Frédéric Vignale

« Je suis très souvent d’accord avec les gens qui pensent comme moi »

365 aphorismes publiés récemment par les éditions du Littéraire (1) dans un livre qui prend l’allure d’un journal intime « minimaliste ». A travers ces phrases courtes, percutantes et pertinentes, Frédéric Vignale, l’auteur de « la retranscription de ses 365 statuts » incite les lecteurs et les lectrices à s’immerger à l’intérieur de ces 365 aphorismes. Pour le plaisir certes mais avant tout, dans le but d’en saisir le sens profond. Et découvrir le regard que l’auteur porte sur la vie et la société actuelle dans leurs multiples facettes. « Ego, Narcissisme, Autopromotion, Sexe, Politique, Actualité, Ironie, Cynisme gentil et Humour décalé » : tels sont quelques uns des thèmes qui constituent le corps de ce recueil d’aphorismes que Frédéric Vignale nous dévoile à travers l’interview qui suit.

Nadia Agsous : « Je suis très souvent d’accord avec les gens qui pensent comme moi » est paru aux éditions du Littéraire. C’est votre deuxième recueil d’aphorismes facebookiens. Il met en évidence une démarche qui semble originale et novatrice. En quoi consiste-t-elle ?   

Frédéric Vignale : Précisons de suite les choses. "Je suis très souvent d’accord avec les gens qui pensent comme moi" est un recueil d’aphorismes. Ils ont été publiés, certes, sur ma page Facebook mais il serait très restrictif de prétendre qu’ils n’ont un enjeu qu’en rapport avec ce réseau social. Facebook m’a redonné une dynamique d’écriture au jour le jour mais ces assertions, ces pensées courtes sont pour la plupart autonomes. Il y a bien des références à la mécanique facebookienne et au système de publication de Facebook. Mais ce qui s’en dégage, c’est plutôt une pensée moderne en phase avec son époque et ses moyens de communication. Une pensée qui réfléchit sur le monde avec plus ou moins de distance, d’humour, de second degré ou de grande sensibilité ou vérité. La démarche est simple. Je publie une fois par an, le reflet d’un an de l’immersion d’un type curieux de presque quarante ans dans le monde des Média, de la Presse, de la politique et de la société. Il se trouve qu’en plus ce garçon a une vie intime, sociale, sexuelle en plus de sa vie intellectuelle. Le tout, dans sa globalité, donne un regard sur son siècle. Un regard en direct avec ses phrases fulgurantes mais aussi celles plus irrégulières. Ces aphorismes ne prétendent rien d’autre qu’offrir une pensée active.

Quel est le principe fondamental de cette démarche ?

Le principe fondamental de tout cela c’est de faire de la littérature moderne. Ce principe est très ambitieux. Il s’agit là de faire de l’auto fiction littéraire qui finalement est aussi romanesque et raconte bien plus d’aventures qu’un roman traditionnel. J’ai voulu témoigner de l’écriture d’une époque, du regard et du mode de pensée particulier d’un être ultra sensible qui a la folie de croire que les mots ont du sens, du poids et peuvent faire changer les choses. Il y a un principe humaniste de partage dans ce concept. Je suis avant tout un artiste qui fait de l’Art de la rencontre, même virtuellement.

Qu’est ce qui finalement confère à ce livre un aspect novateur ?

Ce qui est novateur c’est que je me sens un peu un Dali, un Picasso ou un Sacha Guitry dont les ateliers ou le bureau d’écriture sont un ordinateur portable relié aux réseaux sociaux, aux e-mails et aux forums. J’écris devant les autres. Je partage mes pensées au quotidien. J’interagis de façon active ou plus passive avec des centaines de lecteurs qui cooptent ou pas mes écrits. C’est absolument jubilatoire et enrichissant comme moteur de création. De toute manière Internet en général fonctionne sur le principe de l’hypertexte. C’est à dire d’un mot qui renvoie à un autre. C’est exactement la même chose en littérature avec les champs référentiels. Internet est le meilleur laboratoire littéraire du moment. Facebook rajoute un côté communautaire et sociologique à tout cela.

Publiés sur Facebook, ces aphorismes ont suscité des réactions. C’est justement cette interactivité qui confère à cette démarche une dimension participative qui cependant n’apparaît pas dans la version "papier". N’était-il pas plus judicieux de publier les aphorismes et les réactions des facebookien-e-s pour faire ressortir la dynamique participative de cet exercice ?

