L’électricité nucléaire a-t-elle de l’avenir ? Que peut faire l’Algérie ?

« Dans les temps de tromperie universelle, dire la vérité devient un acte révolutionnaire »
G.Orwell

Ce qui se passe au Japon à propos des trois malheurs qui le frappent, le séisme le tsunami et la catastrophe nucléaire, m’incite à faire la transposition dans notre pays. Auparavant, je me dois de témoigner à travers les échos et la presse, de la position admirable de ce peuple vis-à-vis de l’adversité. On dit que les grandes douleurs sont muettes. Par ailleurs, malgré le manque de nourriture, pas de scènes de pillage ! Les Japonais et les Japonaises nous donnent une leçon de grandeur.

De plus, l’exemple du Japon, le premier pays en technologie nucléaire, devrait nous inciter à être raisonnable. Quand on pense qu’ils ont prévu que les centrales résisteraient à des séismes de 7,5 et des vagues de 10 m. Ils ont eu 8,9 et des vagues de 12 m qui auraient démoli les systèmes de pompes, coupé le courant et de ce fait ont rendu impossible le refroidissement du coeur des réacteurs. Il y a actuellement près de 450 réacteurs en construction dans le monde et 65 en construction en extrême Orient, dont 27 pour la seule Chine ! (1)

S’agissant de la sécurité, tous les grands pays ont décidé de revoir fondamentalement leur politique énergétique. En clair le nucléaire, à raison, fait peur. L’angoisse actuelle est planétaire, les particules radioactives qui sont dans l’atmosphère ont une demie-vie de plusieurs centaines, voire de milliers d’années. De plus, le problème des déchets nucléaires n’est toujours pas réglé, chaque pays se débrouille (vitrification, enfouissement, largage en mer...)

Comment le monde réévalue le nucléaire ?

L’énergie de l’atome, du fait de ses faibles émissions en CO2, semblait jusqu’à récemment, avoir le vent en poupe dans le monde en raison du réchauffement climatique, de l’envolée des prix des hydrocarbures et de la raréfaction attendue du pétrole. Mais l’accident de Fukushima n’a pas manqué de susciter des réactions dans les pays équipés ou en voie d’équipement. Pourtant, peu d’entre eux envisagent de renoncer à l’énergie nucléaire.

« Le gouvernement français a annoncé des contrôles sur le parc nucléaire, François Fillon promettant qu’« aucune des questions posées » par la catastrophe japonaise ne serait éludée. Comme son Premier ministre François Fillon mardi devant les députés, le président a promis que l’Etat tirerait « les enseignements de l’accident de Fukushima (...) à travers une revue complète des systèmes de sûreté de nos centrales nucléaires » Le Premier ministre Vladimir Poutine a commandé mardi une étude sur le secteur nucléaire en Russie. Le Premier ministre a souligné que la Russie n’avait pas de centrales nucléaires dans des zones sismiques et n’avait pas l’intention d’en construire dans de tels endroits. La Russie dispose actuellement de dix centrales nucléaires avec au total 32 réacteurs d’une puissance de 24.242 mégawatts qui ont produit 169,4 milliards de kilowatts en 2010 ». (2)

« Alors que des parlementaires américains ont appelé à un moratoire sur l’énergie nucléaire, le président américain Barack Obama a affirmé mardi qu’il souhaitait que les Etats-Unis examinent comment « améliorer la sûreté et la performance » de leurs « centrales nucléaires ». La détermination de la Chine à développer l’électricité nucléaire ne changera pas. Pékin a ordonné mercredi une inspection générale de ses centrales, parmi d’autres mesures d’urgence censées répondre à l’inquiétude croissante de la population face aux rejets radioactifs de la centrale japonaise de Fukushima. La Chine compte treize réacteurs nucléaires et environ 40% des centrales en chantier dans le monde ».

