Béjaïa : Ville-Lumière

Vaga (Phénicien), Saldae (Romain), Naciria (au temps du prince al-Nasir), Bgayet (berbère), Bougie, Bugia, Buggea, Béjaïa (arabe) est une ville algérienne située sur la côte méditerranéenne (au Nord). Entourée de la mer et de montagnes, ville louée pour la beauté de son panorama, Béjaïa n’a pas fini de plaire, de subjuguer, de séduire pour ses sites naturels, sa richesse culturelle et son faste artistique d’antan et ses vestiges archéologiques préhistoriques, romains, médiévaux...

Passage obligé pour un grand nombre de savants venus d’Orient et d’Occident, Béjaïa est réputée pour avoir été le lieu de naissance des petites chandelles qui ont pris le nom de la ville Bougie, d’une part. Et d’autre part, pour le rôle qu’elle a joué dans la diffusion des chiffres arabes en Europe.

Le mathématicien italien Léonardo Fibonacci (1175-1250) y a vécu quelques années. Son livre sur les calculs et la comptabilité, Liber Abaci (1202) a été influencé par son expérience dans cette ville. Ce savant est connu pour avoir diffusé les chiffres arabes à Pise.

Le sicilien Ibn Hamdis, poète attitré de la cour hammadite de Béjaïa était le panégyriste du prince al-Mansur et son vizir ’Ali b. Hamdun. Ses poèmes élogieux sur le palais du prince renseignent sur les traditions artistiques de la cité.

Le juriste Adb-ar-Rahman al Waghlis, décédé en 786 h./1384), originaire de Sidi Aïch, issu de la tribu des Aït Waghlis, a été reçu à Béjaïa vers la moitié du XIVe siècle. Cet auteur de la Waghlisiyya (al-Muqaddima al-Fiqhiyya) avait fondé une école de jurisprudence qui avait une grande influence.

L’andalou Ibn Arabi (Murcie 1165 - Damas 1241), théologien, juriste, poète, métaphysicien de renom séjourna à Béjaïa vers 1200. C’est dans cette ville qu’il eut une vision qu’il consigna dans ses textes intitulés Al-Futûhât al-Makkiya (1203-1238).

Le philosophe catalan, Raymond Lulle a vécu plusieurs années dans la ville de Béjaïa. Il reste de son séjour dans cette cité ses célèbres disputes avec des savants musulmans (1307).

Lieu de rencontre, d’échanges, de partage, de savoir, de dialogue inter- religieux ; centre d’enseignement supérieur et scientifique ; point de contact entre le Maghreb et l’Europe, Béjaïa porte encore en elle les traces d’un passé riche en matière de pensée, d’arts, de littérature, de religion, d’architecture...

Et il a fallu attendre l’année 2007 et notamment la manifestation culturelle « Alger, capitale de la culture arabe » pour que l’histoire de cette ville-lumière soit mise en perspective par le truchement d’une exposition produite et organisée par le Centre Nationale de Recherches Préhistoriques, Anthropologiques et Historiques (C.N.R.P.A.H.).
L’objectif des initiateurs de cet événement consistait à célébrer la transmission et la diffusion du savoir à partir de cette cité et de sa région dont le prince al-Nasir fit, en 1067-1068, la grande capitale qui rayonna sur la Méditerranée.
En 2008, un ouvrage rassemblant des articles de chercheurs et des textes illustrés qui présentent une version synthétique de l’exposition, est édité aux éditions du C.N.R.P.A.H (1)

Ce livre pluridisciplinaire est structuré en deux parties et publié en langues arabe et française. Agrémenté de documents iconographiques et d’éléments bibliographiques, cet ouvrage au contenu riche et dense met en valeur le passé glorieux de la cité. Et nous invite à nous perdre dans les silences des vestiges qui ornent la ville et à écouter les chuchotements des pierres qui résistent au déclin de cette cité qui, jadis, a connu la grandeur et la renommée.

La première partie de l’ouvrage regroupe une série d’articles qui traitent de l’histoire de Béjaïa à travers différentes temporalités : de la préhistoire jusqu’à la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècle.

