ESPOIR D’UNE NUIT

Au coeur de l’interminable nuit où tout se mêle et s’entremêle. A la lisière d’un vaste lieu aux contours énigmatiques. Des ombres drapées dans le voile de l’invisible déambulent le long des ruelles étroites des mémoires consumées par la nostalgie du retour

Al-’Awda... Al-’Awda... Al-’Awda ... Ah, ce cri qui déchire l’incohérence de l’existence !

Le Retour… Le Retour… Le Retour… Ah, la terre des commencements et des aboutissements !

A Chatila A Sabra A Hama A Souf A Zarqa A Beddawi…

Au cœur de ces Terres d’exil. Enclaves de refuge fabriquées de toutes pièces. Des êtres accablés par le poids des années éternelles tentent de donner un sens à leur vie confinée dans le chaos de l’oubli

A Chatila A Sabra...

Déflagration ! Hécatombe !

Oh folie meurtrière ! Oh folie humaine !

Assis, au milieu d’un tas de corps calcinés, un morceau de Keffieh blanc et rouge dans sa main gauche, Jean Genet pleure les destins morcelés de ces êtres jetés dans la fosse de l’Histoire

Là bas, sur la terre des Absents…

A Khan Younès A Jénine A Nur Shams A Beach Camp A Jérusalem

La Terre Natale se souvient encore de ces mains qui pétrissaient le pain à l’aube de ces douces journées printanières

A Gaza

il pleut des bombes de sang. De cris. De larmes. Le malheur est le lot quotidien d’hommes, de femmes et d’enfants prisonniers dans l’anti-chambre de la mort.

A Gaza...

Et à Gaza…

Et toujours à Gaza, la vie se meurt un peu plus chaque jour. Dans le vide de notre Silence qui résonne dans l’immensité du monde qui se voile la vue

Oumi...

Le chant des départs et de l’exil berce nos vies transportées de frontières en frontières

Les oliviers aux racines asséchées par la mélancolie et l’usure de l’attente se souviennent encore et encore des étreintes et des caresses de ces mains généreuses qui retournaient la terre des prophéties millénaires

Les oiseaux migrateurs attendent désespérément le retour de ces mains nourricières qui apaisaient leur faim et étanchaient leur soif.

Jour et nuit, ils guettent. Scrutent

L’image floue de ces mains ouvertes qui donnaient, offraient, caressaient, apaisaient, réconfortaient va et vient dans les souvenirs des mémoires rescapées qui parlent, disent, crient, hurlent afin de ne pas oublier…

Oumi...

Immortaliser les mouvements de ces mains qui retournent les serrures rouillées par le poids du temps !

Le bruit assourdissant des clés de la Nakba retentit dans les mémoires abandonnées où chaque chant d’oiseau sonne comme Une Promesse de Retour

Al Ghorba ... Al-’ Awda... Oumi... Sabra... Gaza... Chatila...

Filastine... Ana Filistini...

Homme Femme Déplacé-e Déclassé-e Devenue-e par la force des événements des êtres...

Sans terre Sans repères Dépossédé-e de leurs biens De leur intimité De leur humanité...

Ana Filistini...

Mémoires...

Lieux de refuge pour les souvenirs qui se nourrissent de l’espoir d’un éternel recommencement

Filastine...

Foyer...

Demeure fantasmée où s’entassent des images qui luttent contre l’oubli, cette soudaine disparition de soi dans les mystères de l’insaisissable

Mère…

Le retour… l’Exil… Jerusalem… Bil’In… Gaza... Encore et encore

O, Elias -le-Prophète, protège-les des foudres de la folie qui entonne son chant lugubre !

Au coeur de l’oubli imposé. Une fillette pleure… Des larmes de sang.

Dans les décombres des souvenirs oubliés... Une vieille femme caresse le visage d’un enfant fauché prématurément par des balles assassines

Dans une langue hachée dénuée de tout signification, elle psalmodie des mots qui racontent l’histoire d’une folie prisonnière dans les mailles de la solitude

Tout au long du grand mur qui sépare la mère du père, le frère de la soeur, les enfants des parents, des mains. Nues. Sans passeports ni frontières… Elles dansent. Elles tournent. Elles …Elles… Elles…

Elles défient l’ordre des choses

Oh… !

Jérusalem pleure la perte de la terre natale Jérusalem se lamente. Ses gémissements racontent l’histoire de ces vies saturées de solitude.

Jérusalem est morte plusieurs fois. Hier. Ce matin. Demain. Et après demain ? Jérusalem est morte. Assassinée par des mains maculées de sang qui dansent et tournent autour de l’olivier ancestral las des apparitions tantôt furtives tantôt fugitives

Oumi... Une sépulture pour maison

Le long des routes inhospitalières, des visages rongés par l’Absence avancent le pas titubant

Au coeur de cet espace déserté, Edward et Mahmoud. Ils parlent. Ils palabrent. Ils monologuent. Ils se souviennent

Filastine. Histoire. Balad. Nakba. Vide. Expulsion. Palestine. El Ghorba. Al-’Awda.

