Les émeutes de la mal-vie : Une jeunesse algérienne en panne d’espérance

« Si on pouvait recouvrer l’intransigeance de la jeunesse, ce dont on s’indignerait le plus c’est de ce qu’on est devenu. »
André Gide (Extrait "de Les Faux-Monnayeurs")

L’Algérie a connu pendant quelques jours une situation de chaos. Un vent d’émeutes a soufflé sur l’Algérie depuis mardi soir (le 4 janvier 2011), faisant plonger le pays dans une panique telle que beaucoup n’hésitent pas à comparer cet embrasement au soulèvement d’Octobre 88. (...) La contestation a gagné plusieurs wilayas du pays. C’est que, pour les jeunes sortis, un peu partout, la cherté des produits de première nécessité n’était que la goutte qui a fait déborder le vase. Prévisibles, ces émeutes ont été précédées, il y a quelques jours, par celles des mal-logés, mais aussi de nombreuses émeutes qui se sont déclarées, un peu partout, là où ça n’allait pas bien. En fait, l’émeute est devenue le seul mode d’expression de la société, face à la démission de l’État qui, malgré les sommes colossales injectées dans le volet social, n’arrive pas à redonner espoir aux millions de désespérés. Même les islamistes, jusque-là prompts à exploiter la moindre expression de mécontentement, ont eu pour leur compte, à l’image de Ali Benhadj, parti offrir ses « bons services » aux émeutiers de Bab El-Oued. Il a failli être lynché par les jeunes, qui lui ont crié que les années 90, c’était fini ! Il n’a dû son salut qu’à l’intervention des forces de sécurité.(...)(1)

Résultat des émeutes : nous devons déplorer trois morts et 300 blessés, et des dégâts importants aux biens publics et privés. Les partis politiques ont dénoncé les jeunes et leur mode d’expression. Ils renvoient dos à dos le pouvoir et les émeutiers ou encore demandent à ouvrir des canaux de discussion, mais aucun ne fait une analyse du fond du problème. Dans cette affaire de produits de première nécessité, l’Etat a été défaillant. Chacun sait qu’il y a la spéculation, mais pourquoi dans les économies libérales le consommateur n’est pas pris en otage et que les marges bénéficiaires sont transparentes ? Je me souviens il y a une vingtaine d’années, les prix étaient administrés, c’était dit-on le socialisme de la mamelle, l’Algérien gaspillait avec frénésie les produits alimentaires qui étaient bradés (le sucre à 2 DA le kilogramme, la bouteille de Safia à 15 DA.) Après 88, changement de cap, on passe à l’économie de marché à la mondialisation-laminoir, au « néolibéralisme sauvage » sans avoir mis en place les instruments de régulation visant à « moraliser » la jungle de l’informel où même le petit détaillant y trouve son compte, pas de factures, pas de chèques, pas d’impôts. Le consommateur en bout de chaîne, jouant le rôle de variable d’ajustement, se trouve démuni face aux requins, et l’Etat n’intervient pas selon les canons néolibéraux, du moins d’Etat.

Comme l’écrit le philosophe Dany Robert Dufour, « la gouvernance -tant encensée chez nous de notre point de vue-, c’est le libre affrontement des intérêts privés sans instance régulatrice. Quand on joue à ce jeu, c’est toujours les intérêts les plus forts qui remportent la mise. C’est pourquoi, on a tort de se représenter la gouvernance comme un approfondissement démocratique. La régulation se fait au profit des plus puissants ». En clair, c’est la liberté du renard dans le poulailler. Les recettes du Nord ne s’appliquent pas au Sud sans une profonde analyse de la finalité. Il y a pour le pouvoir urgence à revoir tout ça et à éviter le mimétisme ravageur. La mondialisation dimensionnée à la taille des puissants ne laisse pas de place aux faibles. Il serait de la plus haute importance de revoir fondamentalement l’application de cette doxa néolibérale chez nous. Ne peut-on pas élargir la liste des produits avec une moralisation des prix d’une liste de produits de première nécessité élargie ? avec un minimum et un maximum négociés en fonction des cours mondiaux, le consommateur aurait à payer un prix fixe. On l’aura compris ; dans un circuit limpide, ceux qui seraient tentés par manipuler les prix seraient repérés et rendraient compte.

