Algérie

Pleure ô pays bien-aimé !

« Si nous vivons, nous vivons pour marcher sur la tête des puissants... Car les puissants ne travaillent qu’à marcher sur nos vies. » (William Shakespeare)

Par Smaïl Medjeber

Pleure, ô pays bien-aimé ! Pauvre Algérie ! Une Algérie qui devrait être un grand paradis, par ses belles montagnes, ses magnifiques collines, ses belles plages, son soleil, ses belles filles et ses beaux garçons, en plus de ses ressources souterraines.

Cette Algérie qui fut le grenier à blé de Rome. Ce pauvre et pourtant riche pays, est devenu un enfer pour le peuple. Ce peuple qui se retrouve écrasé par les tenants du pouvoir totalitariste, des généraux j’m’en foutistes, des sans âme, des prédateurs, entourés de leurs larbins, leurs bonniches, leurs sous fifres, leurs valets, leurs majordomes, leurs lèche bottes, leurs baise mains et baise c…ls. Tous ces pourris, ces malpropres, ces malfrats sans scrupules, tous ces voyous, ces truands, ces mercenaires, ces vampires, ces concierges du pouvoir, qui ne pensent qu’à se remplir les poches. Tout ceux à qui, en Algérie, depuis l’indépendance à ce jour, profitent les crimes de l’usurpation, de l’imposture, de l’oppression et de la répression. Tout cela, au détriment des intérêts et des droits du peuple. Comme l’avait si bien écrit, le grand écrivain, l’intellectuel révolté, Kateb Yacine, dans sa préface à l’ouvrage, Histoire de ma vie, de Fadhma Aït Mansour : « Trop de parâtres exclusifs ont écumé notre patrie, trop de prêtres de toutes religions, trop d’envahissements de tout acabit se sont donné pour mission de dénaturer notre peuple, en l’empoisonnant jusqu’au fond de l’âme, en tarissant ses plus belles sources, en proscrivant sa langue ou ses dialectes et en lui arrachant jusqu’à ses orphelins. »

C’est vraiment dommage, mille fois dommage, que dis-je ? Des millions de fois dommage, que cette belle Algérie, alors qu’elle venait juste de renaître, de se libérer de l’emprise colonialiste, elle retombe, sans même avoir eu le temps de jouir de cette renaissance et de cette libération, dans une autre emprise, celle d’un gang militariste, avide de pouvoir et de richesses, des spoliateurs, des rapaces, des sanguinaires.

Et que dire encore, de ces bourgeons d’algériennes et d’algériens, qui se sont sacrifiés à la fleur de l’âge, ne sachant pas à quel Saint se vouer, pour réclamer leurs naturels et légitimes droits, à l’instar de moi-même et de mes camarades, tombés entre les mains de ces dictateurs, de ces rapaces, de ces sanguinaires, rien que pour réclamer le légitime et naturel droit d’écrire et parler berbère ? Combien, comme nous, connus (es) ou inconnus (es), ont donc souffert ? Tous les algériens ont souffert, comme le confirme cet article – osé – de l’hebdomadaire national Algérie-Actualité, dans son numéro 1120, paru le 8 avril 1987, dont voici un extrait, lequel résume tout sur la dictature que subit le peuple algérien : « …L’algérien était ankylosé puis momifié dans des textes qui lui interdisaient même jusqu’au moindre murmure. La toute puissance étatique et l’appareil politique réfléchissaient pour lui, veillaient sur lui et géraient même jusqu’à son intimité. Pour un tour de chant, une animation de quartier, un robinet à réparer… »

Sous le joug de ces dictateurs auto proclamés, de cet Etat policier omnipotent, barbare, l’Algérie continue donc de souffrir. Ses services de la répression utilisent tous les moyens, tous les voyous, des pourris, des truands, des gens sans cœur, sans cerveau, sans âme, sans honneur, sans foi, ni loi, des hommes de mains sans scrupules, en quête de valorisation, ou pour quelques sous ou pour un bar, une villa, un lopin de terre, voire même pour occuper des fonctions, en montant, tels des reptiles ou des singes, du bas en haut de l’échelle du pouvoir, en contrepartie de leurs basses besognes. Ils sont, à la fois, reptiles et singes.