« La chancelière allemande Angela Merkel a annoncé mardi l’arrêt immédiat, pour trois mois, des sept réacteurs nucléaires les plus anciens du pays. « Les réacteurs qui sont entrés en service avant la fin 1980 seront arrêtés pendant la durée du moratoire » Le Parlement avait décidé à l’automne l’allongement de 12 ans en moyenne de la durée de vie des 17 centrales nucléaires du pays, alors qu’elles auraient dû s’arrêter vers 2020. A Londres, où le gouvernement a mis en place un ambitieux plan de relance du nucléaire, le ministre de l’Energie Chris Huhne a ainsi affirmé que « toutes les leçons nécessaires » devaient être tirées de l’accident au Japon. Berne a annoncé la suspension de ses projets de renouvellement de centrales nucléaires, en l’attente d’éventuelles « normes (de sécurité) plus strictes » ». (2)

« Le gouvernement de Silvio Berlusconi maintient de son côté le cap sur le retour à l’énergie nucléaire décidé en 2008. Un nouveau référendum doit avoir lieu en juin sur le sujet. Vienne, farouchement antinucléaire depuis les années 1970, veut profiter de la crise au Japon pour populariser auprès de ses partenaires européens sa ligne. Le consensus autrichien sur la question trouve son origine dans l’opposition populaire au lancement d’une centrale nucléaire. Par référendum, les Autrichiens dirent « non » le 5 novembre 1978 au raccordement au réseau de la centrale flambant neuve de Zwentendorf, qui, du coup, n’a jamais fonctionné.
New Dehli compte cinq réacteurs en construction ». (2)

« Pour anticiper les angoisses de l’opinion, le Premier ministre indien, Manmohan Singh, a demandé que soient examinés les réacteurs du pays. La Corée du Sud dispose des meilleures centrales nucléaires en termes de sécurité. Séoul, loin de vouloir ralentir, espère exporter plus encore sa technologie. « La Corée du Sud dispose des meilleures centrales nucléaires en termes de sécurité et d’efficacité et elles deviendront un modèle dans le Moyen-Orient », a assuré lundi le président Lee Myung-Bak. Hanoï vient de confirmer un programme de huit centrales d’ici 20 ans. « Je ne pense pas que l’incident aura un impact » sur le projet, a indiqué à l’agence Dow Jones Newswires Vuong Huu Tan, patron de l’Institut de l’énergie nucléaire du Vietnam. Le président Hugo Chavez a annoncé mardi la suspension du programme de construction d’une centrale nucléaire dans son pays. Le Venezuela avait signé en 2010 un accord avec la Russie portant sur la construction d’une centrale nucléaire, un projet qui avait provoqué l’inquiétude des Etats-Unis. (2)

Enfin, L’Iran a pris toutes les mesures de sécurité nécessaires pour sa centrale nucléaire de Bouchehr, qui utilise une technologie plus moderne que la centrale japonaise de Fukushima 1, a assuré le président iranien Mahmoud Ahmadinejad. Pays remarquablement avancé, l’Iran avance : on apprend que le lanceur iranien Kavoshgar-4 (Explorateur-4) a mis mardi en orbite une « capsule de vie » de fabrication iranienne capable de transporter des organismes vivants.

La prolifération du nucléaire civil

Une centrale nucléaire de 1000 MW compte environ 5 milliards de dollars. Le principe est simple : pour l’histoire c’est Enrico Fermi, physicien italien ayant fui l’Italie fasciste, travaillant dans un laboratoire installé sous les tribunes du stade de Chicago en 1942, qui, le premier, pu déclencher la réaction en chaîne de l’uranium 235 seul ou mélangé au plutonium (Mox) bombardé par un flux de neutrons donne lieu à des isotopes radioactifs et dans le même temps libère une formidable quantité d’énergie due au défaut de masse selon la fameuse formule d’Einstein E = mC2. Cette énergie n’est pas libérée d’un coup mais graduellement car on peut freiner la réaction en mettant des ralentisseurs de neutrons tels que des barres de graphite (variété de charbon) ou de l’eau lourde (D20).

