L’OTAN vis-à-vis des Talibans : la stratégie de l’anaconda

L’Afghanistan n’a pas connu un jour de paix depuis plus de trente ans.

Lors du Sommet de l’Otan à Lisbonne, la situation en Afghanistan a occupé une place particulière. Il s’agissait de définir une nouvelle stratégie, une de plus, « pour venir à bout de l’intégrisme et de l’obscurantisme taliban qui empêchent l’émancipation de la société afghane » et ceci en proposant aux Afghans une démocratie aéroportée par drones interposés ; s’il y a des dommages collatéraux, c’est normal, c’est le prix à payer pour que les petites filles puissent enfin aller à l’école...

Petit rappel sur ce pays qui n’a pas connu un jour de paix depuis plus de trente ans. Envahi en 1979 par les Soviétiques, des milliers de morts plus tard, l’empire soviétique fut obligé par les combattants afghans de se retirer sans gloire. Il faut dire qu’à l’époque, la croisade anti-« empire du mal » selon l’expression de Ronald Reagan, avait mobilisé une vaste coalition déjà, composée des pays musulmans pour aider les taliban, un certain Ben Laden s’était illustré dans ces combats. Les Américains, par la CIA interposée, fournissaient les armes notamment les fameux missiles Stinger qui ont fait des ravages dans les chars soviétiques. Les taliban étaient avec Ben Laden les meilleurs alliés du camp occidental, et « on ne s’occupait à l’époque, au milieu des années 90, quand ils ont pris le pouvoir, s’ils avaient appliqué une Constitution obscurantiste qui ne fait pas de place à la liberté, la démocratie ».

2001, le 11 septembre, renversement d’alliance, les amis d’hier devinrent les pires ennemis. George W. Bush avait mis la tête de Ben Laden à prix (25 millions de dollars), dead or alive ; mort ou vif, dans la plus pure tradition du western. Deux mois après les montagnes de Bora Bora [censées abriter, Ben Laden] étaient pilonnées. Il y eut, dit-on, plus de bombes que pendant la Seconde Guerre mondiale. En décembre, les taliban furent chassés, et des clips de l’armée américaine incitaient les Afghanes à enlever leur burqua. Les dommages collatéraux furent discrètement oubliés.

Où en sommes-nous en 2010 ?

L’Afghanistan est plus que jamais en perdition, un gouvernement fantoche, mal élu, qui fait de la corruption, une science exacte, « gouverne la ville de Kaboul », le reste aidé par une coalition de plus de 150.000 militaires appartenant à une vingtaine de pays sous le commandement du général quatre étoiles, David Petraeus connu pour avoir « pacifié l’Irak », en remplaçant du général Stanley Mc Christal, coupable d’avoir trop parlé à des médias de la réalité du terrain en Afghanistan. Que deviennent ces Afghans à qui on promet le bonheur ? La commission indépendante des droits de l’homme de l’Afghanistan a annoncé que plus de 1300 civils afghans ont été tués pendant les 7 premiers mois de l’année. Dans son dernier rapport, ladite commission a annoncé que ces derniers avaient perdu la vie, lors des attentats terroristes, des raids aériens des forces étrangères et des opérations militaires dans diverses régions afghanes. « 67% des victimes ont été tuées par la rébellion armée et 23% par les forces de l’ISAF », ajoute le rapport. L’organisation internationale Oxfam a également annoncé dans un rapport que 2010 était l’année la plus meurtrière pour les civils afghans. L’Oxfam a appelé les deux parties en lice à épargner les civils.(1)

De ce fait, une trentaine d’ONG travaillant en Afghanistan ont appelé les pays de l’Otan à prendre des « mesures urgentes » pour mieux protéger les civils. Cet appel intervient le jour de l’ouverture à Lisbonne d’une conférence des pays de l’Otan consacrée en grande partie à l’Afghanistan et, notamment au calendrier de la transition au cours de laquelle ils doivent transférer la responsabilité de la sécurité du pays à l’armée et à la police locales. Dans leur communiqué, ces 29 organisations humanitaires, dont Oxfam, Afghanaid et la Commission afghane des droits de l’Homme, « appellent l’Otan à placer la protection des civils au coeur de sa stratégie de transition ». « Des civils sont plus que jamais blessés et tués et la sécurité de l’Afghanistan est plus instable qu’au cours de ces neuf dernières années », soulignent ces ONG, craignant que « la violence ne continue à s’accroître en 2011 » si « des mesures urgentes ne sont pas prises dès maintenant ». Elles demandent, notamment à l’Otan d’améliorer la formation et le suivi des forces de sécurité afghanes « pendant la période de transition », qui doit en principe s’achever à la fin 2014, selon la communauté internationale. Notons que des centaines de civils afghans ont été tués lors de raids menés par les forces de l’Otan.(2)

