De l’Irak à la Libye via l’Afghanistan : démocratie humanitaire contre pétrole

« Ubi Solitudinem faciunt pacem appelant » « Où ils font un désert, ils disent qu’il est donné la paix » Tacite (Vie d’Agricola,30)

Mardi 29 mars s’est tenue à Londres une réunion du groupe de contact au chevet de la Libye. L’Occident annonce que les pays arabes ont assisté, parlant des familles princières du Qatar et des Emirats qui représentent 300 millions d’Arabes. L’Union Africaine, la Russie, l’OCI n’ont pas voulu venir entériner un scénario écrit avant. Alain Juppé a déploré l’absence de l’Afrique. « Les participants, nous dit-on, ont convenu d’établir un Groupe de contact sur la Libye. Le Qatar est le seul pays arabe, avec les Emirats arabes unis, à participer aux opérations en Libye. Mardi matin, Mouammar Kadhafi a exhorté dans un message ce groupe de contact à mettre fin à l’ »offensive barbare » contre son pays, la comparant aux campagnes militaires de Hitler en Europe. Peine perdue, Le groupe de contact est chargé du pilotage politique du conflit. Le choix des cibles en Libye ne va pas être de la responsabilité du groupe de contact créé mardi mais de celle de l’Otan. La conférence a fixé trois missions au groupe de contact : -« assurer le leadership et la direction politique d’ensemble des efforts internationaux, » -« fournir une plateforme en vue de coordonner la réponse internationale sur la Libye ; » -« fournir un espace commun au sein de la communauté internationale pour des contacts avec les parties libyennes ».

Il est utile que chacun prenne connaissance d’une information qui circule en Italie à propos des révélations sur l’implication des services de renseignement français à la planification de l’insurrection anti-Kadhafi en Cyrénaïque et sur la présence des forces spéciales anglo-américaines dès le début de la rébellion, sinon plus tôt. Publiée le 23 mars par la presse de Berlusconi, qui démontre comment la « révolte populaire » contre Kadhafi a été orchestrée par Paris depuis le mois d’octobre. Le quotidien Libero, citant des documents confidentiels de renseignement français (obtenus par le renseignement italien) et basés sur les rapports dans le bulletin diplomatique Maghreb Confidentiel, raconte comment l’homme le plus digne de confiance du colonel, son chef de protocole, Nouri Masmari, l’a trahi après s’être réfugié à Paris le 21 octobre 2011 »(1)

« Mesmari arrive à Paris le lendemain, 21 octobre. Quand arrive la nouvelle que Mesmari a demandé officiellement l’asile politique à la France, le 23 décembre d’autres Libyens arrivent à Paris. Ce sont Farj Charrant, Fathi Boukhris et All Ounes Mansouri. Nous les connaîtrons davantage après le 17 février : parce que ce sont justement eux, avec Al Hadji, qui vont mener la révolte de Benghazi contre les miliciens du colonel. (...) À la mi-janvier, la France a dans les mains toutes les clés pour tenter de renverser le colonel. Mais il y a une fuite. Le 22 janvier, le chef des services secrets de Cyrénaïque, un fidèle du colonel, le général Aoudh Saaiti, arrête le colonel d’aviation Gehani, référant secret des Français depuis le 18 novembre. Mais c’est trop tard : Gehani a déjà préparé la révolte de Benghazi, avec les Français. » (2)

Trois pays mènent la danse : Les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France.. De plus, Franco Frattini, le ministre italien, a indiqué que l’Italie présenterait son plan mardi à Londres lors de la réunion prévue du groupe de contact politique sur la Libye. « Nous avons un plan et nous voulons voir si cela pourrait devenir une proposition italo-allemande. Le projet prévoit un cessez-le-feu garanti par L’ONU, des consultations larges avec les nombreuses tribus libyennes et « un couloir humanitaire permanent sur lequel nous travaillons déjà avec le gouvernement turc ».(2)

Pourquoi l’Union africaine n’a pas assisté à la réunion de Londres ?