Dans le texte intitulé L’abri sous-roche préhistorique d’Afalou Bou Rmel, Slimane Hachi, archéologue et Directeur du C.N.R.P.A.H examine les sépultures de l’Homme de Mechta-Afalou de type Cro-Magnon et les objets d’art figuratif en terre cuite, découverts dans une nécropole située dans le cavité d’Afalou Bou Rmel lors des fouilles de 1983-1993.

L’analyse culturelle de cette découverte d’une importance capitale a mis à jour de nombreux éléments qui ont permis de livrer des données relatives au domaine funéraire de la société ibéromaurusienne ; d’examiner les modes d’ensevelissement et d’inhumation ; de renseigner sur l’unité du groupe et bien d’autres aspects qui éclairent sur les habitus funéraires, culturels et sociaux de l’homme Mechta-Afalou qui a occupé les territoires nord-africains avant le XXe millénaire.

Cette série d’objets culturels sous forme de figurines zoomorphes en terre cuite qui date du Paléolithique Supérieur d’Afrique du Nord (entre 18000 et 11000 avant le présent) n’a de correspondant qu’à Dolni Vestonice, en Moravie, écrit S. Hachi.

L’examen de ces figurines découvertes dans un contexte culturel ibéromaurusien a permis de mettre en évidence la maîtrise des techniques de représentation par l’Homme de Mechta-Afalou et ce, grâce à l’utilisation de procédés de combustion originaux, d’un traitement de l’argile original et spécifique et bien d’autres aspects que S. Hachi développe tout au long de cet article.
Par ailleurs, ces figurines en terre cuite pose la question de l’ancienneté de la présence de l’art figuratif dans la région de Béjaïa.

Le second article qui traite de la période des royaumes numides. Jean-Pierre Laporte analyse les structures sociales berbères anciennes dites lybiques à travers les stèles du groupe de Kabylie, découvertes à Aïn el Hammam (Grande Kabylie) et dans la Vallée de la Soummam (région de Béjaia en Petite Kabylie).

Selon l’auteur, la stèle Abizar est la plus emblématique. Celle-ci représente un homme sur un cheval, dessiné de profil, le buste de face tenant dans sa main un bouclier et des javelines. La stylisation est caractéristique de la mode masculine lybique écrit J. P. Laporte.
Lors de sa découverte par S. Hachi dans la région de Aïn el-Hammam, il a été difficile de la dater en raison de l’absence d’éléments d’interprétation. Elle fut d’abord attribuée à l’art gréco-romain. Puis l’Abbé Chabot situa son origine à la période postérieure à l’époque romaine. De son point de vue, il s’agissait de stèle kabyle.

Il a fallu attendre 1856. Et c’est grâce au chaînon manquant, c’est-à- dire la découverte d’une stèle à Toudja (région de Béjaïa) qu’il a été possible de dater les stèles lybiques.
Ces dernières datent du IIIe-IIe siècle après J.C. Elles fournissent des informations importantes sur les modes de contrôle du territoire à l’époque romaine, les types de relations que les tribus entretenaient avec l’autorité centrale, la nature du rôle joué par les chefs lybiques dans les relations entre les populations autochtones et les autorités romaines et bien d’autres aspects qui permettent de découvrir la période numide.

Le troisième article, Le Librator Nonius Datus et la construction de l’aqueduc de Saldae traite de la période romaine. En 137 ap. J.C., Saldae (Béjaïa), se dote d’un équipement d’utilité publique, en l’occurrence l’aqueduc de Nonius Datus. Son rôle consistait principalement à alimenter en eau la région de Béjaïa à partir de la source de Toudja.

Axée essentiellement sur une approche archéologique, cette étude qui a débuté en mai 2006 poursuit plusieurs objectifs de recherche : pallier le manque de documentation archéologique ; mettre en lumière les méthodes et les dispositifs techniques utilisés pour la tunnelisation des galeries souterraines ; mettre à jour les savoir-faire techniques de la période romaine en matière hydraulique ; identifier et décrire les techniques de construction ; recenser les erreurs de creusement...

Dans le quatrième article intitulé La hidjaba d’Ibn Khaldun et son séjour dans la ville et sa région Xavier Ballestin examine l’influence de l’expérience de Béjaïa dans la formation de la pensée postérieure d’Ibn Khaldun.

