LES HOMMES POLITIQUES : Doivent-ils rendre compte ou être au-dessus des lois ?

« Monsieur le Président, j’ai demandé à mes avocats de vous transmettre le rapport médical du professeur Olivier Lyon-Caen, ainsi que le dossier qui l’accompagne. Si je n’ai plus l’entière capacité de participer à son déroulement, je veux vous dire que ma volonté d’assumer ce procès demeure totale. C’est pourquoi j’ai demandé à mes avocats de me représenter et de porter ma voix durant les audiences, même si je ne pense pas pouvoir être en situation de leur apporter mon concours. » Lettre du président Jacques Chirac au juge Pauthe le 5 septembre 2011

C’est par ces mots que le président Jacques Chirac s’adresse au juge pour l’affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris. Ce procès de Jacques Chirac, qui se déroule en France au-delà des batailles de procédure, est pour les pays du Sud où les dirigeants ne rendent pas compte, un exemple à méditer. En effet, le tribunal correctionnel présidé par Dominique Pauthe a « pris acte », lundi 5 septembre, du rapport médical qui lui a été adressé sur l’état de santé de Jacques Chirac.

L’affaire s’est ouverte en 1999 à la suite d’une plainte déposée par un particulier. Un président est donc rattrapé par une dilapidation des biens publics par une trahison pour une gestion administrative de la Mairie de Paris dans les années 1980. Justement, dans les pays où la démocratie a consacré l’alternance, les chefs d’Etat rendent compte au peuple et peuvent être jugés en cas de manquement grave. Pour l’histoire et pour avoir collaboré, le maréchal Philippe Pétain, vainqueur de la Première Guerre mondiale fut jugé pour haute trahison et condamné à mort. En raison de son grand âge, sa peine fut commuée par De Gaulle en prison à vie. Il n’empêche, dans tous les pays une instance supérieure juge les ministres aussi c’est la Haute Cour de la République et plusieurs ministres furent condamnés à des peines différentes.

On se souvient de la puissance de la justice américaine dans l’affaire du Watergate. Bob Woodward, engagé comme reporter en 1971 au Washington Post, devient célèbre pour avoir enquêté, en 1972, avec son collègue Carl Bernstein sur le scandale du Watergate. Leurs articles ont entraîné la démission du président Richard Nixon en 1974. Plus proche, le scandale du Monicagate a failli voir déclarée contre le président Clinton la procédure d’empechement (destitution) comme celle qui a eu lieu contre Nixon. Il a fallu une confession publique de sa faute.

Même en Italie, empêtré dans le « Rubygate », Silvio Berlusconi n’a jamais paru aussi affaibli. L’opposition réclame sa démission et même les milieux d’affaires n’hésitent plus « Je vendrai chèrement ma peau. » Fragilisé par les révélations concernant sa vie privée, les critiques de l’opposition et les perplexités de ses alliés politiques, il est régulièrement cité en justice et ses atermoiements ne le disculperont pas.

Il y a des garde-fous dans les pays occidentaux où la démocratie et l’alternance ne sont pas des vains mots. Cela ne veut pas dire que les dirigeants sont des parangons d’honnêteté et de vertu mais l’Etat de droit est là pour sévir à travers l’indépendance de la justice.

L’abus du pouvoir dans les pays anomiques

Dans les pays démocrates, cette force du droit et de l’Etat de droit et qui consacre l’égalité de chacun devant la loi nous donne l’opportunité de revenir sur une singularité des pouvoirs en Afrique (exception faite de l’Afrique du Sud) et dans les pays arabes où le pouvoir une fois capté n’est plus restitué au peuple. Il est connu, en effet, que l’une des causes les plus importantes du malheur des pays en voie de développement vient -du fait de l’impunité- du refus de l’alternance au pouvoir des dirigeants qui, dans l’immense majorité, accèdent à la magistrature suprême par des « procédés » singuliers qui, avec une justice aux ordres, nous donnent les ingrédients d’une république bananière. Il est dans la nature humaine de ne pas laisser facilement la place de chef au suivant.