Pas du tout. Ce serait évidemment très intéressant et plein de sens de mettre les réactions des gens qui me lisent et s’expriment sur mon wall (mur) facebook mais ce n’est pas du tout mon concept. Ce serait une autre chose qui n’a rien à voir avec ma démarche. J’ai bien évidemment à un moment donné penser faire cela mais je préfère me concentrer sur ma propre écriture. Lorsque j’écris, je m’adresse aux autres. J’essaye d’éviter les private jokes. Mais pour être honnête, c’est avant tout un travail sur le "je". L’idée c’est que l’on sache qu’il y a une personnalité forte derrière chaque mot. Le meilleur compliment qu’on puisse faire à ces aphorismes est de dire qu’il y a une patte, un style vignalien et qu’il se reconnaît dans chaque assertion grâce notamment à ma manière originale et unique de penser le monde qui m’entoure.

Et d’ailleurs pourquoi cette publication version "papier" ? Vous auriez pu opter pour la version numérique...

Je vais peut-être surprendre pas mal de monde mais même si j’estime être un des pionniers de l’internet culturel français avec Le Mague et mon livre E-terview entre autres, je suis totalement opposé aux versions numériques des livres papiers. Il faudrait alors au minimum les deux. Un livre c’est avant tout un livre papier. Le livre numérique peut être un complément mais jamais une alternative. Je ne suis pas opposé au fait qu’on lise mes livres en mode numérique. Mais il est important pour moi que les gens puissent s’offrir un objet palpable, recyclable si possible mais qui ressemble aux objets séculaires de la littérature. J’aime les objets livre qui vieillissent sur lesquels on peut annoter, qu’on mettre dans sa poche, dans son lit ou offrir au hasard d’une rue. De plus, fixer des mots sur des pages papiers confère à celui-ci une sorte d’immortalité historique que j’aime particulièrement. On peut aimer les nouvelles technologies et savoir bien s’en servir mais il ne faut pas oublier qu’un livre reste un livre dans sa plus pure tradition. L’idéal, c’est donc les livres à la demande. On n’imprime que ce qui est commandé. Pas de stockage ni d’arbres détruits en trop !

Le titre est en lui-même un aphorisme. Outre le jeu de mots, il fait ressortir une dimension provocatrice, narcissique et par dessus tout, ironique. Quel sens ce titre prend-t-il dans le cadre de la démarche de ce livre ?

C’est effectivement un aphorisme issu du livre mais ce n’est pas un simple jeu de mots, ni de l’humour et, personnellement, je n’y vois aucune connotation provocatrice et narcissique. Par contre c’est très ironique et sur le mode absurde. En accord avec mon éditeur, j’ai choisi ce titre car il est très représentatif de mon mode de penser et d’écriture. Ce titre est comme une profession de foi. C’est une distance prise avec les choses, les évènements et surtout les idées.

Nous sommes dans un monde dominé par l’Idéologie, les idées bonnes ou mauvaises, les partis pris sur tout et n’importe quoi. Pour ma part, j’entends bien avoir un avis sur tout, sans tabou, sans censure, sans restrictions. Je m’autorise tout car j’estime que j’ai une maîtrise assez subtile et érudite du français pour le faire.

Si dire ce que l’on pense, assumer ce que l’on pense et oser le compiler dans un livre -ce qui est la démarche de base d’un auteur - est narcissique, alors oui, je suis narcissique. Mais je pense plutôt qu’il s’agit de la simple acceptation de mon ego que j’estime assez fort, riche et original et pour le mettre sur la place publique sans être ridicule.

Je crois en ce que je fais. J’ai confiance en mon écriture. Et s’il y a dans ce livre de la provocation, c’est de la bonne provocation. De la provocation qui donne du sens, fait avancer et s’attaque de front à des sujets sui sont des enjeux sociétaux ou intimes importants. Ce titre est presque l’explication de mon propre concept. Si on comprend les tenants et les aboutissants de ce titre, on entre au fondement de ma pensée littéraire. Comprendre mon "humour" ou ma manière de faire de l’ironie, c’est être au coeur de ma complexité et de mon regard d’auteur.

Ces phrases courtes qui se déclinent sous forme d’un journal intime daté ont deux fonctions essnetielles. D’une part, elles dévoilent l’auteur et le mettent à nu face à ses lecteurs facebookiens. Comment qualifieriez-vous les réactions de la communauté facebookienne ? Quelles sont celles qui vous ont le plus marquées ?

