Ibn Khaldûn, la Voie et la Loi

La Voie des Soufis.

Abou Zeid Abd ur-Rahman Bin Mohamad Bin Khaldoun al-Hadrami alias Ibn Khaldûn (1), juriste, philosophe, historien, homme politique, diplomate est considéré comme le fondateur de la sociologie et le précurseur d’une vision moderne de l’histoire. De nos jours, il est notamment connu comme l’auteur de deux ouvrages de renommée , la Muqaddima et le Kitab al I’bar (2). Le reste de l’oeuvre du philosophe et penseur maghrébin est inconnu.

Tel est le cas du traité intitulé Shifâ al-sâ’il li-tahdhîb Al-masâ-il - (La réponse satisfaisante à celui qui cherche à élucider les questions), l’une des oeuvres de jeunesse de Ibn Khaldûn écrite avant son départ pour l’actuelle Algérie où il rédigea la Muqaddima.

Ce texte au contenu religieux revêt une dimension temporelle puisqu’il a un lien avec l’actualité de Grenade autour des années 773-775 (1372-1374) et doit sa composition à des événements bien particuliers.

À l’origine de ce traité une controverse parmi les membres de la communauté des Murîdîn (3) à Grenade qui porte sur la question du Shaykh, c’est-dire le maître spirituel. La question qui les divisait était la suivante : pour s’engager dans la voie mystique, est-il nécessaire d’être sous la conduite d’un shaykh ou peut-on s’auto-diriger en s’appuyant sur des ouvrages spécialisés en la matière ? Cette controverse qui porte sur l’idée d’évacuation ou non du shaykh se transforme très vite en dispute qui s’amplifie. Certains usent de la violence. D’autres cherchent des soutiens et consultent des spécialistes, en l’occurrence des savants, des connaisseurs des sciences spirituelles... Mais en vain.

Pour tenter de répondre à ce questionnement qui pose une problématique de type nouveau, le juriste Abû Ishaq Ibrâhîm Shatîbî (m. 790/1388) intervient. Dans un premier temps, il consigne la controverse et les arguments des uns et des autres dans un mémoire. Puis il sollicite une fatwâ, c’est-dire une consultation juridique en s’adressant à deux savants de Fès : Abû l-’Abbâs Ahmad Ibn Qâsim (m. 778/1376) qui était jurisconsulte et ascète, et Abû ’Abd Allâh Muhammad (m. 792/1390), érudit en matière de fiqh. Bien qu’il ne fut pas sollicité par Shatîbî, Ibn Khaldûn s’empare de la controverse et propose une fatwâ qui ne se limite pas à répondre à la question du shaykh. À travers Shifâ al-sâ’il li-tahdhîb Al-masâ-il, ouvrage écrit entre novembre 1372 et aout -septembre 1374, lors de son séjour à Fès, Ibn Khaldûn propose une réflexion plus large sur la nature et l’évolution du soufisme en adoptant le point de vue d’un juriste.

Le traité est structuré en cinq sections. Dans la première partie, Ibn Khaldûn propose une définition étymologique du terme Sufi. C’est ainsi qu’on apprend que ce mot ne vient ni de souf (laine) ni de suffa (banc) ni de safâ (pureté). Puis tout en se basant sur des données juridiques, philosophiques et historiques, il s’attache à expliquer le tasawwuf qu’il définit comme l’observance vigilante (ri’âya) du comportement bienséant vis-à-vis de Dieu, dans des oeuvres intérieures et extérieures, par l’exacte fidélité à Ses ordonnances, en mettant en premier plan l’intérêt pour les actes des coeurs, dont on surveille étroitement les mouvements cachés, dans l’ardent désir d’obtenir par là le salut.

Dans cette première partie, l’auteur se lance dans une division des obligations divines. Il distingue ainsi deux types d’oeuvres : le fiqh de l’extérieur qu’il définit comme les oeuvres des membres qui concernent les qualifications juridiques - et - renvoient aux actions des membres. Selon Ibn Khaldûn, le faqih, c’est-à-dire le juriste ou le jurisconsulte (Muftî) détiennent ce type de science.