On se souvient que le président des Etats-Unis a annoncé le 1er décembre l’envoi de 30.000 soldats supplémentaires avec pour objectif de sécuriser les grands centres urbains afghans et de vaincre les taliban et Al Qaîda. (...) Seule une stratégie commune avec Islamabad pourrait permettre une lutte antiterroriste efficace en Afghanistan et au Pakistan. Mais l’armée pakistanaise rechigne à lancer une offensive au Baloutchistan et dans les Zones tribales pakistanaises, là où se sont réfugiés les taliban afghans. Face à ces réticences, les Etats-Unis prévoient d’intensifier, en 2010, l’utilisation de drones au Pakistan, sous la responsabilité de la CIA. (3)

Dans une conférence donnée à Sciences Po à Paris, le général David Petraeus a tracé les grandes lignes de la stratégie américaine. Il rapporte une petite histoire celle d’un lapin devant une grotte, qui rédige une thèse où il affirme que les lapins sont les plus forts au monde. Vint à passer un renard, le lapin, sûr de lui, lui fait part de cette conviction ; le renard est sceptique, le lapin l’invite à rentrer dans la grotte et au bout d’un moment, le lapin sort avec la queue du renard autour du cou. Le même scénario se reproduit avec le loup, et l’ours. Chaque fois le lapin sort avec la queue du loup ou de l’ours autour du cou. Intrigués, les animaux de la forêt font appel à la chouette et lui demandent d’aller voir, elle qui voit dans le noir ce qui se passe dans la grotte ; la chouette visite la grotte et fait part de ce qu’elle a vu ; un énorme tigre avec des griffes énormes entre lesquelles le lapin dort à « poings fermés ». Conclusion du général David Petraeus : « Peu importe la thèse que vous faites, l’essentiel c’est d’avoir le bon conseiller. » (4)

Une première lecture appliquée à l’Afghanistan nous incite à voir dans le lapin, l’Afghanistan, dans le tigre les Etats-Unis, et la thèse [quelle qu’elle soit], celle de la politique américaine. Ce qui, par voie de conséquence, amène à dire que les Etats-Unis ne lâcheront pas le gâteau afghan. Le général quatre étoiles décrit la situation comme sous contrôle et montre que la « stratégie de l’anaconda » qui consiste à couper les taliban de leurs circuits de ravitaillement commence à porter ses fruits. Parallèlement, le général décrit un plan social de plusieurs centaines de millions de dollars destinés à améliorer le quotidien des Afghans. Pourtant les taliban résistent et avancent.

Trois événements importants sont à signaler : la découverte de gisements de métaux nobles et rares d’une qualité exceptionnelle et de gisements de pétrole importants, joints à la situation privilégiée de l’Afghanistan comme carrefour stratégique. Le deuxième fait est en rapport avec la situation sur le terrain : la coalition, c’est-à-dire en fait les Etats-Unis, n’avance pas, elle perd des hommes malgré les ravages des drones pilotés à partir de centres de contrôle du fin fond du Texas, et leurs dommages collatéraux. En clair, les taliban gagnent du terrain. Le bourbier Afghan se vietnamise. Le coût de la guerre devient insupportable pour les coalisés par ces temps de crises.

Que faire ?

Comment disposer des richesses de ce pays et ne pas perdre la face comme au Vietnam, ce qui va advenir d’une façon inéluctable ? Il faut partir ! Mais faire comme en Irak, il ne faut pas abandonner les ressources pétrolières. De ce fait, il faut négocier ! Cette fois-çi, avec les taliban modérés, la technique de l’impérialisme occidental est toujours la même, elle a été utilisée par la France justement au Vietnam et en Algérie puis aussi par les Etats-Unis en 1975 par la création de troisième force sans succès comme, l’ont montré les films tels que Dien Bien Phu, Apocalypse now et La Bataille d’Alger. Les médias occidentaux habituent l’opinion à un projet de retrait occidental d’Afghanistan. D’autant, comme rapporté dans une contribution du Courrier International, « les taliban ne veulent pas négocier. Les taliban ont promis qu’ils feront fuir l’Otan d’Afghanistan avant 2014, la nouvelle échéance prévue pour transmettre les commandes aux forces de sécurité nationale, peut-on lire dans le quotidien pakistanais Daily Times, le 22 novembre. Précisant que cette nouvelle date était « irrationnelle » et que les pays occidentaux étaient incapables d’installer un gouvernement stable à Kaboul, le porte-parole des taliban, Zabihullah Mujahid, a annoncé l’imminence de nouvelles attaques de la part des insurgés. « Les taliban ne peuvent rester silencieux, ne serait-ce qu’une seule nuit, jusqu’à l’avènement de la liberté et la formation d’un gouvernement indépendant », a-t-il conclu. » (5)