Quelques précisions sur le concept. Lorsque je suis sur facebook, j’apparais sous le nom de Fred-Eric Vignale. C’est un personnage. Ce n’est pas Frédéric. Il s’agit plutôt d’un double, moustachu qui me ressemble mais pas toujours. On est dans l’auto fiction. C’est donc Fred-Eric qui se met à nu plus que moi qui suis, dans le fond, un garçon très pudique. Ce héros littéraire, plus fantasque et plus extraverti est auteur plus que moi. Il se permet ce que Frédéric n’oserait pas faire. Il repousse les limites. D’autre part, avec Facebook, vous avez la chance de choisir votre lectorat et de supprimer des amis ne respectant pas vos propres règles. C’est ce que j’ai fait pendant longtemps jusqu’à avoir une communauté respectueuse, active , cosmopolite et érudite autour de moi. Ces amis sont devenus précieux. Ils me nourrissent beaucoup. Parfois leurs réactions ou leurs sensibilités font grandement avancer ma propre réflexion. Parfois je ne suis pas d’accord avec eux et nos débats sont vifs et passionnés.

Ce que vit cette communauté virtuelle autour de ma Page Facebook est vraiment une grande aventure humaine. Etant donné que ce groupe est ouvert, certains arrivent, d’autres partent. La vie quoi ! Je me souviens de réactions assez terribles au sujet de Bertrand Cantet.

Certaines de mes amies lui refusaient le droit de se réinsérer, ce que je trouve inacceptable puisqu’il a purgé sa peine. Le même débat a eu lieu pour la question de la Peine de Mort. Alors que des amis ont défendu son maintien, il m’avait semblé important de poursuivre la revendication pour son abolition. Je m’aperçois surtout que j’ai un point de vue de plus en plus féministe et je m’en réjouis. Les hommes ont beaucoup à apporter au féminisme.

D’autre part, ces phrases révèlent des vérités, des généralités, des évènements survenus dans divers champs de la société. Cette opération intellectuelle qui consiste à livrer vos observations, vos constats et le fruit de votre réflexion dénote dans votre attitude l’existence du sens du partage. Cet élément ne vient-il pas atténuer voire annuler la dimension narcissique qui ressort de votre recueil d’aphorismes ?

Oui tout cela est proprement intellectuel, un travail de l’esprit qui est un formidable alibi pour la rencontre perpétuelle avec l’autre, l’échange d’idées, d’expériences.

La Dimension narcissique est partout dans le livre et rien ne vient l’atténuer. Ni sujets d’actualité ni constats éphémères car l’idée c’est que le "je", le "moi" , "l’ego" puissent s’exprimer de la même manière dans tous les cas de figure.

Ce "je" est intime, politique, et social. Il est people et référentiel aussi. Tous les thèmes peuvent être passés à la moulinette de mon oeil. Cette société imparfaite, injuste, décadente, cruelle, dangereuse, magnifique, inventive, surréaliste m’intéresse de tous les côtés. Du côté des riches, des pauvres, des beaux, des moches, à Paris, en Province. Je demeure une veille médiatique. Un boulimique d’informations. Tout est nourrissant pour mon regard : mon écriture, mon cinéma ou la gestion de mon journal Le Mague.  

Outre le plaisir de les lire, ces aphorismes expriment des réalités et résument des principes et des situations très souvent écrits dans un style humoristique. Quelle est la fonction de l’humour dans ce recueil de sentences ?  

Je ne me pose pas ce genre de questions. L’humour n’est pour moi ni une valeur, ni une méthode, ni une finalité. En tout cas, je ne cherche jamais l’humour. J’aime quand l’humour arrive sans travail, sans préparation, sans réflexions pré-cognitives, sans anticipation.

Je n’ai pas écrit un recueil de blagues ou d’humour. Je n’ai pas cherché à écrire dans un style humoristique. L’humour arrive intuitivement peut-être parce que faire réfléchir est plus fédérateur et plaisant quand il y a un jeux de mots, ironie ou mécanique qui font sourire. Mais encore une fois, cela s’impose à moi. Je ne cherche pas forcément à écrire dans ce style-là. Je pense que la pensée est plus présente dans mes aphorismes que la seule utilisation de l’humour. L’humour est peut- être juste une décoration, un trompe l’oeil. L’important c’est l’idée, la mécanique intellectuelle.

