s’appelle aujourd’hui Eiffel, et dès son inauguration, on a oublié les métallos et autres ouvriers qui l’ont érigée. Nul ne sait le nom de l’inventeur du fil à couper le beurre, non plus que de celui qui a eu l’idée de la forme de la cuillère. Si ces innovations avaient lieu aujourd’hui, nul doute qu’un brevet aurait été déposé.

Les pires des réactionnaires américains, ceux qui souhaitent le retour à la barbarie du capitalisme primaire, croient que le monde physique serait issu d’un intelligent design. Ce faisant, ils annulent l’Histoire, autrement appelée Évolution. Le long œuvre de création d’eux-mêmes et de l’environnement par les êtres vivants au cours des ères est biffé par l’idée d’un super esprit industriel qui projetterait sur le réel le catalogue de ses chimères. Ce Créateur designer est à l’image de ce que les propriétaires des moyens de production s’imaginent être. Mais les ordinateurs ne disent pas « que ceci soit ! ». Pour faire exister les projets, il faut du temps et des acteurs. Leur voler le produit de leur travail est l’art de bandits qui s’approprient le génie des autres. On habille la chose, on la transforme en image, et le tour est joué : ce qui se vend en magasin n’a plus aucun lien avec celui qui l’a fabriquée. A la rigueur on lui prêtera la nom de l’habilleur.

Le domaine virtuel où s’agitent les fantômes dont les designers pensent tirer la forme du réel s’appelle « idéologie ». C’est le vieux tiroir aux Idées dont les philosophes au service des pouvoirs disaient qu’il contenait tout ce qu’il fallait pour faire du vrai. Mais il n’est de vrai que ce qui existe dans l’action. Le bout de bois devient massue lorsqu’il sert à assommer. Il n’y avait pas de fil à couper le beurre avant qu’on ne fabrique le beurre. Dire que ce sont les idées qui gouvernent le réel, c’est encenser ceux qui n’ont de pouvoir que dans l’idée qu’ils véhiculent de leur puissance et renvoyer au néant de l’inconscience tous ceux qui ont le pouvoir réel de changer les choses. Certes, le design en tant qu’art ou industrie ne prétend pas à de tels sommets, mais il en va de ses petites crottes de création comme d’un grand magasin : c’est dans la somme des rayonnages qu’on mesure la grandeur de l’enseigne. Un sou est un sou, mais beaucoup de sous, ça fait une fortune. C’est pour cela qu’on a inventé des Biennales du Design, par exemple à Saint-Étienne, comme des foires à l’habillage de l’idéologie.

Le « réel » dont le design accentue l’épaisseur est celui de l’écran sur lequel se projettent les images accumulées qui nous dissimulent la vérité de nos actes et de nos pensées. Il agit comme un « hyperlien » qui, à chaque chose, opérerait un renvoi sur leur catalogue raisonné et illustré. A l’opposé du ready made, qui faisait entrer les objets courants dans le domaine de l’art, le design envoie la sauce du convenu des esthètes de l’art sur les objets courants (c’est de l’anti-Duchamp). Voilà le Vrai, voilà le Beau, voilà ce qu’il faut apprécier, et acheter. L’appartement de tout un chacun est invité à devenir un musée de sa vie quotidienne conditionnée. Le vide relooké se prend pour un univers. Le monde sans âme des marchandises est ripoliné chaque jour. Avec ses marchandises ultimes que sont aujourd’hui les êtres vivants. Bientôt, on exposera des fleurs comme des objets de design. Et chaque homme pourra se personnaliser en choisissant ses goûts dans une liste.

Le plus amer est sans doute que la Biennale du Design de Saint-Étienne ait lieu dans les anciens locaux des usines de la Manufacture d’Armes, perdus de haute lutte syndicale par les ouvriers. On y avait, fut un temps parlé d’autogestion, mais ce rêve a sombré dans les oubliettes de la nouvelle déco du monde industriel. Pourtant, on en reparle, paraît-il, de la « lutte des classes », ce grand classique de l’Histoire, qui n’a pas trouvé d’habillage. Quand surgiront du néant les travailleurs qu’on croyait avoir effacé du projet collectif d’abolition du salariat et de la marchandise, on verra soudain que l’idéologie est nue. Et ça nous fera bien rire, cette farce des biennales.


 
 
 
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