A Lisbonne, outre le président Karzaï, on note aussi la présence du Secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, et du président de la Banque mondiale, Robert Zoellick. Les deux organisations seront sollicitées pour accompagner l’Otan dans la mise en oeuvre du plan de retrait qui comporte une partie civile et le développement de l’Afghanistan. Les deux parties resteront liées par un partenariat sur le long terme, au-delà de la période de combat qui pourrait se prolonger après 2014. Les responsables de l’Otan ont, pour leur part, reconnu que des forces de la coalition resteraient dans ce pays bien au-delà de cette date en adoptant un rôle de soutien, rapporte The New York Times. Ce calendrier est cependant, susceptible d’être revu si les progrès en matière de sécurité d’ici à cette échéance ne sont pas suffisants. Il est déjà acquis que des dizaines de milliers de soldats étrangers resteront en Afghanistan après 2014 pour former les troupes afghanes et les assister. (6)

Pour les Etats-Unis, les Pakistanais sont de moins en moins fiables. De ce fait, les Américains pensent à sécuriser leurs retraites grâce à l’aide des Russes ; les ennemis d’hier. La Russie est désormais un allié objectif dans plusieurs dossiers comme la lutte contre le terrorisme, le trafic de drogue, les cyberattaques ou la prolifération des armes nucléaires. Dans l’immédiat, l’Otan cherche à transformer la Russie en partenaire en Afghanistan. Elle est ainsi sollicitée pour faciliter à l’Organisation, un transit étendu vers et hors de ce pays. Le Pakistan pris entre deux feux a très mal réagi à ce manque de confiance. « L’accord écrit l’éditorialiste du Daily Times, sur les routes d’approvisionnement conclu entre l’Alliance et Moscou, dessert les intérêts du Pakistan, qui n’est plus désormais un passage obligé vers l’Afghanistan. Islamabad y perd un outil de pression important, d’autant que les frappes de drones vont s’intensifier. »

Un article publié dans The Washington Post a secoué le pays. « Les Etats-Unis veulent élargir la zone d’intervention des drones au Pakistan », titrait le quotidien américain. Selon ce document, « cette demande américaine concerne la région de Quetta [capitale de la province pakistanaise du Baloutchistan] où serait installé l’exécutif du mouvement taliban. Ce document clarifie plusieurs points. Premièrement, les Pakistanais ont beau minimiser l’importance de la Quetta Shura [l’organe de décision des insurgés islamistes, dirigé par le mollah Omar] et nier sa présence, les Américains sont convaincus du contraire. Les raisons du refus pakistanais sont nombreuses. Quetta étant une très grande agglomération, les dommages collatéraux risquent d’être importants. Autre décision d’importance, l’Otan est parvenue à un accord avec Moscou afin de faire passer l’approvisionnement militaire occidental par la Russie à la frontière avec l’Afghanistan.(...) Notre défiance à l’égard de l’Inde et notre politique de « profondeur stratégique » ne nous ont menés nulle part. Notre pays est en train de s’effondrer devant nous, (...) Il est temps que notre gouvernement ouvre les yeux avant que le pays ne soit plus qu’un champ de ruines »(7)

L’ennemi d’hier est devenu l’ami d’aujourd’hui. Outre le fait que la Russie a une revanche à prendre en Afghansitan, on constate qu’elle demande sa part du gâteau, notamment en vendant du matériel de guerre aux Afghans. De plus, la position privilégiée de l’Afghanistan lui permettra d’avoir un oeil sur les stratégies pétrolières et gazières de l’Occident, elle qui doit placer des quantités importantes de gaz, elle pourra ainsi sécuriser le gazoduc South stream, revitaliser le gazoduc Droujba et peut-être enterrer définitivement le projet de gazoduc Nabucco, épouvantail européen pour contourner la Russie et l’Iran. Ce n’est donc pas l’avenir des Afghans qui intéresse l’Occident et la Russie. Il est à parier que les taliban reviendront au pouvoir, on les appellera "modérés" et personne ne s’occupera plus du sort des femmes afghanes et de la démocratie dans ce pays, l’essentiel est que l’Occident ne manque pas d’énergie et de matières premières. Nous sommes avertis.

Pr Chems Eddine CHITOUR
Ecole Polytechnique enp-edu.dz


 
P.S.

1. Afghanistan : 1300 civils afghans victimes des violences 22/11/2010 http://french.irib.ir

2. Des ONG appellent l’Otan à mieux protéger les civils 20/11/2010

3. La stratégie militaire occidentale Courrier international 01.07.2010

4. David Petraeus : Conférence à Science Po retransmise en direct par France 24-Paris 22 novembre 2010

5. Les taliban encore plus déterminés. Courier international 22.11.2010

6. 2014 et après ? Courrier international 22.11.2010

7. Editorial : Un grand perdant : le Pakistan Daily Times 22.11.2010

 
 
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