L’histoire politique fourmille d’exemples d’hommes politiques installés ad vitam aeternam généralement par le fer et par le feu. L’histoire récente du XXe siècle nous donne les exemples bien connus des dictateurs venus au pouvoir, certains légalement par les urnes, à l’image d’Hitler. Ce fut ensuite Salazar au Portugal et surtout Franco en Espagne. Leur départ a permis à ces pays accompagnés par la locomotive de l’Union européenne, de développer leur pays en prônant l’alternance au pouvoir et le respect des institutions et en définitive de la volonté populaire. A contrario, les pays africains et arabes qui, pour la plupart, étaient colonisés, ont eu des dirigeants qui mettaient en avant leur légitimité de « combattant suprême » ou de légitimité révolutionnaire sous l’oeil complaisant, voire complice des anciennes puissances coloniales qui ne veulent surtout pas de l’émergence d’élites dans ces pays qui pourraient remettre en cause leur pré carré c’est-à-dire la rapine des matières premières

Le rôle trouble des pays occidentaux

Il ne faut pas croire que tous les pays du Sud sont « pourris ». La plus grande démocratie du monde ; l’Inde est là pour nous donner l’exemple de l’alternance et de l’obligation pour les hommes politiques de rendre compte. Récemment, une grève de la faim d’un homme politique a obligé le gouvernement de Singh à adopter une loi plus restrictive concernant la corruption et le jugement des hommes politiques. Nos hommes politiques de l’opposition seraient-ils capables de mettre leur vie en danger pour faire aboutir des idées au lieu d’attendre une hypothétique aide et ingérence de l’Occident pour prendre la place de ceux qui sont en place ?

Mieux, il nous plaît de citer un autre exemple. Parmi les dirigeants des pays du Sud, le sacerdoce du président Salvador Allende est un cas d’école : médecin et homme politique socialiste chilien, il a été président du Chili du 3 novembre 1970 au 11 septembre 1973. Voilà un président élu démocratiquement à la 4e tentative le 4 septembre 1970, mais qui ne plait pas à la grande bourgeoise et aux multinationales américaines. Le 14 septembre, 1970, Agustín Edwards Eastman, l’homme le plus riche du Chili rencontre Nelson Rockefeller afin de demander de l’assistance. Le lendemain, Edwards rencontre Richard Helms, directeur de la CIA, et le soir les deux hommes se retrouvent à la Maison-Blanche, à Washington. Richard Nixon réagit très durement à la perspective inattendue de la victoire d’Allende, que les services américains avaient mal appréciée. (...) Après 3 ans de gouvernement socialiste, les clivages politiques se radicalisent. Une violente campagne de déstabilisation du gouvernement menée par l’opposition appelle la petite, mais cependant influente, classe moyenne à « vaincre le communisme destructeur de la civilisation chrétienne en terre chilienne ». Le 11 septembre 1973, à 9 heures du matin, le palais présidentiel est assiégé par l’armée sous le commandement du général Augusto Pinochet. Le palais présidentiel est bombardé par l’aviation. Pendant le coup d’État, Allende s’adresse une dernière fois aux Chiliens à la radio où il remercie ses partisans et annonce son intention de se battre jusqu’à la mort.. Après sa mort, une dictature militaire s’installe, dirigée par Augusto Pinochet. La répression commence pour les partisans d’Allende ou suspectés tels : le stade national sert de prison à ciel ouvert pour 40.000 personnes, 27.500 personnes seront torturées et au moins 2279 assassinées, portées disparues ou exécutées sommairement(1)

Pinochet lui-même sera rattrapé par la justice, il réussira à faire valoir son grand âge et à finalement y échapper. Il est vrai que beaucoup d’hommes d’Etat et autres ont eu à répondre de leurs actes même malades.

