De quoi à besoin l’Algérie ? D’un vivre ensemble et d’un cap pour le futur

« Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire, c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe et de ne pas faire écho aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques. »
Jean Jaurès (Juillet 1903)

La parution d’un ouvrage magistral : « Le développement économique de l’Algérie » aux Editions Casbah par un groupe d’experts algériens vivant à l’étranger ( Canada, France) en collaboration avec des spécialistes à demeure, me donne l’opportunité à mon tour de contribuer modestement, au débat en apportant un éclairage complémentaire. Cet ouvrage riche de plus de 600 pages sous la direction de Taëb Hafsi professeur à HEC Montréal fait le point de l’état de l’art en la matière convoquant tour à tour les expériences algériennes- d’une façon me semble-t-il incomplète- et ce qui se passe dans le monde. Pas moins de 17 contributions sont recensées toutes aussi généreuses et honnêtes scientifiquement les unes que les autres et tentant de présenter des points de vue visant à sortir l’Algérie des temps morts actuels.

Mon sentiment est qu’il ne faille pas comme on dit simplement « jeter le bébé avec l’eau du bain ». Mon analyse portera sur des faits. Je vais articuler mon plaidoyer sur ce que j’appelle sans qu’elles soient exhaustives, les trois errances : l’errance identitaire, l’errance dans le système éducatif, et l’errance dans le pompage frénétique du pétrole. Cependant, tout n’est pas noir ; il faut mettre à l’actif objectivement plusieurs avancées, notamment dans le domaine social comme la construction de millions de logements, la construction d’une cinquantaine de barrages, l’électrification des régions du pays et le bourgeonnement quantitatif et non qualitatif de milliers d’école (plus de trente mille) de près de 3000 lycées, et d’une université par wilaya. Tout ceci dans un contexte faste pour la rente ; en 10 ans l’Algérie a engrangé plus de 400 milliards de dollars fruit immérité de la Providence divine...

Et pourtant, le pays peine à se déployer, il ne créé pas de richesse. Nous sommes un petit pays qui se cherche, nous sommes un pays rentier qui n’invente rien, qui se contente de gérer une rente et en tentant de calmer la société par une distribution de biens, accentuant encore plus la certitude que dans ce pays, il ne faut pas travailler pour réussir socialement, il faut faire des émeutes. La mal-vie est là, le désespoir prend la forme des harraga de l’émeute ou du maquis.

Notre développement ne se mesure pas à l’aune des 4x4 rutilants pour des richesses qui ont jailli du néant, avec on l’aura compris, plus de 3 milliards de dollars pour les 3 millions de voitures importés sans aucune retombée en termes d’emplois si ce n’est des showrooms destinés à faire baver d’envie les Algériens qui se saignant aux quatre veines, crédit à la consommation ou pas, pour acheter un véhicule et ceci entre autre pour conjurer la malédiction des transports publics dont le dernier avatar, le tram a refusé de démarrer le jour de l’inauguration de quelques tronçons, ni même au portable accroché à l’oreille avec l’invite à bavarder avec à la clé une hémorragie de 2 milliards de dollars par an pour le pays. Ce n’est pas cela le développement. Il me semble que trois questions structurent notre futur : d’où venons-nous ? Quelle éducation devons-nous donner à nos enfants, quel système éducatif dans son ensemble devons-nous, toute affaire cessante, contribuer à construire ? Quel est notre avenir énergétique dans un contexte chaotique où l’AIE prévoit des guerres pour l’énergie, qui sont déjà là. Nous ne serons pas épargnés Pourquoi sommes-nous en panne malgré ces « réalisations » et sommes-nous si fragiles à la fois sur le plan existentiel et sur le plan économique et social ?

