Dégage !

De tous temps, les maîtres, faute de susciter le respect par leur valeur personnelle, ont inspiré la crainte pour garder leurs trônes. « Place ! » criait les gardes armés pour ouvrir la route au carrosse du seigneur. Ceux qui ne cédaient pas étaient impitoyablement punis, avec le plus de cruauté possible afin que l’horreur du châtiment dissuade les autres. En général, les tyrans étaient assassinés par leurs proches qui, à leur tour, reprenaient les rênes du pouvoir.

L’humiliation est la technique de base de la dictature. L’humble, comme son nom l’indique (dérivé du latin humus), est celui qui se prosterne face contre terre devant le maître. S’agenouiller devant le prince, lui baiser la main, s’incliner devant ses représentants, sont signes de cette soumission. Son but n’est évidemment pas politique, mais seulement d’œuvrer aux intérêts particuliers d’une caste. Autrement dit, de leur permettre de vivre dans l’opulence grâce à la docilité de serviteurs terrorisés. Que le maître soit chef de gang ou chef d’État, la méthode est la même.

En arabe, l’humiliation se dit hogra. C’était le sentiment des populations colonisées, ensuite soumises au pouvoir dictatorial des diverses factions qui ont confisqué les richesses, avec la complicité des anciens occupants, après la libération du joug colonial. La hogra , c’est la peur quotidienne, l’obligation de s’incliner avec déférence devant les chefs de l’administration, de leur payer des « cafés ». C’est accepter avec fatalisme l’injustice permanente exercée par les juges, la police, les directions des hôpitaux. C’est risquer à tout moment d’être dénoncé par un des multiples indicateurs qui surveillent la population. C’est n’être jamais reconnu en tant que personne humaine.

La colère qui a soulevé les peuples arabes soumis à la dictature, avant d’être provoquée par la pauvreté pourtant réelle d’une majeure partie des gens, a d’abord été le rejet fondamental de l’humiliation. C’est le geste de l’esclave qui secoue ses chaînes et proclame : jamais plus je ne m’inclinerai devant un maître. Le cri unanime qui montait dans les manifestations était : « Dégage ! ». Pour dire au maître : fous le camp, disparais, tu n’es plus rien. Nous ne sommes plus à toi. Nous sommes libres. A celui qui méprisait ses sujets en leur disant : « casse-toi, pauvre con », l’insulté lui réplique avec la fierté de l’humain qui ne supporte plus l’arrogance : « Dégage ! »

La raison pour laquelle la plupart des politiciens de l’Occident dit démocratique ne se sont pas précipités pour apporter leur soutien à l’insurrection arabe contre les dictateurs, c’est qu’ils ont bien compris combien ce cri de ralliement, « dégage ! », ne tolérait aucune compromission. Ils ont compris que des peuples qui voulaient la liberté à ce point-là seraient difficiles à embobiner avec un discours politique à la sauce libérale : il y a une démocratie du peuple qui fait peur aux représentants de la démocratie politicienne.

Les castes de possédants qui manipulent en Occident les États dits démocratiques sont évidemment les alliées des dictatures dans les anciens pays colonisés : d’un côté on tient les populations en les faisant participer à leur propre soumission, et de l’autre, on aide des tyrans à maintenir au plus bas le coût de la main d’œuvre et des matières premières. Les entreprises occidentales qui ont délocalisé leur production dans des pays dits émergents ne sont pas prêtes à renoncer à leurs bénéfices. Les voilà bien marris, maintenant, de voir les peuples soumis lever la tête avec une allure si fière, avec un courage si magnifique, eux qui prétendaient que ces gens étaient serviles par nature et seraient incapables de vouloir vivre sans maître. Ils auraient dû regarder plus attentivement ces splendides enfants palestiniens quand ils jetaient des pierres sur les blindés de l’occupant. Ils auraient dû entendre les cris des émeutiers qui, de temps en temps, tentaient de secouer le joug des pouvoirs. Désormais, une clameur monte de partout pour hanter leurs rêves : « Dégage ! »


 
 
 
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