Mais est-ce seulement cela qui a fait réagir les jeunes ?

Octobre 1988- janvier 2011. Près de 23 ans, soit globalement la population qui est soit à l’Ecole, soit à la vie active, soit à l’université. Ceux qui ont plus de 23 ans étaient enfants en 1988. Personne à ma connaissance n’a analysé les dynamiques souterraines qui sous-tendent le monde des jeunes, leurs mal-vie leur façon de s’organiser pour garder la tête hors de l’eau, leur désespoir dont le phénomène harraga n’est qu’une des multiples facettes. C’est un fait, les jeunes sont en pleine errance ! Nous avons tous nos parts de responsabilité. Quand des jeunes brûlent des écoles ou des CEM d’où ils ont été, vraisemblablement, exclus, c’est un message ! vous m’avez exclus, je me venge à ma façon avec mes « frères de condition » pour que l’Ecole ou le CEM ne serve pas aux autres ! C’est dire si le système éducatif dans son ensemble est interpellé ! J’en veux à tous ceux qui n’ont pas su anticiper, d’abord au ministère du Commerce qui a été dépassé par les événements comme conséquence, l’explosion du désespoir a fait le reste. Dans cette dramatique affaire, chacun a sa part de responsabilité. C’est d’abord, le ministère de la Jeunesse qui est devenu le ministère de l’Equipe de football. Certes, des réalisations mais là, comme ailleurs, les constructions, les réalisations confiées à des étrangers avec l’argent de la rente. Quand on voit la télévision déverser des flots d’informations superficielles, on est saisis d’une crise d’urticaire. On comprend que les jeunes cherchent ailleurs, des voies de salut. J’en veux à l’information qui fait que « l’Unique » n’est pas regardée parce que pas crédible et qu’on y entend toujours un seul son de cloche par manque de débats réels, à croire que la société civile n’a pas son mot à dire sur la marche du pays et notamment sur les grands dossiers qui engagent l’avenir de ces jeunes. Même le ministère de la Solidarité, qui proposait des CDD, a participé à la clochardisation de la jeunesse.

J’en veux à la culture qui a réussi à abrutir la jeunesse en lui proposant une sous-culture de l’abrutissement où il est invité à « se divertir », alors qu’il faut lui proposer de l’éducation, du travail, bref, de la sueur au lieu de soporifiques coûteux et sans lendemain. On croit à tort que le football et la Star Ac voire les émissions de danse et chants de stars payés avec l’argent du contribuable, pouvaient amener une sérénité permanente. Cruelle erreur : c’est une drogue dure car l’addiction se paie en émeutes de mal-vie.

Où est la solution ? Si on peut déplorer le désordre, on peut comprendre par exemple que tout a été fait pour provoquer ces émeutes, Ce n’est pas seulement la vie chère et les stratégies pour créer une pénurie c’est aussi l’absence de perspective. Dans une contribution en novembre 2009, après la victoire de l’Equipe nationale à Khartoum, j’avais attiré l’attention contre l’instrumentalisation des espérances des jeunes.

« Le symbole d’un pays n’est pas uniquement dans une Equipe nationale de foot, mais ses institutions nationales. Il est aussi dans ses formateurs qui, au quotidien, entretiennent la flamme vacillante de la science. S’il faut une équipe de football pour rassembler les gens et faire qu’ils se parlent, qu’ils se respectent, y a vraiment un problème de fond à régler. (...) Que l’on ne s’y trompe pas ! Les Jeunes ne doivent pas être manipulés. On dit souvent que ce sont des grenades dégoupillées. Il faut leur proposer une perspective d’avenir autrement que par la charité et le saupoudrage à géométrie variable. Ceci étant dit et au risque de me répéter, ce que nous avons vu nous a rappelé la ferveur de l’Indépendance, l’ambiance la joie de vivre et de communier ensemble sans faux-fuyants. Les jeunes, qui en 4 X4, qui en voiture, qui en bus ou en camionnette, chacun selon ses moyens, voulaient être de la fête. Le ministère de la Jeunesse ne devrait pas être celui uniquement de l’Equipe nationale. La jeunesse est notre richesse commune. Elle doit être la préoccupation de tous les départements ministériels, à commencer par l’éducation qui devrait revoir fondamentalement sa vision de l’éducation, la formation professionnelle mais aussi l’enseignement supérieur qui doit sortir des sentiers battus du mimétisme ravageur d’un Occident, qu’on se le dise, ne veut que son bonheur... »(2)