Pour une identité et une histoire trois fois millénaire assumée

Pour commencer avec l’identité. Depuis près de six mois, le microcosme politique s’agite pensant profiter de la dynamique de la révolte tunisienne dont on sait qu’elle n’a pas débouché sur le jasmin tant attendu. Au contraire, c’est encore l’incertitude dans ce pays qui est en train de vivre avec 23 ans de décalage nos interrogations sur le projet de société qui consiste à mettre le cap sur une sécularisation qui doit fatalement aboutir rapidement sur les conquêtes de la société dite du plaisir fournie par une mondialisation sans état d’âme qui est là pour prévenir tous les désirs du consommateur pourvu qu’il ait de l’argent pour payer. On l’aura compris, ce projet de société est à des années-lumière de celui qui met le cap sur le salaf (le retour à la pureté originelle).

Ce dilemme que nous n’avons toujours pas résolu et pour cause, oppose toujours en Algérie, deux visions du monde. Celle d’une laïcisation débridée et celle d’un cap sur le Moyen Age. C’est une lutte sourde du fait que nous n’osons pas aborder les problèmes d’une façon sereine et du fait aussi que chaque camp reçoit d’une façon ou d’une autre des appuis externes ; c’est soit un arabisme débridé des métropoles moyen-orientales dont on connaît les limites soit une métropole occidentale qui nous encourage, qu’on le veuille ou non, à nous atomiser. Le résultat des courses est que la « ‘accabya » est toujours à l’honneur, même la révolution n’y échappe pas, l’ancien président de la République vient d’asséner ses vérités, il n’y a que lui qui a fait la Révolution, les autres au mieux n’ont rien fait, au pire ont été des régionalistes voire des traîtres !

Quelle histoire devons-nous apprendre à nos enfants si nous ne sommes pas d’accord sur les fondamentaux ? Quand on pense aux mythes fondateurs de l’histoire de France, Asterix, Clovis, Dagobert, Jeanne d’Arc qui pour certains amènent à questionnement ; quand on pense de même aux mythes fondateurs à titre d’autre exemple du Canada, avec les racines françaises, la feuille d’érable comme symbole, voire le Vive le Québec libre », nous n’avons pas pour notre part à mythifier notre histoire. 18 siècles avant la venue de l’Islam, il y avait un peuple qui avait une histoire. Massinissa battait monnaie quand l’Europe était encore dans les grottes, quant à Jacques Cartier - pour la partie française -, il n’avait pas encore « découvert » les peuples canadiens qui étaient là depuis la nuit des temps... Nous devons réconcilier notre peuple avec son histoire que nous devons assumer avec ses heurs et malheurs.

La dernière révolution (1954-1962) s’inscrit dans une longue lignée de révolte, elle a eu l’immense mérite d’avoir soudé les Algériens du Nord, du Sud, de l’Est et de l’Ouest n’en déplaise aux diviseurs de tout poil. L’histoire devra être écrite et ne pas être prise en otage par ce qu’on appelle la famille révolutionnaire - gardienne du Temple - donnant à penser que les autres n’ont pas droit au chapitre, ce qui a amené à la constitution d’une véritable satrapie qui a ses règles de cooptation, de prise en otage du pouvoir et naturellement de répartition de prébendes et de privilèges en tout genre à telle enseigne que cinquante ans après l’Indépendance, on parle encore d’enfants de chouhada voire d’enfants de moudjahid dont on peut s’interroger sur la valeur ajoutée à titre personnel !

Maintenant que nous avons essayé toutes les thérapies mortifères allant du socialisme scientifique au socialisme de la mamelle, de l’ouverture économique débridée à la tentation du califat, le moment est venu pour un projet de société consubstantielle de l’identité. Nos enfants devraient apprendre une Histoire de l’Algérie qui ne zoome pas sur les pulsions malsaines du moment mais qui soit oecuménique. Comment tenir à ses repères identitaires et religieux sans en faire un fond de commerce ? La cohésion de la société algérienne « ce désir d’être ensemble » pour reprendre l’expression de Renan est à ce prix. Nous sommes en pleine errance identitaire. C’est là tout le défi de l’éducation qu’il sera nécessaire de revoir fondamentalement pas sous la forme d’un tsunami mais d’une façon soft où la force de persuasion permettra l’adhésion du plus grand nombre. C’est là qu’intervient justement, le système éducatif objet de ma deuxième attention dans cette réflexion.