C’est là où on voit toute la duplicité des pays occidentaux qui ont tout fait pour que l’Union africaine ne puisse pas faire rencontrer les protaganistes bien avant la réunion du Conseil de sécurité ; déjà on se souvient que Hugo Chavez le président vénézuélien, avait une proposition qui a été traitée par le mépris. La dernière proposition de l’Union africaine de la semaine dernière où elle demandait aux deux protagonistes de venir à Addis-Abeba a été torpillée indirectement : le Conseil de transition, création de la France et de la Grande- Bretagne, n’a pas donné suite. La réaction de l’Afrique est admirablement analysée par la contribution suivante. Nous lisons : « Face à la déroute des loyalistes et au risque géopolitique sur le Sahel, l’Union africaine s’est finalement décidée à bouger et agir afin de se réapproprier l’initiative sur les conflits en Afrique (...) Au terme de la réunion de vendredi dernier à Addis-Abeba, l’Union africaine a adopté une feuille de route de sortie de crise proposée aux deux parties libyennes et acceptée par les partisans de Kadafi.(...) Dans cette perspective, Jean Ping a animé, samedi dernier [le 26 mars (Ndlr) au Caire, une conférence de presse conjointe avec le secrétaire général de la Ligue arabe. Ping a indiqué avoir présenté les propositions de l’UA concernant la crise en Libye à la Ligue arabe. Il a précisé que l’UA avait élaboré une feuille de route et formé un groupe de contact composé de 5 chefs d’Etat qui s’est réuni le 19 mars pour coordonner les positions et examiner le document soumis. Il était prévu que le groupe de contact se rende le 20 mars, de Nouakchott à Tripoli, et le 21 de Tripoli à Benghazi, a-t-il dit avant de souligner la nécessité d’obtenir une autorisation pour se déplacer en Libye après adoption, le 20 mars, de la décision par le Conseil de sécurité. Une autorisation qui a d’ailleurs été refusée, a-t-il tenu à ajouter. »(3)

« Selon le texte final de la réunion d’Addis-Abeba, les représentants libyens « ont formellement réitéré leur acceptation inconditionnelle » de ce plan, se disant prêts « à oeuvrer à un cessez-le-feu crédible et effectif » avec la mise en place « d’un mécanisme de surveillance et de vérification », précise le communiqué de l’UA. Cette « feuille de route » se veut « à la fois réaliste et adéquate », « dans le respect de l’unité nationale et de l’intégrité territoriale de la Libye et dans celui des aspirations légitimes du peuple libyen », selon l’UA. Elle doit aboutir à « la mise en place et la gestion d’une période de transition [...] qui devra déboucher sur l’élection d’institutions démocratiques ». Pour l’UA, la résolution de la crise doit nécessairement s’inscrire dans le cadre de la légalité internationale ». Pour M.Messahel, il est important que les Africains et les Arabes « s’approprient » leurs crises pour « aller au plus vite vers un règlement ». « La crise libyenne est une affaire interne et c’est aux Libyens de trouver eux-mêmes le règlement. »(3) « Au moment où l’Union africaine tente de désamorcer une crise qui risque de perdurer et de menacer la stabilité de tous les pays du Sahel, l’Europe développe un double langage qui, d’une part, soutient l’initiative africaine et, d’autre part, prépare une autre proposition politique de nature à torpiller tout effort de règlement de la crise qui risque de perdurer et qui menace toute la bande sahélo-saharienne. (...) (...) Si les Occidentaux se sont mobilisés pour accélérer le changement politique en Libye, ce n’est pas par philanthropie ni par amour du peuple libyen ».(3)