La seconde oeuvre, le fiqh de l’intérieur qui fait référence aux qualifications des actions des coeurs est désigné sous le vocable tasawwuf. Les soufis attachent une grande importance à ce type d’oeuvre connu sous le nom de fiqh al-wara (science de la vie dernière).

Dans la seconde partie, l’auteur analyse la démarche mystique des Soufis qu’il définit comme un combat spirituel (mujâhada) et distingue trois niveaux de tasawwuf :

le premier combat qui est celui de la piété (taqwâ) est une obligation personnelle et s’impose à tous les croyants. Elle vise la recherche du salut dans le but d’éviter le châtiment éternel et ce, en respectant les lois divines ;

le second combat renvoie celui de la rectitude (istiqâma) où le croyant se doit d’adopter les prescriptions du Coran et celles pratiquées par le Prophète. Ce combat est recommandé pour la communauté mais il n’est d’obligation personnelle que pour le Prophète ;

le troisième combat qui vise le retrait du voile (kashf al hijâb) renvoie à la recherche de la connaissance des choses divines et ainsi la saisie surnaturelle du monde spirituel et du Royaume des cieux et de la terre. Ce troisième niveau de combat est sous le coup de l’interdiction attachée au blâmable.

Dans la troisième partie, Ibn Khaldûn expose sa réflexion sur le tasawwuf, sa situation actuelle ainsi que son évolution.

La quatrième partie est centrée sur la question du shaykh, l’objet central de la controverse. Ainsi, selon Ibn Khaldûn, le recours au shaykh se fait selon les trois niveaux de tasawwuf analysés dans la seconde partie. Dans le combat de la piété qui consiste en l’apprentissage des préceptes et des décrets de Dieu, le croyant n’est pas tenu de recourir au shaykh pour atteindre son but étant donné qu’à ce niveau, il s’agit d’une obligation personnelle. Concernant le combat de la rectitude où il est question pour l’aspirant mystique d’adopter les préceptes du Coran et les enseignements du Prophète, le croyant a besoin dans une certaine mesure d’un maître-enseignant qui est un juriste (faqîh). Reconnaissant les risques de cette entreprise, Ibn Khaldûn recommande cependant de s’appuyer sur l’aide d’un maître-enseignant.

Dans le troisième combat qui vise le retrait du voile, c’est-à-dire la saisie surnaturelle des secrets du Royaume des cieux et de la terre et ainsi la connaissance directe du monde spirituel, la présence d’un enseignant-éducateur désigné sous le nom de shaykh est obligatoire et ce, en sa qualité de connaisseur puisqu’il est expérimenté et est en capacité de discerner ce qui est bénéfique et nuisible. Autrement dit, Ibn Khaldûn soutient l’idée selon laquelle l’initiation et la conduite de l’aspirant mystique dans son cheminement spirituel est normalement de la compétence du faqîh mais ce dernier cède cette fonction spécifique au shaykh qui est en quelque sorte, le faqîh compétent dans le fiqh des coeurs car il a le don du discernement et il a vécu cette expérience spirituelle qui vise à l’effacement du moi humain au bénéfice du moi divin.

La nécessité de la présence d’un guide lors du processus du retrait du voile place Ibn Khaldûn du côté de la thèse des partisans du guide spirituel tout en prenant la liberté de la structurer et de l’enrichir. C’est ainsi qu’il distingue deux types de maîtres : le maître-enseignant dont le rôle est de transmettre les sciences consignées dans les livres et le maître-éducateur qui accompagne l’aspirant mystique tout au long du processus de la levée du voile.

Dans la cinquième partie, conformément au souhait de Shatîbi, Ibn Khaldûn présente la controverse des Soufis qu’il divise en dix questions et commente les arguments et les échanges des uns et des autres.