Lorsque ce dernier arrive Bigaya, il est nommé hagib (chambellan) avec les pleins pouvoirs, par l’amir Ab’Abd Allah Muhammad b. Abi Bakr qui est son ami intime. C’est la première fois qu’Ibn Khaldun exerce l’autorité au sommet de la hiérarchie des postes publics.
Outre cette fonction de haute politique dans la dawla de Bigaya, il donnait également des cours à la mosquée de la Citadelle gami al-qasaba et prononçait khutba et l’allocation du vendredi. Les fonctions de sa higgaba sont consignées dans le récit du Kitab-al-’ibar et du Kitab al-ta’rif.

A l’époque de la présence d’Ibn Khaldun à Bigaya, l’amir entretenait des relations conflictuelles avec son cousin, l’amir Abal-’Abbas de Quasantina. A Bigaya. De plus, il jouissait d’une mauvaise réputation auprès des citoyens en raison de son caractère sévère et de sa cruauté. Lorsqu’il fut assassiné, Ibn Khaldun quitta Bigaya.

Selon X. Ballestin, la référence à Bigaya apparaît dans al-Muqaddima lorsque Ibn Khaldun donne un avis sur la ville, ses atouts et sa position géographique qu’il qualifie de stratégique. Il existe également d’autres aspects dans son oeuvre où l’influence de son séjour à Bigaya est évidente. Mais mais la référence à cette ville semble être absente.

Après Bigaya, Ibn Khaldun va refuser toutes les offres pour participer aux affaires d’Etat. Cette expérience politique va néanmoins lui permettre de réfléchir sur les affaires de la dawla dans les Etats du Magrib. On pourrait s’avancer à soutenir que l’échec des ses efforts à Bigaya, où il était placé dans la position politique la plus privilégiée, lui a montré qu’il y avait quelque chose dans les Etats et les peuples du Magrib qu’il fallait expliquer, écrit X. Ballestin. Et c’est à partir de ce besoin, inspiré par l’expérience de la higgaba d’Ibn Khaldun à Bigaya, que le philosophe se consacrera à l’écriture de la Muqaddima et du Kitab al-’ibar.

Dans le cinquième article intitulé Muhammad al-Zawawi : Fils de Béjaïa, saint manqué ?, Jonathan G. Katz examine les raisons de l’échec de Muhammad al-Zawawi, soufi et faqih, qui a vu le prophète Mohammed, pour la première fois, au Ramadahn 851 (novembre 1447), dans un rêve. Selon ses témoignages, il aurait parlé plusieurs fois au prophète. Ces conversations ont été consignées dans un journal intitulé Tuhfat al-nazir wa-nuzhat al-manazir qui se décline sous forme d’une collection de 109 visions.

Muhammad al-Zawawi a eu beaucoup de mal à se faire accepter. Il était rejeté par les soufis. Il n’a inspiré aucune Tariqa . Il était un wali sans partisans. Et de son son vivant, il n’a eu aucune reconnaissance. Pourquoi ? s’interroge J. G. Katz. Est-ce à cause de ses idées ? De sa personnalité ? Ce saint raté, à qui on refusait d’attribuer le titre de wali allah (ami de Dieu), était-il un avant-garde ? Telles sont les questions auxquelles l’auteur tente de répondre tout au long de son texte.

Le sixième article consacré à l’histoire sociale et religieuse de la région de Béjaïa traite de la période transitoire avant la conquête coloniale, soit de la fin du XVIII siècle au début du XIXe siècle.

L’objectif de Tilman Hannemann consiste à évaluer le rôle et la contribution de la Tariqa Rahmaniya dans la réorganisation de l’Islam mystique entre 1750 et 1850 et la transformation du paysage religieux dans la région de la Kabylie.

Le fondateur de la Tariqa en Kabylie, Muhammad Ben Abderrahman s’est initié à l’Islam mystique en 1750. Il adhère à la Bakriya, courant du soufisme, branche du Caire (tradition de la Khalwatiya Qarabashiya) et s’investit auprès du Shaykh Muhammad ben Salim al-fini ou al-ifnawi (m. 1181-1767).