En fait le réacteur nucléaire pourrait être assumilé à une bombe atomique dont on maîtrise la cinétique de désintégration. La chaleur produite chauffe de l’eau à haute température et pression, ce qui fait tourner une turbine qui produit de l’électricité. Avec l’énergie, des particules et des produits très radioactifs sont libérés, ils ne doivent pas quitter le réacteur et l’enceinte de confinement (ajoutée dans les réacteurs après Tchernobyl), en cas de dommages ces particules vont dans l’air, c’est une bombe atomique silencieuse, ce sont des tueurs silencieux, on ne s’en aperçoit pas, seuls les compteurs Geiger permettent de s’en rendre compte. Près de la centrale de Fukushima la dose d’une heure était équivalente à celle perçue en une année en temps normal !

C’est donc une technologie très sophistiquée qui demande une haute maîtrise technique et de plus, le problème des déchets radioactifs n’est toujours pas résolu même dans ces pays. Il n’empêche que depuis quelques années, l’appât de l’argent a fait que l’on banalise cette technologie dite civile Des contacts sont pris avec plusieurs fabricants potentiels (Russie, Etats-Unis, Corée du Sud, Chine), et les acheteurs d’une technologie qu’ils ne maîtrisent pas, comme ce fut la mode aussi à l’été 2008 avec la France qui proposait aux pays arabes l’accès au nucléaire civil. On sait depuis, que rien n’a été concrétisé à part les Emirats du Golfe qui ont opté pour la technologie sud-coréenne. La France qui voulait être à la tête de la prolifération pacifique de l’atome vient de changer d’avis : elle n’exportera sa technologie qu’en direction des pays maîtrisant la technologie de fonctionnement et ayant des règles de sûreté drastiques. De ce fait, il est prévisible que le nombre de pays, notamment arabes candidats à la technologie nucléaire sera insignifiant s’il n’est pas nul, car aucun pays ne maîtrise actuellement la technologie nucléaire produisant l’énergie électrique. Et dire que la France voulait vendre à la Libye des réacteurs nucléaires quand El Guedaffi était en odeur de sainteté et venait planter sa tente dans un grand hötel à Paris...

Qu’en est-il de l’Algérie ?

Je ne sais pas en quoi consiste le programme nucléaire algérien, s’il existe. A travers les rares échos de la presse s’agissant du programme nucléaire civil, tantôt on parle de 10 réacteurs à implanter dans les Hauts-Plateaux à l’horizon 2030, tantôt on parle d’une centrale qui verrait le jour en 2020. Je ne crois pas, scientifiquement parlant, que l’option nucléaire soit retenue pour le dessalement. De plus, techniquement parlant c’est un non-sens de produire de l’électricité nucléaire pour avoir de l’eau potable alors que la technologie solaire, certes plus chère, permettrait de pérenniser ce type de processus après la fin des énergies fossiles. L’aspect sismique est un autre débat, l’Algérie du Nord est un pays actif du point de vue sismique, on dit même que le Hoggar est un volcan éteint depuis 1 million d’années. En 1365, Alger aurait été détruite par un tremblement de terre comme rapporté par Ibn Khaldoun. Plus près de nous Sétif(is) fut détruite par un tremblement de terre, en l’an 419, le clergé de l’époque a d’ailleurs, « instrumentalisé » cet évènement naturel en l’attribuant à la colère divine, ce qui a amené, dit-on, des conversions en masse….

Au Japon, il y a une véritable culture du risque sismique, des exercices sont régulièrement organisés pour mettre en oeuvre les moyens de protection en cas de risque sismique et les trousses de survie ainsi que les itinéraires et lieux de protection sont régulièrement mis à jour et la population est tenue informée, ce qui explique sa maîtrise de soi Il est vrai que la côte est particulièrement vulnérable. Ceci nous incite à faire preuve d’une grande vigilance et mettre en oeuvre sans tarder une étude de simulation du risque de tsunami pour la côte. Il faut savoir qu’une centrale dans les pays développés demande 10 ans entre le moment de sa conception et sa mise en marche (l’Iran a mis trente ans pour mettre en marche la centrale de Bouscher).