« En Palestine et au Sahara occidental, les peuples sous occupation coloniale subissent la répression et toutes les privations sans que l’Occident mobilise son armada pour les libérer. Il est évident que l’Occident défende ses intérêts. Cependant, cette intervention militaire directe a créé une situation à risque pour les pays du Sahel. La guerre civile en Libye est un terreau favorable pour l’Aqmi qui s’y incruste pour s’armer et se renforcer. (...) De nombreuses personnes ont pris des armes de guerre en Libye pour les vendre à Al Qaîda au Maghreb islamique (Aqmi) » présente dans de nombreux pays sahéliens dont le nord du Mali, affirme Abdoulsalam Ag Assalat. « Ces armes lourdes vont déstabiliser tout le Sahel. Aqmi sera de plus en plus maître de la région avec des tentations de jeunes Touareg d’intégrer ses rangs », avertit-il. L’arsenal ramené de Libye pour des combattants d’Aqmi comprendrait des missiles sol-air Sam7, et des roquettes anti-char RPG7. Aqmi a procédé ces dernières années à des enlèvements d’Européens, en exécutant certains. (...) Communauté nomade d’environ 1,5 million de personnes, les Touareg sont répartis entre le Niger, le Mali, l’Algérie, la Libye et le Burkina Faso. »(3)

L’Algérie sait que l’intervention occidentale en Libye constituera une menace directe à sa sécurité nationale dans la région du Sahel. Elle partage 970 km de frontière poreuse avec la Libye c’est de fait un nouveau front comme celui du Sahel qui s’ouvre à l’Est. Nous sommes aux premières loges de la déstabilisation Devant la boîte de Pandore ouverte par les Occidentaux qu’il ne sera pas facile de fermer. On apprend qu’un « ambassadeur » nommé par la France, est en voie de prendre ses fonctions à Benghazi. De plus, la France et la Grande-Bretagne comptent tordre le coup à la résolution de 1973 de l’ONU en envisageant d’armer le CNT. Ce n’est pas l’avis du secrétaire général de l’Otan qui est opposé à l’idée de fournir des armes aux insurgés libyens. L’Otan est « là pour protéger les populations, pas pour les armer », a estimé mardi le secrétaire général de l’Otan Anders Fogh Rasmussen, à l’issue d’une réunion internationale à Londres sur la Libye. Interrogé par Sky News sur la possibilité de fournir des armes aux opposants libyens combattant les forces loyales au colonel Muammar Kadhafi, le responsable de l’Alliance a répondu : « La résolution du Conseil de sécurité est très claire : elle exige l’imposition d’un embargo sur les armes. Nous sommes donc là pour protéger les populations et pas pour armer les populations ». L’approvisionnement en armes de la rébellion n’a « pas été discuté » lors de la réunion, a assuré le britannique William Hague, mais la France s’est déclarée prête à discuter avec ses alliés d’une aide militaire aux rebelles. « Ce n’est pas ce que prévoit la résolution 1973, ni la résolution 1970. »(4)

La mort en différé

On pousse des cris d’orfraie s’agissant de la radioactivité à Fukushima mais personne ne parle des bombes à l’uranium appauvri qui vont faire dans les années à venir la même hécatombe qu’en Irak avec les cancers, les leucémies, les maladies génétiques...qui passent par pertes et profits. Ces populations que l’on veut sauver des griffes du tyran Gueddafi vont mourir de mort lente « L’uranium appauvri a trouvé d’excellentes modalités d’utilisation dans le domaine militaire. S’il est traité de façon adéquate, l’alliage U-Ti (Uranium-Titane) constitue un matériau très efficace pour la construction de pénétrants à énergie cinétique, des barres métalliques denses qui peuvent perforer un blindage quand elles sont tirées sur celui-ci à vitesse élevée. (...) Considérons l’impact d’un missile Cruise Tomahawk qui porte 3 kg (meilleur cas) ou 400 kg (pire cas) d’uranium appauvri. L’impact produit un nuage de détritus de dimension variable, après combustion violente à environ 5000°C. Entre 500 à 1000 mètres de l’impact on peut respirer des nuages de densité suffisante pour causer des doses significatives, composées de particules qui ont une masse d’environ 0.6 à environ 5 nanogrammes (6-50x10-10gr.). »(5)