Oumi. Filastine. Rita el habiba…

Vite ! Vite ! Des souvenirs pour l’Oubli. Oublier la terre et ses impossibles retours

Et au milieu de ces déplacements incessants, Mahmoud et Edward. Encore et encore...

Ils rient. Ils pleurent. Ils rêvent. Ils se souviennent. Eveillés

Réconciliation. Balad. Maqlouba*. Adass bhamud **. Intifada. El Ghorba. Al-’Awda. Filastine El oum. Filastine El aziza. Filastine El habiba,

Oh, Rita !

Au loin, Genet retourne les morceaux d’un conte sans commencement ni fin Face à sa vision aveuglée par la cruauté humaine, des corps

Eparpillés Calcinés Assassinés Criblés de balles Défigurés

Spectacle qui mène droit à la folie. Sans arrêt. Sans escale.

Aux confins de la terre rêvée, Edward et Mahmoud se lèvent. Ils avancent à petits pas hésitants. Ils titubent. L’un essaye de soutenir l’autre. L’autre essaye de consoler l’un. Sur leur visage, les traces d’une douleur commune. Une souffrance qui se perd dans un immense espace... Lieu de partage d’une émotion D’un regard D’une complicité D’une tendresse D’une amitié D’un rêve

D’une multitude de rêves qui s’en vont se ressourcer aux origines de l’Espoir

Ô toi qui viens d’ailleurs, écris, écris les fragments de cette histoire confisquée ! Grave les empreintes de cette errance qui chemine sans répit !

Ô toi, enfant de partout et de nulle part, vagabonde à travers les sentiers interdits à la recherche des bouts d’images brouillées, effacées au fur et mesure de l’écoulement du temps

Dans sa course effrénée vers nulle part, le temps suspend son envol Dans la brume de l’aube, une main. Autour de ses cinq doigts, une tige de branche d’olivier

Une main. Un univers singulier. La mère nourricière. Un abreuvoir. Le lieu où l’oiseau dans son égarement, se pose, se repose, se désaltère et picore des graines d’amour et d’espérance venues de contrées lointaines

Une main ouverte. Gage d’amitié, de confiance, d’acceptation, de reconnaissance, d’amour, d’engagement.

Un enfant jette une pierre dans une marre d’eau. Il pleut des cordes sur la terre des départs forcés

Père... Mère… Habiba… Rita…

Entendez-vous le cri sauvage de notre joie naissante ?

Mère... Père… Aziza… Rita…

Les chemins que vous aviez empruntés jadis ne sont point déserts.

Le saviez-vous ?

Les enfants de la pierre parlent une langue vive et tranchante. Entendez-vous la musique lancinante de ces mots qui vont et viennent dans la lumière solaire qui déterre les secrets ensevelis dans la terre des enfouissements ?

Ce matin…

Ah, ce matin ! Ce matin, le ciel s’est laissé déborder par la démesure des rêves millénaires de ces mains qui enfantent des écritures prophétiques.

Transportées dans un temps suspendu, elles tremblent. Elles vibrent. Se mettent en transe.

Ces mains ont beaucoup voyagé à la recherche de ce souffle mystérieux qui les délivrera de cette promesse illusoire du retour dans une mère patrie qui se meurt dans l’agonie du soleil

Ce matin…

Ce matin encore, dans la buée de l’aurore, des mains... Une foule de mains porteuses de certitudes et de quiétude.

Elias. Edward. Mahmoud. Genet. L’enfant. Le père. La mère. Le frère. La soeur. Le fils. La fille. Habiba. Aziza. Rita. Oumi. Des visages inconnus. Main dans la main, ils forment un mausolée

Et lentement, le long des chemins oubliés, ils iront déambuler sur les chemins de grandes solitudes.

Sur les traces de ces éclats de rires jaillis du fonds des affres de l’oubli, ils iront graver leurs empreintes au coeur d’un monde porteur d’humanité. Pour renouer le fil de l’histoire…

Une histoire où un souffle nouveau enveloppé d’un halo de certitude balaie la terre de la figue, de l’olivier et du citronnier

Dans un espace dépouillé, un Espoir parvenu de loin chemine sans répit à l’intérieur de cette vie en sursis

Au loin…

Des voix. Des rires. Un regard. Une connivence. Reconnaissance

Soudain,

un spectacle…

Inattendu. Bouleversant. Eblouissant. Etincelant. Rédempteur

LA NAISSANCE DU SOLEIL SUR LA TERRE DES ENFANTS DE LA PIERRE

* Riz aux aubergines

** Soupe de lentilles aux citrons et aux blettes


 
 
 
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