Je suis convaincu que le nucléaire ne pourra pas être la solution à nos problèmes énergétiques. A l’échelle mondiale, le nucléaire représente à peine de 7%. Selon les pays, le nucléaire est utilisé pour la production d’électricité. Il nous faut garder la veille technologique dans ce domaine, notamment pour les autres applications thérapeutiques et industrielles d’autant que nous avons un gisement potentiel évalué à 40.000 tonnes d’uranium au Hoggar, et qui devrait faire l’objet d’une étude de faisabilité pour son développement. L’Algérie n’a pas de stratégie énergétique globale, les effets d’annonce ne résistent pas à la dure réalité. Nous consommons frénétiquement les énergies fossiles au-delà de nos besoins en les vendant à un prix qui sera de plus inférieur au prix que l’on pourrait en tirer en les vendant dans le futur le plus lointain.

A titre d’exemple, une tonne de pétrole vendue maintenant rapporte 700 dollars (à 100 dollars le baril) vendu dans cinq ans elle ramènera plus de 2000 dollars car tous les analystes disent, à juste titre, que les prix du pétrole vont exploser au fur et à mesure que l’on s’éloigne du peak oil (début du déclin). Cette manne ne nous appartient pas qu’à nous, elle appartient en priorité aux jeunes générations qui seront là en 2030-2050 quand le pétrole et le gaz naturel ne seront plus là pour masquer nos errances et notre refus de mettre en place maintenant (demain il sera trop tard car nous avons une génération devant nous pour démarrer un plan Marshal qui tourne le dos au tout- fossiles), une stratégie énergétique pérenne avec au préalable, un état des lieux de ce que nous avons réellement comme ressources (fossiles, uranium, géothermie, gisement solaire et éolien, hydraulique biomasse...).

La stratégie énergétique est l’affaire de tous, ce n’est pas de la responsabilité d’un département ministériel (l’énergie et les mines), c’est l’affaire du ministère du Commerce singulièrement laxiste dans nos achats externes - on dit qu’en 2010 les Algériens ont acheté 280.000 voitures à 1 million de DA soit au total près de 3 milliards de dollars qui ont servi à booster l’emploi des travailleurs français (Renault, Peugeot), japonais (Toyota..) chinois... Ce qui est encore plus grave est que nous importons des voitures avec 150g de CO2 au km, en Europe elles sont interdites car la norme est au maximum de 120g de CO2 au km. Nous perdons de ce fait 20% d’essence pour le même kilométrage, et que l’on pourrait économiser.

Tous les départements ministériels et la société dans son ensemble et à des degrés divers doivent être partie prenante de cette stratégie, même les prêches de l’imam doivent aussi parler de la nécessité de l’économie d’énergie. A titre d’exemple, il est connu, d’après l’Aprue, que nous pouvons faire sans problème et par une politique volontariste issue de cette stratégie, 20% d’économie d’énergie soit environ près de 8 millions de tonnes de pétrole. C’est au choix, une rente de 5,6 milliards de dollars, mais c’est aussi l’équivalent de l’achat d’une centrale électrique de 1000 MW rien que par les économies. Il nous faut former à l’école le futur citoyen de demain qui a à sa disposition un bouquet énergétique où on sollicite toutes les énergies et de plus en plus les énergies renouvelables et de moins en moins les énergies fossiles, où on remettra en oeuvre le barrage vert, capable de nous aider à combattre les changements climatiques.

L’avenir de l’Algérie est dans l’intelligence, à ceux qui nous dirigent, de la solliciter et la faire émerger, notamment en réhabilitant la formation d’ingénieurs et de techniciens qu’il faudra former en quantité et en qualité Car c’est la seule légitimité qui permettra à l’Algérie de tenir son rang dans un monde de plus en plus chaotique. Il ne tient qu’à nous de former l’éco-citoyen de demain, en lieu et place de l’égo citoyen actuel.

Professeur Chems Eddine Chitour

Ecole Polytechnique nep-edu.dz


 
P.S.

1. Chems Eddine Chitour http://www.notre-planete.info/actua...

2. Comment le monde réévalue le nucléaire ? L’Express avec AFP 16/03/2011

 
 
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