Je pense que tout ce que je fais est politique. Un de mes premiers aphorismes qui a fait le tour du web c’est "L’Art est toujours un combat politique". Je fais de la littérature engagée. Je suis un partisan. Je n’hésite jamais à choisir mon camp : celui du faible, du petit, du pauvre, de l’exclu. Celui qui n’a pas les mots, les relations et le pouvoir. Je suis à l’opposé dans tous les domaines de Maurice G. Dantec (No comment), Bernard-Henri Levy (que pourtant je respecte) et surtout Alain Finkielkraut (qui me parait très dangereux). Je déteste l’injustice. Je me bats contre toutes celles que je trouve sur mon chemin. Je suis foncièrement un idéaliste, mais pas un idéaliste rêveur. Plutôt un utopique opportuniste et moderne.

Qu’est ce qui a présidé au choix de l’aphorisme comme moyen d’expression ?  

Il ne s’agit pas vraiment d’un choix délibéré, même si pour être honnête, lorsque j’étais adolescent et avant de me mettre sérieusement à la poésie en tant qu’écrivant et surtout en ma qualité d’ éditeur d’une revue qui s’appelait Ellélores, j’écrivais déjà des aphorismes qui avaient pour titre Fulgurances. En découvrant Facebook il y a 3 ans, j’ai vite compris l’enjeu littéraire du "Statut" et que ce système doperait considérablement ma créativité. Ecrire des aphorismes et en être content est un formidable exercice de style, mental et artistique. Il faut être percutant, efficace, attractif, s’ouvrir aux autres et faire montre d’un bel esprit de synthèse de l’actualité et de la pensée ambiante. Je vais m’exprimer prochainement par le roman mais j’avoue avoir une faiblesse pour l’aphorisme. Et quand on réfléchit bien, on s’aperçoit que souvent, des auteurs que l’on a aimé et qui nous ont marqués, il ne reste pas d’articles, de romans ou de chapitres mais quelques citations savoureuses et marquantes.  

Ce genre argumentatif basé sur une économie de langage requiert un certain nombre d’exigences. Quelles sont les aspects les plus contraignants de cet exercice ?  

Je ne suis malheureusement pas un garçon très exigeant mais j’ai l’esprit qu’il faut pour écrire des aphorismes. Cela me rappelle un peu la mécanique de l’écriture des chansons. Il faut être très complet. Maîtriser la langue, avoir une bonne culture générale et de la syntaxe pour exprimer des opinions argumentées et originales.

Je ne trouve pas cet exercice contraignant. J’aime le challenge de la brièveté. Ecrire peu, dire beaucoup et sous-entendre encore plus. C’est profondément jubilatoire, excitant et enthousiasmant. On peut faire "mouche" en quelques mots et marquer les consciences. J’adore.  

Au delà de dévoiler l’auteur et ses idées, quels sont les objectifs de la publication de ces 365 aphorismes ?    

Dévoiler l’auteur et ses idées c’est déjà une belle gageure ! L’objectif principal c’est faire connaître une voix dans sa globalité. Afin de tirer quelques vérités et conséquence sur ce que j’exprime de manière forte et sans concession, il est important de s’immerger à l’intérieur de ces aphorismes. Ce livre est un oasis de liberté dans un monde qui se censure, s’autocensure, qui a peur de tout et de rien. je ne suis d’aucun parti, d’aucune religion. Je suis curieux de tout. J’aime les idées, les gens, les différences et les humanismes. Ce livre est une respiration dans un monde qui étouffe. C’est un témoignage sociologique et intime sur l’état d’être d’un quarantaine au parcours atypique. Il y a le "je". Il y a "le monde". Les deux se chevauchent. Se parlent. Se regardent. S’interpénètrent. A vous de me dire maintenant si vous trouvez autant de plaisir à lire ces mots que j’ai eus à écrire et à partager avec vous...  

  Notes :

1) De création récente, les éditions du Littéraire ont publié trois ouvrages. Leurs principes fondamentaux : imprimer à la demande et commander via Internet par Amazon ou BoD (Book on Demand).

Pour plus de détails :

http://www.lelitteraire.com/article...

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On arrive dans la vie décoiffé, on en repart dégarni.

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Les pires cauchemars sont vécus les yeux ouverts.


 
P.S.

Frédéric Vignale, "Je suis très souvent d’accord avec les gens qui pensent comme moi", Les éditions du Littéraire, juin 2011, 71 p., 7 €

 
 
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