Après avoir passé six années à Dar Fur, au Soudan pour propager les préceptes de la doctrine de la Khalwatiya, Muhammad Ben Abderrahman est envoyé par son maître dans son pays natal, le Djurdjura. Son rôle va consister à poursuivre sa mission de propagation de la Tariqa qui rencontre un grand succès grâce notamment aux réseaux religieux et économiques.

Selon l’auteur, plusieurs facteurs ont facilité l’établissement de la Rahmaniya dans les montagnes de Kabylie favorisant ainsi un renouveau confrérique (Gaborieau et Grandin, 1996) : le caractère accessible de la doctrine de la Tariqa ; l’utilisation de la langue vernaculaire et de la poésie kabyle pour propager la politique religieuse et les conceptions mystiques et l’érudition classique en matière de fiqh.

En résumé, la Rahmaniya a pu imprégner la société entière de ses préceptes et de ses enseignements et convertir un grand nombre de personnes en Kabylie car les adeptes ont réussi à répandre un sentiment général dans la société que le savoir islamique n’était pas seulement l’affaire d’une élite, mais qu’il restait fondamentalement accessible à tout le monde.

Notes :

1) Cet ouvrage a été réédité en 2011 ;


 
P.S.

Béjaïa, "Centre de Transmission du Savoir", sous la direction scientifique de Slimane Hachi et de Djamil Aïssani, C.N.R.P.A.H., 2008 (première édition), 2011 (seconde édition).

 
 
Forum lié à cet article

4 commentaires
  • Béjaïa : Ville-Lumière 4 mars 2011 07:43, par Prof. Chems Eddine Chitour

    Bel article qui gagnerait à être connu en Algérie. En cette année 2011, Béjaïa aurait mérité , elle aussi, d’être capitale de la culture islamique ; En fait et pour être plus précis, c’est toute l’Algérie, dans la perspective d’une vision œcuménique, qui aurait mérité d’être capitale de la culture islamique 2011.
    Où peut-on se procurer cet ouvrage ?

    Merci pour cette contribution

    Prof.C.E.Chitour
    Ecole Polytechnique Alger

  • Béjaïa : Ville-Lumière 8 mars 2011 09:05, par reda

    La ville de Bejaia est belle et bien une cité lumière, jadis Capital médiéval du Maghreb, elle mérite le nom de cité puisqu’ elle est en effet la première cité anthropologiquement parlant de l’histoire de l’Algérie. Son histoire a été longtemps reléguée aux oubliettes de l’histoire, alors qu’elle est la flamme du savoir et de la connaissance en général, l’archéologie en témoigne et il suffit tout simplement d’une visite bien encadrée pour s’en rendre compte de l’héritage historique que porte cette cité. La ville (concept contemporain), ne remplace pas le concept de cité qui à mon sens et plus porteur de la réalité historique qui abrite Bejaia, car longtemps exclus de son poids historique dans le destin national, c’est à cette cité qu’échoit le droit de la consécration de cité Islamique, le contraire est indubitablement une interprétation négationniste ou du révisionnisme de l’histoire de cette cité, d’ailleurs méconnue par ses propres enfants.
    Excellent article

  • Béjaïa : Ville-Lumière 15 février 2012 14:42

    Béjaïa souffre doublement de son statut de ville "kabyle". Pour beaucoup de Kabyles, il a& longtemps été hors de question de mettre en avant son passé médiéval de capitale "arabe" des sciences et mathématiques. Et pour le régime, pan-arabiste, il est également hors de question, que la ville "kabyle" ait ce statut.
    Désolé d’être cru, mais telle est la triste réalité de ce que beaucoup pensent tout bas.
    Tant pis pour nous, il appartient aux Kabyles en général et aux Béjaouis en particulier (cimme le faiut GEHIMAB, que je salue au passage) d’assumer le rôle de leurs ancêtres dans la propagation de la science universelle, même si le support en a été la langue arabe.
    Vive Vgayeth !

  • Béjaïa : Ville-Lumière 19 février 2012 20:55

    Comme la plupart des villes algériennes, pire, peut-être, la réalité n’est pas belle à voir : surpopulation, infrastructures dépassées, saleté omniprésente, embouteillages monstres, insécurité, boue en hiver, poussière en été...

 
 
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