Personne à notre sens n’a analysé du point de vue sociologue les dynamiques souterraines du fonctionnement des cerveaux des jeunes. Il y a là un champ d’investigation pour les sciences sociales. C’est un fait que les jeunes ont un langage à eux. Ils ont aussi, par la force des choses, mis en place des stratégies d’évitement, de contournement des problèmes qui sont en fait des stratégies de survie dans un monde qui leur échappe. On dit que les jeunes « en partance pour le Canada », sont en réseau et échangent des informations sur la meilleure façon d’éviter les écueils. L’Internet leur permet d’être solidaires de personnes qu’ils ne connaissent pas. Justement, l’Internet et les technologies de l’information et de la communication ont provoqué un véritable divorce des jeunes d’avec leurs parents.

Comme l’écrit si bien Caroline Keribin lectrice :

« Nos enfants appartiennent à l’univers de la médiatisation et d’Internet. Dès leur plus jeune âge, le Web est installé dans leur vie. (...) Nos enfants, eux, ne sont ni séduits ni intéressés par Internet. Ils ont créé la culture du Web, ils y sont nés. Pourquoi une telle « r-évolution » ? Internet réunit trois qualités essentielles à ce que souhaite la jeunesse actuelle : il est virtuel, il est instantané et il est anonyme (ou semble l’être). Trois atouts qui corroborent l’individualisme exacerbé des jeunes du XXIe siècle. Aujourd’hui, la communication est virtuelle, elle s’exprime sur Facebook, Twitter ou Myspace. On a des « amis » qui ont les mêmes goûts ou les mêmes affinités mais rien ne nous oblige à les rencontrer ni même à les connaître puisque malgré notre cyberprofil, on reste anonyme, bien au chaud derrière son écran d’ordinateur. (...) Face à ce constat, ne faut-il pas repenser notre éducation ? Ne sommes-nous pas en décalage face à des jeunes dont les valeurs communautaires sont radicalement différentes des nôtres ? (...) Bien entendu, nous en sommes encore à une ère de transition, intergénérationnelle où parents et enfants ont un rapport différent à la culture du Net. Cette période de cohabitation, de mutation culturelle, nous autorise, nous parents, à nous poser en censeurs sur la base des valeurs d’hier et...d’aujourd’hui, mais sommes-nous les garants du monde de demain ? Rares sont les périodes de l’histoire où parents et enfants subissent un tel écart technologique et sans doute culturel. Ne devient-il pas difficile, dans ces conditions, de continuer à maintenir un lien intergénérationnel quand on ne voit pas, on ne parle pas des choses de la même façon ? Il est temps de définir avec nos enfants un mode de communication interactif, une éducation partagée où, au lieu de s’opposer, il convient de s’adapter.(...) L’Education nationale a le devoir de se réformer dans ce sens, sous peine de créer des générations de frustrés, d’être confrontée à une éducation parallèle et concurrentielle non maîtrisée. Comment peut-on enseigner si l’on est déconnecté du monde de ses élèves ? Il est grand temps d’arrêter d’être aveugles et de laisser nos enfants s’orienter sans boussole dans ce monde qui les a déjà happés. »(3)

Le philosophe Dany Robert Dufour pense que le problème est plus profond :