« On peut retenir que 25% environ des particules de diamètre aux alentours d’1 micron sont retenues pendant une longue période dans les poumons, tandis que le reste se dépose dans les voies aériennes supérieures, passe dans l’appareil digestif et de là est éliminé pour la plus grande part à travers les voies urinaires, alors que de petites parties vont s’accumuler dans les os. Les risques d’exposition à l’uranium appauvri de la population libyenne à la suite de l’utilisation de ce matériau dans la guerre de 2011 ont été évalués selon une approche la plus large possible. Dans le premier cas (meilleur cas), le nombre de tumeurs attendues est très exigu et absolument non significatif du point de vue statistique. (...) Dans le second cas (pire cas), par contre, nous sommes face à un nombre d’apparitions de tumeurs de l’ordre de plusieurs milliers. Celles-ci pourraient clairement être relevables à un niveau épidémiologique et posent, sans aucun doute, une forte préoccupation. Il est important, enfin, de recueillir des données et des études dans le domaine des effets des « nouvelles guerres » sur l’homme et l’environnement ; il faut montrer comment nos armes modernes, nullement chirurgicales, produisent des dommages inacceptables.(...) »(5)

L’avenir de la Libye

Voilà donc, le cadeau laissé aux Libyens loyalistes ou rebelles, une fois la Libye pacifiée et que les puits de pétrole auront change de main. Est-ce le chaos constructeur dont parlait Condoleezza Rice ? On peut se demander pourquoi cet acharnement de l’Occident à vouloir démocratiser à coup de missiles Cruise, Rafale, et Tornado. Est-ce uniquement pour les matières premières ? Ou est-ce aussi une croisade -le mot a été lâché par un ministre européen- Ou est-ce les deux ? On peut le penser quand on s’aperçoit par exemple que pour des raisons d’élection présidentielle, le débat sur la place à donner à l’Islam en France a provoqué un sursaut d’humanité des autorités religieuses dans un appel le lundi 28 mars : « (...) Que nous le voulions ou non, la guerre au Proche-Orient, et maintenant au Maghreb, sera toujours récupérée comme une ‘’croisade’’. Et cela retombe inévitablement sur les relations de convivialité que Chrétiens et Musulmans ont tissé et continuent de tisser au quotidien », soulignent les évêques d’Afrique du Nord dans un appel le lundi 28 mars en vue de trouver « une solution juste et digne pour tous » au conflit libyen ».

El Gueddafi quittera le pouvoir mais rien ne sera jamais comme avant en Libye, l’Occident parti, les puits de pétrole pris définitivement en charge, les 40 tribus libyennes vont se déclarer une nouvelle guerre de cent ans, fruit des frustations de 40 ans de règne de la tribu des Gueddafa. Ce n’est certainement pas de ce Conseil de transition que naitra la Libye de demain ; il faut espérer que la situation ne se détériore pas au point de déborder au-delà des frontières créant, il faut bien le dire, un chaos destructeur dans une région qui a besoin de stabilité. Jusqu’à quand les puissances impériales avec leur complexe militaro-industriel continueront-elles à réduire en esclavage les peuples sous prétexte d’humanitaire dont on connaît les « bienfaits » ? Rony Brauman dit qu’ « il ne croit pas à la démocratie humanitaire ». Il a mille fois raison !!!

Pr Chems Eddine CHITOUR
Ecole Polytechnique enp-edu.dz


 
P.S.

1.Franco Bechis : Comment Sarkozy a orchestré la révolte libyenne. Libero du 23 mars 2011

2.www.senenews.com/.../libye-l... -

3.http://www.afriquejet.com/afrique-d... :-l’union-africaine-veut-se-reapproprier-et-regler-la-crise-libyenne-201103296844.html

4.Rasmussen : « L’Otan n’est pas là pour armer les populations » Le Point.fr - Publié le 29/03/2011

5.Massimo Zucchetti : Missiles Cruise à l’uranium appauvri sur la Libye. http://www.mondialisation.ca/index.... Le 28 mars 2011

 
 
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