Michel Foucault

Au coeur des archives foulcadiennes

Icône intellectuelle. Figure incontournable de la pensée du vingtième siècle aussi bien en France qu’à l’étranger. Penseur pluridisciplinaire cité dans pléthore de disciplines : philosophie, sociologie, travail social, anthropologie, psychiatrie, économie, droit, études de genre et post colonial studies, géographie, critique littéraire... Michel Foucault est incontestablement une figure à l’identité éclatée, omniprésente, fuyante. 

Il était à la fois "historien des Sciences, théoricien de la littérature, libéral, libertaire, figure incontrôlable de la pensée critique des années 1970, pape du structuralisme, intellectuel gauchiste, théoricien de la cause gay, anarchiste, nietzschéen, braudélien, deleuzien...."

Michel Foucault est bien tout cela. Et même davantage... Un homme au visage à multiples facettes : Chercheur, penseur, créateur, inventeur, producteur de savoir. Il creusait. Fouillait. Cherchait. Explorait. Découvrait. Avançait lentement. Testait des hypothèses. Doutait de ses résultats. S’arrêtait. Déconstruisait. Creusait encore. Fouillait toujours. Cherchait sans répit. Explorait indéfiniment. Reconstruisait encore et toujours. Une posture qui laisse transparaître l’image d’un penseur travaillant au quotidien. Un homme à la pensée vivante, riche, diverse, multiple. Et par dessus tout aux usages étendus comme le soulignent Philippe Artières, Jean-François Bert, Frédéric Gros et Judith Revel dans l’avant-propos de l’ouvrage collectif et transdisciplinaire que les éditions de l’Herne (1) consacrent à celui qui refusait "l’assignation à une identité stable et la réduction à l’unité rassurante."

Vingt sept années après sa mort, Michel Foucault, l’être humain, le penseur, le philosophe, l’ami, le confident, le généreux, l’homme du lien, le critique de cinéma, l’acteur, le militant, l’engagé, l’impliqué dans les affaires de son époque,le défenseur des sans voix et des sans droits, le dissident politique qui avait l’art de déconcerter les lecteurs trop fidèles - et qui "aimait décevoir les attentes..." (Jean-Claude Passeron), le chercheur au travail est mis à l’honneur à travers la masse documentaire qui constitue les archives de la recherche foulcadienne.

Et c’est une plongée dans l’atelier de M. Foucault qui prend l’allure d’un laboratoire, d’un chantier, d’un lieu d’exploration et de recherche active, que propose ce projet collectif.

L’archive de la recherche foucaldienne et son lot de textes inédits, de notes de travail, de cours, de manuscrits préparatoires, de dossiers de travail mettent en lumière les arts de faire du philosophe. C’est-à-dire ses pratiques savantes de recherche, de lecture, de prise de notes, d’écriture, d’analyse qui informent sur "les gestes matériels - de son-travail intellectuel". 

Montrées pour la première fois dans leur état premier, ces archives permettent, d’une part, de comprendre la manière dont procède la pensée foucaldienne : "par avancées, hypothèses et révélations successives". Et d’autre part, d’enrichir les connaissances sur les pratiques intellectuelles de l’auteur d’une "pensée du discontinu" (Judith Revel) ; de celui qui a inventé une philosophie "attentive aux minorités - et - aux marges" (J. Derrida).

Outre les textes écrits par M. Foucault, ce cahier, structuré en sept grandes parties, met en évidence, d’une part, les textes des usagers de la pensée foucaldienne sous la plume de chercheurs, d’étudiants, de collègues, de spécialistes et de tous ceux et de celles qui s’approprient les notions et les concepts forgés par M. Foucault, "les font vivre - et - montrent leurs dimension protéiforme et inventive". Et d’autre part, les usages de M. Foucault. C’est-à-dire l’effet-Foucault ou la manière dont la pensée foucaldienne a produit des effets dans une multitude de disciplines, dans la manière de penser, d’agir, dans les pratiques, les formes d’engagement et les modes de lutte...

Cet ouvrage regroupe également des témoignages qui se déclinent sous forme d’entretiens menés auprès du frère de M. Foucault, de ses amis, de ses camarades de lutte et des usagers de sa pensée : Denys Foucault, Daniel Defert, Danielle Rancière, Thierry Voelzel et bien d’autres témoins précieux qui l’ont connu de près et côtoyé. Les discours de ces témoins-informateurs révèlent le personnage et nous invitent à l’apprécier dans ses multiples facettes.