« La génération Internet » dit-il, sait se balader sur la Toile, mais pas toujours s’y repérer. Là comme ailleurs, les enfants qui s’en sortent le mieux sont ceux qui vivent dans des milieux culturellement favorisés. Notre société est en train d’inventer un nouveau type d’agrégat social mettant en jeu une étrange combinaison d’égoïsme et de grégarité que j’épinglerai du nom d’« ego-grégaire ». Il témoigne du fait que les individus vivent séparés les uns des autres, ce qui flatte leur égoïsme, tout en étant reliés sous un mode virtuel pour être conduits vers des sources d’abondance....La télévision est avant tout un média domestique, et c’est dans une famille déjà en crise qu’elle est venue s’installer. De groupe structuré par des pôles et des rôles, la famille devient un simple groupement fonctionnel d’intérêts économico-affectifs : chacun peut vaquer à ses occupations propres, sans qu’il s’ensuive des droits et des devoirs spécifiques pour personne. La télévision change les contours de l’espace domestique en affaiblissant encore le rôle déjà réduit de la famille réelle et en créant une sorte de famille virtuelle venue s’adjoindre à la précédente. Certaines études nord-américaines l’appellent depuis longtemps déjà le « troisième parent »(4)

Télévision, micro-ordinateurs téléphones portables autant de parents qui remplacent les vrais parents. Dans cet univers, où la société algérienne des parents semble dépassée, il est facile de comprendre que des leçons de morale à l’ancienne n’ont plus cours. De plus, notre système éducatif devrait être revu pour intégrer ce nouveau bouleversement planétaire. Les enfants n’écoutent plus parce que tout autant que nous sommes et surtout l’Etat, n’avons pas su répondre à la jeunesse qui aspire à la connaissance mais aussi à la liberté, la réussite sociale. Ce que les médias étrangers leurs « proposent » le temps d’une connexion télescopent brutalement l’amère réalité de leur quotidien fait d’incertitude, d’ostentation de m’as-tu-vu des riches qui ont jailli du néant.

Les donneurs de leçon outre-mer devraient avoir un peu plus de décence et d’objectivité pour ne pas amalgamer leur vécu, voire leur haine avec des événements certes graves tant il est vrai qu’il s’agit de la sève de ce pays pour lequel sont morts plus d’un million de la fine fleur. L’Algérie occupe les médias étrangers, uniquement quand c’est le chaos, mais pas quand des réalisations sont faites. Sans faire dans le m’as-tu- vu, une prouesse technologique comme la réalisation de l’autoroute Est-Ouest, digne de la conquête de l’Ouest, mutatis mutandis, n’a fait l’objet d’aucun commentaire, parce que « ça ne saigne pas »...

En définitive, il nous faut retrouver cette âme de pionnier que l’on avait à l’Indépendance en mobilisant, quand il y a un cap. Imaginons pour rêver que le pays décide de mettre en oeuvre les grands travaux autrement que de les confier aux Chinois et Japonais, sans sédimentation ni transfert de savoir-faire, il mobilisera dans le cadre du Service national, véritable matrice du nationalisme et de l’identité, des jeunes capables de faire reverdir le Sahara, de s’attaquer aux changements climatiques, d’être les chevilles ouvrières à des degrés divers d’une stratégie énergétique qui tourne le dos au tout-hydrocarbures et qui s’engage à marche forcée dans les énergies renouvelables. Nul besoin alors d’une Equipe nationale qui nous donnera le bonheur épisodiquement, le bonheur transparaîtra en chacun de nous par la satisfaction d’avoir été utile, et en contribuant par un travail bien fait, par l’intelligence et la sueur, à l’avènement de l’Algérie de nos rêves. Il ne tient qu’à notre volonté de faire de nos rêves une réalité.


 
P.S.

Notes/Références

1. Azzeddine Bensouiah : Cherté de la vie, chômage et hogra:Liberté 8.01.2011

2. C.E.Chitour : Hymne à la jeunesse et à sa soif de vie L’Expression 21.01.2011

3. Caroline Kéribin : La cyberéducation Le Monde.fr 17.09.10

4. Dany Robert Dufour : Vivre en troupeau en se pensant libres. Le Monde Diplomatique. Janvier 2008.

 
 
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