L’Algérie est prisonnière d’une junte militaire qui s’est auto gradée, auto promue, autoproclamée, auto attitrée, tenant le peuple algérien, en le terrorisant, en otage, serviable et corvéable, à leur merci. Ainsi que témoigne Mohammed Samraoui, ex-colonel, ex-cadre de la Sécurité militaire : « Ce qu’il faut comprendre, c’est la mentalité très particulière de ces généraux, que j’ai côtoyés de près : pour eux, la vie des gens du peuple [algérien] n’a rigoureusement aucune valeur ; … Dès 1994, j’ai pu constater que les hommes du DRS avaient pris l’habitude de torturer et tuer leurs concitoyens comme s’il s’agissait de simples insectes…. » (In Chronique des années de sang. Algérie : comment les services secrets ont manipulé les groupes islamistes, Denoël, Paris, 2003).

Les intellectuels insoumis, résistants, n’ont d’autres choix qu’entre l’exil ou la tombe. Avec « un peu de chance », survivre en prison. Quant aux opposants, ils seront suivis, poursuivis partout, jusqu’à l’entrée de leur immeuble-refuge, pour les abattre, comme ce fut le cas du Grand homme, maître André-Ali Mecili, avocat au barreau de Paris, cheville ouvrière de l’opposition algérienne à l’étranger, abattu de trois balles dans la tête, à Paris, le 7 avril 1987, par un truand, meurtre commandité par le pouvoir algérien. Quelques années auparavant, se sachant personnellement menacé, il avait écrit dans un texte qui sera trouvé après sa mort : « Lorsqu’on ouvrira cette lettre, se sera accomplie une destinée qui, depuis ma plus tendre enfance, n’aura jamais cessé de hanter mon esprit. [...] Je meurs sous des balles algériennes pour avoir aimé l’Algérie. [...] Je meurs pour avoir vu mourir l’Algérie au lendemain même de sa naissance et pour avoir vu bâillonner l’un des peuples de la Terre qui a payé le plus lourd tribut pour affirmer son droit à l’existence. »

Ce droit à l’existence, précisément, les jeunes algériens, de génération en génération, ne l’ont pas eu, ne l’ont pas encore.
Que dire de ces jeunes – cette jeunesse perdue, sacrifiée, abandonnée, sans aucun avenir, sans aucun espoir ? Une jeunesse en danger. Comme cet exemple :

Un jeune avait été arrêté et torturé par la sécurité militaire parce qu’il travaillait à la …C.I.A ! Le pauvre jeune homme l’avait dit à des copains, dans un café ; il avait prononcé l’abréviation « C.I.A. » et il fut tout de suite emmené au centre de tortures par un agent de la S.M, qui l’aurait entendu. Là, il sera atrocement torturé. Le malheureux travaillait à la …Compagnie Immobilière Algérienne, en abrégé, C.I.A. La confusion avec la Central Intelligence Agency, en abrégé, C.I.A, lui avait coûté très cher, d’affreuses souffrances, de par l’inculture et la sauvagerie des petits voyous au service des grands voyous qui gouvernent l’Algérie. Remis en liberté, il sera menacé de mort, s’il révélait ce qui venait de lui arriver.

Voilà donc cette Algérie pour laquelle s’étaient sacrifiés des milliers de femmes et d’hommes. Et les générations qui suivront, qui en paieront le prix fort, le prix de l’indifférence et de l’exclusion, ces malheureux et désespérés jeunes qui passent leur temps à s’appuyer contre des murs, ceux qu’on appelle les « hitistes ». Ces algériennes et algériens, prisonnières et prisonniers, pour lesquels, sortir du pays, c’est l’équivalent d’une évasion, d’une libération… (In La Grande Poubelle, Journal d’un ancien détenu politique en Algérie, Smaïl Medjeber)

« Ceux qui rendent impossible un changement pacifique, rendent inévitable un changement violent. » A prévenu Wole Soyinka, Lauréat du Prix Nobel de Littérature 1986. Donc ceux qui ont empêché les marches pacifiques du samedi 12 et 19 février 2011 à Alger, seront responsables de tout ce qui pourrait se passer après. Car, comme l’avait écrit aussi un autre grand écrivain, Mouloud Mammeri en l’occurrence, dans son œuvre Le Fœhn ou la preuve par neuf : « Quand on bâillonne trop de rêves, quand on rentre trop de larmes, quand on ajoute bois sur bois sur le bûcher : à la fin, il suffit du bout de bois d’un esclave, pour faire dans le ciel de Dieu et dans le cœur des hommes, le plus gigantesque incendie. »

Smaïl Medjeber (Écrivain, ancien détenu politique)


 
 
 
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