D’une manière générale, l’intervention de Ibn Khaldûn dans cette controverse sur la question du shaykh a permis à ce dernier de livrer une réflexion qui dépasse l’objet de la dispute des Soufis de Grenade. En effet, en s’immisçant dans ce débat, Ibn Khaldûn s’est livré à une analyse détaillée et exhaustive sur le tasawwuf qu’il ramène au fîqh lui conférant ainsi un caractère essentiellement juridique. Cette orientation trouve son explication dans le contexte et le lieu d’où Ibn Khaldûn a réfléchi sur la question du tasawwuf.

Ce traité antérieur à la Muqaddima mérité d’être lu. Car il nous familiarise avec la pensée d’Ibn Khaldûn et nous informe sur les courants de pensée religieux ainsi que les conflits relatifs à l’Islam d’Occident qui existaient au Maghreb et en Andalus durant les VIIIe et XIV siècles.

Cet ouvrage nous fait voyager dans un autre temps. Il nous fait connaître d’autres lieux. Il nous révèle des modes de pensée d’ailleurs. Il nous permet de découvrir la pensée d’un génie qu’il nous faut apprécier à sa juste valeur. Et à tout prix !

Notes :

1) Ibn khaldûn est né à Tunis (732 /1332). Il est décédé en 808 au Caire. Il a occupé des postes politiques au Maroc et Tunis. A Grenade, il est Ambassadeur à la cour de Pierre Le Cruel de Castille. En Egypte, il a occupé la fonction de Premier Juge Malikite. Son autobiographie a été écrite par Muhammad Ben Tâwît al-Tânjî, publiée au Caire en 1951 et traduite en langue française par Abdesselam Cheddadi sous le titre Voyage d’Occident et d’Orient, parue aux Editions Sindbad, en 1980.

2) En lanque arabe, Muqaddima signifie introduction. Le titre de l’oeuvre de Ibn Khaldûn a été traduit par le terme Prolégomènes. Ibn Khaldûn est l’auteur d’un ouvrage sur l’histoire universelle qui se compose de trois livres, d’une introduction et d’une autobiographie qui porte le titre de Kitab al âiber, wa diwan al moubtada wa’l kabar, fi ayyami’lâarab wa’l Aâdjam wa’l Barbar (Livre des exemples instructifs et recueil d’origines et de récits, concernant l’histoires des Arabes, des peuples étrangers et des Berbères). Dans le premier livre, l’auteur traite des effets de la civilisation sur l’esprit de l’être humain. Dans le second livre qu’il divise en quatre parties, il traite de l’histoire des Arabes et des peuples étrangers. Le troisième livre porte sur l’histoire des berbères dans l’Afrique septentrionale. L’introduction et le premier livre forme l’ouvrage intitulé Al-Muqaddima (Prolégomènes. Ce fut le linguiste et orientaliste français Antoine-Isaac Silvestre de Sacy qui fit connaître Ibn Khaldûn en Europe.

3) Murîd est le singulier de Murîdîn, terme soufi qui signifie novice, aspirant, débutant, mystique ou disciple.

Bibliographie

1)Ibn Khaldûn, Discours sur l’histoire universelle, traduit de l’arbe par Vincent Mansour Monteil, Actes Sud, Thésaurus, 1184 pages, Février 1997, 27,50 €

Lexique :

faqih : homme de droit

Fatwâ : avis

Fikr : pensée

Fiqh : droit

Haqiqa : Vérité

’Ilm : savoir

Imam : guide

Imân : foi

Murîd : aspirant Dieu

Mutasawwif : celui qui se livre aux pratiques du Soufisme

Najât : salut

Taqwâ : piété

Tariqa : Voie

Tasawwuf : la Voie des Soufis

Tawhîd : confession du Dieu unique

Wusûl : aboutissement

Najât : Salut

Sharî’a : la loi

Shaykh el-mu’allim : maître-enseignant

Sufi : celui qui se livre aux pratiques du soufisme


 
P.S.

Ibn Khaldûn, "la Voie et la Loi", coll. "Babel" traduit de l’arabe, présenté et annoté par René Perez, Actes Sud, novembre 2010, 300 p. - 9,50 € Première édition, Actes Sud, 1991

 
 
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