Semprun sans nous

Semprun qui vient de nous quitter (et que l’on avait, quant à nous, oublié depuis longtemps), souhaitait que les générations nées après 45 s’approprient les camps, la déportation, l’horreur du nazisme, le mensonge du Stalinisme...

On lui répondra : "Pour ça, il y a Arendt... et c’était dans les années 50 et 60".

Tout en poursuivant : "Mais... qui, en revanche, nous aidera à penser le nouvel enfer qui nous attend d’ici 2050 ; un marché mondialisé triomphant qui aura tout emporté : Etats, démocratie, nations, peuples, liberté, indépendance."

Car le vrai danger c’est bien la libéralisation des marchés financiers, l’hyper-mobilité des capitaux et la désintégration des processus de production ; des milliards d’êtres humains livrés à la logique d’un monde économique, un monde sans morale et sans esprit autre que mercantile et qui, à terme, n’habiteront plus aucun monde.

Et ce totalitarisme-là, sous notre nez, dans notre vie, chaque jour, sur tous les continents, Semprun et les autres semblent totalement l’ignorer sous prétexte que cette menace n’a pas encore creusé au grand jour ses fausses communes, bâti ses camps... comme si seules l’architecture et la technique déterminaient la présence ou l’absence d’une pensée, d’une organisation de l’existence totalitairement arbitraire, liberticide et criminelle.

Confronté à cette nouvelle donne (qui trouve et prend racines à la fin des années 70, quand même !), Semprun est en panne ; et toute sa génération avec lui, à l’exception de quelques uns...

Mais alors...

Pourquoi donc ne sont-ils pas allés faire un tour dans nos banlieues, nos écoles, dans nos hôpitaux psychiatriques, dans les tribunaux, les prisons, les entreprises...

Pourquoi n’ont-ils pas cherché à recueillir la parole des médecins du travail, celle des juges contre la mafia économique et financière, des bénévoles d’associations luttant contre la pauvreté et l’exclusion...

Pourquoi n’ont-ils pas dénoncé les interventions militaires arbitraires et inconsidérées des États-Unis et de l’Europe...

Questionné les auteurs, essayistes, pamphlétaires, artistes de scène, journalistes, syndicalistes, activistes censurés, muselés, calomniés...

Pourquoi n’ont-ils pas eu une pensée pour tous ces peuples aujourd’hui occupés, humiliés, bombardés, massacrés (Irak, Palestine, Tchétchénie, Afghanistan...)...

***

Rien d’étonnant que seuls ceux qui n’ont de cesse de discourir sans fin autour du fascisme, du nazisme et du stalinisme soient ceux qui ne tarissent pas d’éloges à l’endroit de Semprun...

Un Semprun et une génération inoffensifs ; les médias ne s’y sont pas trompés et leurs commentateurs patentés non plus car… qui ne dit mot consent ou bien, signe avec l’Histoire encore inédite un pacte d’indifférence fruit d’un nombrilisme à l’aise avec l’Histoire mais… une fois qu’elle a été écrite, comme pour mieux la ressasser sans fin ; une Histoire qui ne gêne plus personne puisqu’elle n’appartient plus qu’à sa propre histoire.

D’où cette célébration de Semprun par des leaders d’opinion acquis à la cause d’une réalité (est-ce une coïncidence ?) qui n’a de cesse de nous annoncer, non pas la mort des idéologies, mais le triomphe d’une seule, et dont l’histoire n’a pas encore été écrite : une mondialisation qui annonce la fin de la politique et de la démocratie.

Ce que toute cette génération Semprun s’est bien gardée de dénoncer occupée qu’elle était par un passé sacralisé autant pour son caractère d’exception que pour son pouvoir hypnotique ; pouvoir qui, d’une pierre deux coups, aura permis à cette autre histoire de pousser ses pions tout en cachant ses desseins : l’asservissement du monde et la guerre de tous contre tous.

Et quand d’aventure, aujourd’hui encore, ces mêmes hommes, nés dans les années 20 et 30 qui semblent avoir eu très tôt leur avenir derrière eux (ceci expliquant sans doute leur indifférence ou leur myopie), daignent se pencher sur nous, pauvres contemporains sans passé utile et sans avenir probant, c’est pour mieux affirmer, tel Semprun, et à titre d’exemple, que la classe ouvrière a bel et bien disparu... et que la Marxisme, la lutte des classes... tout ça…

Quel aveu pour cet homme dit de gauche !

C’est dire ! C’est... tout dire ! (Semprun s’était très certainement alors rapproché du PS ; meilleure façon de ne plus rien penser sur rien)

Face à Semprun et à sa génération, difficile de ne pas penser à cette anecdote : « Je me souviens que le triomphe de la novlangue d’Orwell fut un événement qui passa totalement inaperçu ; et en premier lieu auprès de ceux qui n’avaient pas cessé d’en dénoncer son utilisation insidieuse ; en effet, ces derniers avaient commencé d’en faire usage il y a longtemps à leur insu.* »

***

Si ceux qui ignorent l’Histoire sont condamnés à la revivre – même si cette dernière a bien plus d’un tour dans son sac -, de même sommes-nous autorisés à affirmer que ceux qui ne réfléchissent qu’au passé courent le risque d’oublier le présent ; présent qui pourtant porte en germe le futur ; notre futur à tous : ses catastrophes et ses démons.

Et aujourd’hui bien plus qu’hier, depuis que les Maîtres du monde ont la prétention de nous concocter un monde qui, chaque jour, avance et invente, comme il va, de nouvelles raisons de s’inquiéter, ou bien d’autres raisons de désespérer ; un monde tel une horloge que l’on remonte à chaque minute et à chaque heure et sans laquelle, aucune heure, ni bonne ni mauvaise, n’est envisageable - ou bien la même heure pour tous ; et là, gare aux retardataires ! ; un monde donc… au passé dépassé par des événements toujours imprévisibles ; passé stérile et caduc, assurément.

On n’a jamais autant trucidé d’êtres humains depuis que l’Histoire occupe les salles de conférences, les amphis, les bibliothèques, les médias et nos consciences maintenant saturées d’un passé qui a pour seul enseignement : son propre passé, laissant le présent et l’avenir sur le bas-côté.

Là encore, rien d’étonnant à cela : les entreprises de destruction massive ne se décident pas en Sorbonne ni à la Mutualité.

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La postérité ?

A la vue de Semprun, on peut craindre et d’autres souhaiter qu’elle détourne son visage pour mieux s’empresser de regarder ailleurs, plus loin aussi, et plus haut... finalement.

Qui la blâmera ?!

Car, il est grand temps de préférer le devin-prophète aux littérateurs-historiens ; une lecture du présent dans lequel on pourra y lire tous les dangers de l’avenir aux commentateurs-témoins-ressasseurs d’un passé miroir de sa propre image, impasse et cul-de-sac, tout à la fois.

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