L’État de Droit

De l’homme et du jugement. (suite)

La plus grande ironie de l’institution sociale est la simulation d’un moralisme transcendant alors que tout y est immoralement aménagé aux profits et privilèges de quelques-uns.

Le plus grave vice de construction de l’État de droit, est qu’il est fondamentalement contre la justice sociale et même, que le droit y est artifice qui participe moqueusement de l’injustice sociale, consacrant légales la propriété privée illimitée, les spéculations financières les plus excentriques présentées les unes et les autres « légitimes » où une infime minorité gruge et égruge les peuples.

L’une des plus sordides incohérences de nos sociétés « surinformées » est le prétexte d’assertivité des grands médias et agences d’information arguant de neutralité et d’objectivité au moment où ils font tout pour manipuler et assujettir l’auditoire en aliénant les jugements de masse selon l’idéologie de leurs patrons.

Il est trois grands englobants de jugements : le logique, le moral et l’esthétique. Les deux premiers touchent à la valeur de l’action et le troisième, à la représentation. Le jugement logique cible l’en soi constitutif et méthodologique de l’action et des actes qui en relèvent ; le jugement moral, quant à lui, sanctionne l’intentionnalité et la finalité de l’action et des actes par lesquels, elle se déploie. Le jugement esthétique est avant tout l’étude de la création artistique dans ses multiples dimensions technique, langagière, sémiologique, idéologique… Kant, sur la trace d’Aristote et de sa prédication du jugement que le stagirite considérait comme apodictique ou anapodictique, nous parle des modalités des jugements en en élaborant un triplet : "assertorique, apodictique et problématique".

Dans l’idéologie, nous sommes confrontés à la dictature agressante d’un assertorique systémique qui se divulgue sournoisement dans tous les organes de communication publique comme apodictique inexorable de la compréhension et du comportement collectif. Les signes sociaux contemporains sont avant tout l’ensemble des signes officiels de l’État de droit où toutes les institutions des trois pouvoirs étatiques sont subvertis, mis au service de la domination d’une oligarchie qui dispose de mirobolants privilèges et contrôle l’économie. Naturellement, l’exécutif, le législatif, le judiciaire avec les services publics offerts par l’État, sont le voile jeté sur l’imposture d’une société bourgeoise où tous sont plus ou moins assujettis aux barons du grand capital. De ces signes faux car créés par les prédateurs des peuples et séquestreurs d’états, si brillants à subvertir et corrompre les institutions soi disant garantes du droit voire de la démocratie, d’autres signes, vrais ceux-là, émaneront aux yeux du sémiologue analyste et révèleront sous leur nature artificielle et de classe clairement visibles dans leur historicité, le caractère artificieux des méthodes (structures immatérielles) propres aux instances administratives, structures matérielles de l’idéologie et du mensonge étatique. Car s’il est quelque chose de non dissimulable et de non éludable au monde, ce sont les signes - (toujours naturels quand ils sont authentiques, vu que le signe est essentiellement émanation de la nature de l’être) - immanquablement vrais qui émanent, fut-ce de la nature de fausseté de ce dont ils se dégagent. Signes naturels révélant imparablement tout être, étant ou entité : chose, institution, bête, homme, ange ou démon... L’imposture et les imposteurs y sont absolument sans défense ni cachette. Impitoyablement dénudés, mis à nu dans la manifestation phénoménale de leur essence par leurs signes. Le signe de la fausseté dit vrai en ce qu’il montre le mensonge constitutif de la présence cachée qu’il fait apparaître. Nudité inéluctable et sans exception aucune de l’être indiqué. Indice sûr de la vérité de l’être.

Pour revenir à l’État de droit, il est essentiel de remarquer que l’un des signes naturels des démocraties actuelles dites État de droit, est le décalage abyssal entre le droit officiel avec sa justice administrative omniprésente via ses institutions que sont la force publique, les cours et la justice sociale totalement absente vu que les biens collectifs sont privatisés, financiarisés, servant à deux ou trois familles ou alliés institutionnels pour dominer la nation en instrumentalisant l’État.

En vérité, nous sommes dans la terreur assertorique d’un jugement des faits par le pouvoir institutionnel (école, église, famille) quasi monopolistique de diffusion de présentation et de formation (moulage et contrôle mental) et qui construit et arrange les choses et breloques évoquées en ce qui est désigné l’Éducation. Éducation fortement relayée par « l’information » médiatique pour la persuasion du plus ou moins instruit et du vulgum pecus par l’image et le dire idéologiques des médias hautement équipés sous contrôle des oligarques. Rien qu’une pléthore d’énoncés assertoriques que le système désigne comme apodictiques à force d’arguties et de suggestions subtiles. L’opinion publique et ses jugements en découlant, ainsi déformée sitôt formée, ne peut que patauger dans l’illusion et le mensonge.

Le jugement, pour être juste, doit avoir tous les paramètres de la vérité des choses et situations pour que la conscience juge et ici, l’opinion publique comme conscience-juge collective, sache exactement et rationnellement ce qu’elle scrute avant de prononcer toute considération ou prédication qualitative, toute sentence logico-morale voire tout apophtegme éthique. Vaut mieux le mutisme de soi, le silence intelligent et de décence que le jugement faux qui appuie, même de bonne foi, la grande injustice maquillée des institutions ou de la tradition procédant par théodicée systémique, à travers la sociodicée diabolique ostracisant tout homme et esprit libre, rebelle à la réification structurelle collective.

Le justice étatique, de fait, comporte deux schèmes : le légaliste qui tranche des conflits et ce qu’il faut appeler l’étatico-social qui traite du rapport même de l’État et de la société, donc de la justice sociale.

Dans nos pays si éloquents et vilement pédants voire arrogants de leur promotion planétaire des droits de l’homme, il est déplorable de constater combien la justice légaliste qui permet les dispositions pénales contre l’individu est propulsée à l’avant-garde par nos gouvernements ultra-répressifs alors que l’étatico-social pour la justice sociale est littéralement et systématiquement méconnu, malmené voire bafoué.

En vérité, dans les ersatz du mégasystème étatico-social et particulièrement dans le postiche du système juridico-légal tel qu’il est, le pire ennemi de l’État de droit, c’est le droit lui-même.

CAMILLE LOTY MALEBRANCHE


 
 
 
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