Pour un système éducatif en phase avec la marche du monde

Du point de vue quantitatif, le compte y est, mais pour l’aspect qualitatif, nous allons partir de très loin pour mettre en place une école qui ne fait pas dans l’exclusion, qui apprenne à l’élève avant la sixième à lire, écrire et compter dans un environnement de plus en plus formaté par les médias, l’Internet et l’ordinateur. Qui empêche l’Algérie de mettre en place un plan Marshall de l’informatique dans les écoles à l’instar du Brésil, de la Turquie avec un programme adapté et l’achat de millions de laptops basiques que l’on pourrait même « monter en Algérie » et créer ce faisant, de la richesse. Le coût moyen varie de 20 à 80 euros C’est là que je verrais sincèrement l’apport scientifique de nos nationaux expatriés qui peuvent aider le pays soit en contribuant dans le cadre d’un fonds de soutien soit en amenant une expertise pour la mise en place des meilleurs programmes. L’invitation est lancée. S’agissant de l’enseignement supérieur, le fait de bourgeonner en mettant une université par wilaya est une erreur outre le fait que l’encadrement qualitatif est marginal, cette vision ne contribue pas au brassage des jeunes de toutes les régions.

L’élève va de l’école à l’université dans sa région ; ceci est mortel pour le vivre-ensemble. Le brassage comme le faisait le Service national, est nécessaire. En ce qui concerne la formation technologique, il nous a été donné de protester contre l’extinction de la formation d’ingénieurs et de techniciens remplacés par un ersatz appelé LMD. L’Université algérienne devra, si elle ne veut pas rater encore le développement technologique du pays d’une façon irréversible, réhabiliter la formation d’ingénieurs et de techniciens par milliers. L’acharnement, contre l’Ecole nationale Polytechnique est incompréhensible ; au lieu de multiplier les Ecoles polytechniques, on démolit insidieusement l’une des dernières défenses immunitaires du pays Le destin technologique du pays, qui repose sur ses élites, doit se décider en Algérie. Il serait tragique que la formation des hommes soit sous-traitée à l’extérieur. J’en appelle clairement à la remise sur rails, avant qu’il ne soit trop tard, de la formation technologique dans le pays, en réhabilitant la discipline des mathématiques, des mathématiques techniques, en revoyant fondamentalement la formation professionnelle, et naturellement en redonnant à la formation d’ingénieurs ses lettres de noblesse.

Dans la cacophonie actuelle, ce qui restera dans le futur, ce sont les hommes et les femmes bien formés, fascinés par le futur et dont l’Algérie aura besoin Le destin de l’Algérie se jouera assurément dans cette génération, ne la ratons pas !

Pour une stratégie énergétique qui tourne le dos à la frénésie actuelle

Le troisième volet de mon intervention concerne l’errance énergie. L’Algérie étant mono-exportatrice d’hydrocarbures Quand Boumediene, avait un jour de février 1971, déclaré « Kararna taëmime el mahroukate » ce n’était pas en vain, il y avait un cap, une prise en main par l’Algérie de son destin pétrolier. Qu’en reste-t-il actuellement. Selon les données de l’AIE, nous avons dépassé le peak oil mondial en 2006 à la même période que l’Algérie. Le peak oil du gaz au rythme de consommation actuel, serait autour de 2030, celui du charbon deux décennies. Sans vouloir jouer les pythies, l’avenir est sombre. Nous aurons droit à des guerres de l’eau, des guerres pour la nourriture du fait des détournements des cultures pour les biocarburants [Un plein d’essence de biocarburant aux Etats-Unis, est équivalent à 225 kilos de maïs, soit de quoi nourrir un Sahélien pendant une année]. Nous aurons droit à des sécheresses récurrentes, aux avancées des déserts.

