Le Maroc va-t-il connaitre une révolution comme celle qu’ont vécue La Tunisie et l’Egypte ?

Par Kalid Jamai [1]

A priori, on serait tenté de le croire.

On serait alors devant le phénomène dit de dominos.

En fait, nul ne peut prévoir l’avenir, nul ne peut présager du devenir d’une situation complexe et en perpétuelle mutation tant les voies de l’Histoire sont impénétrables comme le sont celles du seigneur !

Certes, tous les ingrédients d’une explosion sont réunis : des milliers de diplômés chômeurs, situation socio-économiques plus que préoccupante, répartition des richesses inique, corruption endémique et au plus haut niveau, inexistence de partis véritablement représentatifs ayant donc pignon sur rue, rôle déterminant des sécuritaires, atteintes aux libertés individuelles, recours à la torture, mise sous tutelle de la presse etc.

Par contre, il ait des différences déterminantes entre les situations au Maroc, d’une part, La Tunisie et l’Egypte, d’autre part.

Dans ces deux pays, on a eu affaire à des dictatures fermées sur elles mêmes : aucun espace de la liberté, un pouvoir personnel qui se veut infaillible, une mise en coupe des richesses du pays par une minorité affiliée au dictateur comprenant les membres de sa famille : en Tunisie, celle des Trabilssi, en Egypte, celle de Moubarak lequel disposerait d’une fortune évaluée à quelques 50 milliards de dollars !

En un mot ces deux régimes ne disposaient d’aucune soupape de sécurité.

Ce qui n’est pas le cas du Maroc.

Déjà Hassan II s’était toujours arrangé pour laisser un peu de mou, préférant anticiper sur les événements, suscitant un espoir, illusoire certes, mais qui empêchait les « mécontents » de son régime, de verser dans le désespoir et franchir le Rubicon, le point de non retour.

C’est dans cette stratégie qu’il faut replacer sa dernière manœuvre, véritable esbroufe politique, « l’alternance consensuelle » qui a consisté à « associer », l’opposition à un simulacre de pouvoir assurant ainsi une transition monarchique en douceur.

De même qu’il a permis, entre autres l’éclosion, lors des dernières années de son règne, d’une presse indépendante au ton très libre et très critique et aux milliers de chômeurs diplômé de s’exprimer, relativement, sur la voie publique.

Par ces stratagèmes, il a pu empêcher que l’exaspération, les frustrations et le désespoir des populations marocaines n’atteignent le point de non retour et ne débouchent sur une révolte, voire même une révolution.,

Son successeur, après une période où il a donné l’impression qu’il allait procéder à l’instauration d’une véritable démocratisation, s’inscrivit très vite dans sillage de la stratégie paternelle.

Une continuité dans le changement.

Pire, au fil des années, on a assisté à une régression dans plus d’un domaine : liberté de presse, d’expression, respect des droits humains sans parler d’une extension de la corruption, une multiplication des abus de pouvoir, un octroi des passes droits qui a permis à l’entourage royale, à des commis de l’état et autres officiers supérieurs de l’armée d’amasser des fortunes colossales, un renforcement de l’ économie de rente, sans parler de l’affairisme boulimique royale, de l’exploitation de l’épargne des travailleurs au bénéfice de cet agiotage et de l’approfondissement du fossé qui sépare riches et pauvres.

De telles intempérances ont entrainé, tout au long de ces dernières années des dizaines d’intifada à connotation tribale, véritables micro ruptures socio-économiques comme ce fut le cas à Sidi Ifni, Séfrou, Nador, El Houceima, Tinghir, Tata, Ben Smim et autre Bourfa, Jerrada.

Lors de ces intifadas, les populations sont descendues dans les rues pour crier leur désespoir, pour revendiquer leurs droits à la santé, à l’enseignement, à une répartition plus juste des richesses, pour dénoncer la corruption, les abus de pouvoir, et par-dessus tout, pour clamer leur droit à la dignité.

Ce faisant, ces populations prenaient, directement, en charge leurs revendication, exprimant, par là même, le manque total de leurs confiance dans les « élus » de leurs circonscriptions ainsi que dans les partis politiques dont sont issus ces pseudo-représentants.

C’est dire que le Maroc connait, depuis de nombreuses années, à travers ces intifadas une contestation presque permanente avec parfois des heurts très violents comme ce fut le cas à Sidi Ifni ou Séfrou mais aussi des suicides, ceux notamment de l’affaire « Ennajat ».

Ces intifadas ne sont ni des jacqueries, ni des révoltes.

Ils sont l’expression d’un raz le bol en latence mais qui risque de se muer en une véritable révolution comme ce fut le cas en Tunisie et Egypte.

Une mutation que peuvent accélérer les révolutions tunisiennes et égyptienne du fait :

- qu’elles ont libéré les masses de la peur qui les tétanisait,

- apporté la preuve que « les tyrans ne nous paraissent grands que parce que nous sommes à genoux »

- prouvé que ces peuples pouvaient chasser du pouvoir les dictateurs.

Au demeurant, les intifadas qu’a connues le pays ont joué, elles aussi, le rôle de soupapes de sécurité car سans elles, on aurait assisté à une totale déflagration à la tunisienne ou égyptienne.

Autres soupape de sécurité : les « Tansiquiates » ou « comités de coordination », au nombre d’une soixantaine. Celles-ci, constituées par l’Association Marocaine des Droits Humains, des partis d’extrême gauche, tel « Ennahj Démocratique », Attac, dissidents des partis de la Koutla, et autres organisations de la société civile. Ces Tansiquiates, outre qu’elles mènent des actions revendicatrices ou dénonciatrices de la cherté de la vie entre autres, ont joué le rôle de régulateur des intiffadas, faisant en sorte qu’il n’y ait pas de dérapages tout en servant, souvent, d’interface avec le makhzenne, empêchant ainsi que ces « soulèvements » ne se transforment en affrontements sanglants.

Restent à savoir si ces soupapes de sécurité vont rester opérationnelles et efficientes ad vitam aeternam surtout après les bouleversements qu’ont connus la Tunisie et l’Egypte ?

Déjà les langues se délient et les revendications se font plus précises. Le dernier communiqué du PSU et l’appel sur Face book du réseau 20 février, « Liberté et démocratie maintenant » appellent à l’instauration d’une monarchie parlementaire où le roi règne mais ne gouverne pas, à la fin d’une monarchie affairiste tout en réclamant l’élaboration d’une nouvelle constitution etc. Autant de revendications que l’on chuchotait, hier, que l’on revendique aujourd’hui, haut et fort.

Fort peu probable, donc, un effet domino, mais une accélération et un approfondissement des revendications sans aucun doute.

Tout dépend de la réaction du monarque. Va-t-elle comprendre ou non que le temps de la monarchie absolue de droit divin est révolu et que « quand survient le temps des bouleversements, nul ne peut arrêter son cours, nul ne le fuir, mais seuls quelques uns parviennent à s’en servir. »

Sources : lakome.com


Notes

[1] Khalid JAMAÏ est l’ancien directeur du journal L’Opinion, organe central de langue française du parti de l’Istiqlal (Parti de l’indépendance, le parti historique et aussi le parti du premier ministre).
Khalid JAMAÏ, a quitté son parti suite à des divergences au sujet de la réforme constitutionnelle de 1996, négocié par son parti et le parti socialiste avec Hassan II. Il est considéré comme un refuznik.


 
 
 
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