Denys Foucault : Un frère. Un mentor. Un répétiteur. Un maître.

C’est en ces termes que Denys Foucault parle de son frère à Philippe Artières. Tout au long de cette interview, D. Foucault nous livre des éléments relatifs à l’environnement familial du philosophe, à son éducation, à sa scolarité. Il évoque également les souvenirs d’enfance dans la maison familiale et les rapports qu’il entretenait avec son frère, son père, sa mère. Bien que court, ce récit biographique est intéressant pour deux raisons essentielles. D’une part, il propose des éléments d’ordre intime relatifs à la vie familiale et scolaire de M. Foucault. 

D’autre part, ce regard à la fois intérieur et extérieur d’un être proche du penseur permet d’avoir accès à la sphère privée et familiale de l’enfance et de l’adolescence de M. Foucault et de comprendre le contexte dans lequel il a grandi et a évolué avant de devenir un  maître pour toute une génération.

Daniel Defert : Le souci de croiser la philosophie et la non philosophie

C’est lors d’un dîner, invité par Robert Mauri, camarade d’école de M. Foucault, que Daniel Defert a rencontré pour la première fois celui qui allait devenir son compagnon. Lors de l’entretien accordé à Mathieu Potte-Bonneville, D. Defert livre des informations qui servent à cerner le milieu universitaire et intellectuel qui a influencé et nourri la pensée de M. Foucault. Tout au long du témoignage, il restitue le contexte d’une époque foisonnante d’idées et d’innovations intellectuelles. 

C’est ainsi qu’il révèle les noms des philosophes avec lesquels M. Foucault a entretenu des liens forts tels que jules Vuillemin, Jean Wahl, Gérard Lebrun, Jean Hyppolite qui a légué au philosophe une partie de sa bibliothèque notamment les oeuvres de S. Beckett. Ceux avec qui il a eu des polémiques : J.P. Sartre, J. Derrida... Et les écrivains français qu’il découvre, en l’occurrence Nathalie Sarraute, Philippe Sollers...

Par ailleurs, D. Defert met en lumière la méthode de travail de M. Foucault. Une démarche qui montre un être qui "pense en lisant et en écrivant -un chercheur dont la - pensée se formule dans une sorte de corpus textuel permanent". Bien que connaissant parfaitement les textes de référence en philosophie : Nietzsche, Heidegger, Spinoza, Descartes, Aristolte... M. Foucault faisait des retours fréquents sur ces écrits.

L’un des points importants de cet entretien concerne la manière dont s’est opéré le croisement des disciplines pour M. Foucault. L’influence de son enseignant, Ignace Meyerson (1888-1983), fondateur de la psychologie historique et comparative est déterminante. C’était également l’époque où la circulation entre philosophie et sciences humaines était importante pour toute une génération. A titre d’exemple, le travail de Jean Pierre Vernant relève de la psychologie historique et d’une histoire de la raison. Les travaux de Duzémil croisent l’histoire grecque et le structuralisme. Par ailleurs, M. Foucault a été l’élève de Merleau-Ponty à l’Ecole Normale Supérieure. Il a notamment suivi son cours sur la phénoménologie et les sciences humaines. Ce dernier qui accordait une place importante à la formation des philosophes et des psychologues a influencé

M. Foucault qui était l’un des premiers à passer une licence en psychologie.  Le philosophe avait la double habilitation en philosophie et en psychologie et a contribué à créer le premier département de psychanalyse à Vincennes avec le psychanalyste, Serge Leclaire (1924-1994).

Danielle Rancière : le droit à l’information en prison

Pendant l’été 1970 naissait l’organisation des prisonniers politiques (O.P.P.). Son objectif consistait à revendiquer l’obtention du régime politique pour les prisonniers, la coordination de leur action et la protection contre les conditions de vie pénitentiaires. Lors de la grève de la faim des prisonniers, la Gauche prolétaire a sollicité le soutien de M. Foucault. Ce dernier a participé de manière indépendante et autonome en créant, en 1971, le Groupe d’information sur les prisons (G.I.P). Issu du manifeste du 8 février 1971, ce mouvement d’action et d’information servait de relais entre les prisonniers et l’opinion. Il était patronné par des personnalités telles que Jean-Marie Domenach, Pierre Vidal Naquet et M. Foucault. Il visait à développer la recherche d’informations sur les conditions pénitentiaires et à assurer leur diffusion.