Enfin, le point d’orgue est que la guerre pour l’énergie décrivait en creux le conflit de civilisations. Comment alors l’Algérie devra-t-elle s’orienter vers une consommation non carbonée tout en optimisant ses ressources ? Comment passer de l’ébriété énergétique actuelle à la sobriété énergétique seule garante d’un développement durable ? Dans une étude réalisée à l’Ecole Polytechnique et que nous avons présentée le 16 avril 2011 dans le cadre de la 15e Journée de l’énergie, nous avons montré que la stratégie du fil de l’eau adossée à une stratégie énergétique multisectorielle doit impliquer la société, les départements ministériels, bref, un plan Marshall décidé par l’Etat qui doit impérativement reposer sur l’adhésion de tous, de l’écolier pour en faire l’éco-citoyen de demain, à l’imam qui, dans ses prêches, doit parler du développement durable...

Le plan énergie renouvelable, bien qu’incomplet parce qu’il n’est pas adossé à une stratégie énergétique d’ensemble, a besoin de milliers d’ingénieurs et de techniciens. Le formidable réseau de compétences expatriées est une chance pour le pays si on sait y faire. Partant du postulat que le nationalisme, voire l’amour du pays, n’est le monopole de personne ni des partis politiques ni des hommes, les nationaux expatriés, qui pour des raisons diverses ont été amenés à quitter un pays à feu et à sang dans les années 90 voire plus tôt, ont un devoir : celui de contribuer à la mise en place d’une Algérie débarrassée de la malédiction du pétrole. Il nous faut d’abord en Algérie un cap. L’apport de nos élites expatriées sera d’autant plus pertinent que nous l’avons élaboré ensemble en tenant compte de la réalité profonde. Cependant, le pouvoir doit cesser d’opposer - pour régner- les élites restées à demeure et qui ont contribué à ce que l’Algérie reste debout en entretenant chacun à sa façon qui de la flamme de la science, qui de l’outil de production, qui du fonctionnement quasi normal des institutions d’un système éducatif seule ceinture de sécurité quand la rente ne sera plus là. Je ne crois pas à la perrenité de l’apport des turbo spécialistes.

L’embellie pétrolière est indépendante de nos efforts. Mieux encore, depuis quelque temps, on agite un nouveau somnifère, les gaz de schiste au moment où de par, le monde on se mobilise pour en interdire l’exploitation, les députés français viennent de le faire, nous on autorise des compagnies étrangères à le faire allant ainsi vers un carnage écologique. Le message liminaire de cette annonce est le suivant : « Dormez braves gens, la manne pétrolière et peut être « schistière » veille sur votre sommeil, ne pensez pas, dépensez. » Il ne faut pas se faire d’illusion : Seuls la sueur, l’endurance, le travail bien fait, l’écoute et la nécessité que chacun rende compte et soit comptable de ses actes pourraient faire redémarrer l’Algérie.

En définitive, il nous faut retrouver cette âme de pionnier que l’on avait à l’Indépendance en mobilisant, quand il y a un cap. Imaginons pour rêver que le pays décide de mettre en oeuvre les grands travaux autrement que de les confier aux Chinois et Japonais, sans sédimentation ni transfert de savoir-faire, il mobilisera dans le cadre du Service national, véritable matrice du nationalisme et de l’identité, des jeunes capables de faire reverdir le Sahara, de s’attaquer aux changements climatiques, d’être les chevilles ouvrières à des degrés divers d’une stratégie énergétique qui tourne le dos au tout-hydrocarbures et qui s’engage à marche forcée dans les énergies renouvelables. Pour cela, seul le parler-vrai, le patriotisme, la fidélité aux valeurs nous permettront enfin de bâtir une Algérie qui sortira de la malédiction de la rente pour se mettre au travail.

Pr Chems Eddine CHITOUR
Ecole Polytechnique enp-edu.dz


 
 
 
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