Selon le témoignage de Danielle Rancière qui a milité aux côtés de M. Foucault, ce dernier a joué un rôle actif dans la lutte contre les barreaux du silence et ce, en rédigeant des tracts et en accompagnant parfois les militants aux portes des prisons pour distribuer ces tracts.

M. Foucault avait notamment contribué à l’élaboration de questionnaires qu’une équipe indépendante avait pour mission d’introduire dans les prisons afin qu’ils soient complétés par les détenus. Les données recueillies relatives aux conditions de détention, aux brimades, aux violations des droits des prisonniers, à leurs révoltes, à leurs colères devaient servir à la rédaction d’un rapport sur les prisons.

L’autre objectif de M. Foucault était de diffuser les questionnaires dans la presse afin de "restituer la parole des détenus de la façon la plus authentique", affirme D. Rancière. D’une manière générale, M. Foucault développait l’idée selon laquelle : "la privation de liberté que représente la détention pénale ne signifie pas la perte de tous les droits du citoyen", explique D. Rancière.

Thierry Voelzel : l’émergence de la parole des sans voix

Dans son témoignage, Thierry Voelzel, le garçon de vingt ans parle du rôle que M. Foucault a joué pour faire émerger la parole des sans voix notamment par le travail qu’il faisait sur les prisonniers, les asiles, les immigrés, les homosexuels... Il a permis ainsi à ceux qui n’avaient pas la parole de faire entendre leurs voix. C’est ainsi qu’il raconte comment M. Foucault a participé à la création de Gai pied, hebdomadaire français fondé par Jean Le Bitoux en 1979.

Par ailleurs, à la demande de Corriere della Sera, quotidien italien, il a joué un rôle déterminant dans la production d’un travail intellectuel sur l’actualité en constituant une petite équipe pour mener des enquêtes sur des sujets d’actualité. C’est ainsi qu’il a voyagé en Iran à deux reprises après la révolution iranienne. Tout au long de sa présence dans ce pays qui vivait une période de recomposition politique, il a accumulé des informations et interviewé des Iraniens. M. Foucault prenait des notes. Puis il en reparlait avec T. Voeltzer qui l’avait accompagné dans ses voyages. Dans un troisième temps, il revoyait les personnes interviewées pour préciser leurs dires. Lorsqu’il revenait à Paris, il rédigeait ses articles. C’est ainsi qu’il a publié plusieurs écrits dans la presse sur la situation politique et l’homosexualité en Iran.

Notes  :

1) Les Cahiers de l’Herne se présentent sous forme de monographies mettant en lumière des poètes, écrivains et penseurs contemporains et classiques. Ces cahiers regroupent des textes inédits, des articles thématiques, biographiques et critiques de l’oeuvre...  Bibliographie

* Chomsky/Foucault, De la nature humaine : justice contre pouvoir, Editions de l’Herne, 2006, 110 p., 9,50 €

  • Jean-François Bert, Introduction à M. Foucault, Coll. "Repères", La Découverte, 2011, 128 p.- 9,50 € 

* Michel Foucault, Leçon sur la volonté de savoir : cours au Collège de France : 1970 - 1971, coll. "Hautes Etudes,Ed. du Seuil, 2011, 280 p.- 23,00 €

* Judith Revel, Une pensée du discontinu, Coll. "Essais", Editions Mille et unes nuits, 2010, 300 p.- 18,00 €

* Isabelle Boinot, Didier Ottaviani, l’humanisme de Michel Foucault, Coll. "Sens figure", Ollendorff et Desseins, 2008

A consulter : 

michel-foucault-archives.org

Ce site expose des documents d’archives de Michel Foucault.


 
P.S.

"Michel Foucault", sous la direction de Philippe Artières, Jean-François Bert, Frédéric Gros, Judith Revel, coll. "Cahier", Editions de l’Herne, février 2011, 415 p.- 39,00 €

 
 
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