Un autre exemple universel est celui de Mandela. Mandela a fait honneur à l’Afrique et à l’humanité. Il n’existe pas de personnage qui ait marqué son époque au XXe siècle comme le Mahatma Gandhi ou son héritier spirituel, Nelson Mandela. Pour Aminata Traoré, ancienne ministre de la Culture au Mali, « Mandela est un grand homme. Un homme de conviction et de courage qui a su libérer son pays. Nelson Mandela est aussi un grand homme qui a su quitter le pouvoir au moment opportun. Cela est important, parce que les héros des luttes de libération nationale qui s’accrochent à leur projet finissent comme Mugabe (...) »(2)(3)

Le « printemps arabe » et le crépuscule des tyran

Il est connu aussi que les transitions dans les pays arabes mais pas seulement, -on pourrait dire les pays maintenus en esclavage-se font par l’émeute. L’histoire des potentats arabes n’est qu’une suite de meurtres et de tueries de palais. Le coup d’Etat n’est en fait que la version moderne de l’émeute. Le monopole de la violence étant disproportionné par rapport à la force classique, il vient que le pouvoir se transmet à la pointe des baïonnettes.(4)

La démocratie, dit-on, suppose d’accéder à la tête de l’Etat grâce à des élections propres et honnêtes. Un principe que nombre de dirigeants africains foulent aux pieds, se comportant comme des monarques. Rien ne distingue dans les faits les monarchies de droit « divin » des républiques dynastiques. A ce titre, les pays arabes donnent l’exemple pitoyable où la démocratie et l’alternance n’existent pas. Pour l’histoire, en Algérie, même les partis politiques qui ne cessent de réclamer l’alternance au pouvoir ne veulent pas appliquer à leur propre parcours. Pratiquement, tous les partis en sont à scléroser par la force des choses leurs formations, qui avaient constitué une espérance vite déçue au fil des ans. Les dirigeants de parti se croient irremplaçables, après eux le chaos, ce qui explique qu’aucun chef de parti, depuis l’ouverture du champs politique il y a près de vingt ans, n’a eu l’élégance de « passer la main » à une relève. Ce sont des partis qui adoptent un schéma de fonctionnement à la soviet.

On se souvient comment, à l’orée de l’année 2007, le président Saddam Hussein destitué, chassé par les Américains fut confié à ses pires ennemis chiites qui l’ont pendu. Ceux qui l’ont remplacé depuis huit ans s’accrochent au pouvoir, mais les médias occidentaux ne parlent pas de leurs exactions. Cependant, Il est demandé à ces « grands démocrates » mis au pouvoir comme Karzai ou encore Nouri al-Maliki, d’être discrets dans leurs massacres, car il l’Occident doit donner bonne figure à leurs opinions, leur donner l’illusion qu’ils sont les défenseurs des grands idéaux qu’ils proclamant à cor et à cri (droit puis devoir d’ingérence humanitaire)..

Un scoop ! Moubarak dans une cage et sur une civière ! C’est ce que les agences étrangères voyeuristes et avec une joie morbide ont fait défiler en boucle. Même les médias égyptiens faisant dans la démesure parlent du procès du siècle. « Moubarak, écrit Pascal Meynadier de Paris Match, a régné sur la terre des pharaons pendant trente ans. Le régime autocratique d’Hosni Moubarak s’appuyait sur l’armée, muselait les partis d’opposition et tenait la population par la peur. Mais bien avant que les Egyptiens ne descendent dans la rue, la statue du raïs vacillait déjà. Séminaire de défense, début de l’été 2010, quelque part au Caire. La succession de Hosni Moubarak est déjà sur toutes les lèvres. Devant des militaires occidentaux, le général Sami Annan, chef d’état-major de l’armée égyptienne, prend la parole : « C’est le général Omar Souleimane qui fera la transition pour assurer la stabilité du pays. Je sais qu’il est fatigué, mais c’est un militaire, il fera ce qu’on lui dira. Qu’est-ce que vous voulez, la casquette ou la barbe ? Alors laissez la casquette agir... »(5)

Comme tous les présidents sous tutelle occidentale, Moubarak n’avait pas de compte à rendre à son peuple mais aux Occidentaux C’est d’ailleurs la même antienne incantée par Moubarak aux Occidentaux : « C’est moi ou l’Algérie », c’est-à-dire le chaos, à l’époque du Grand-Moyen-Orient. L’Occident laisse faire même si le tyran pille son pays. Le quotidien The Guardian, estime la fortune de la famille Moubarak entre 40 et 70 milliards de dollars.

El Gueddafi qui a régné sans partage pendant 42 ans ne veut toujours pas passer la main. Il est vrai que la Libye qu’il laisse est livrée à la curée des Occidentaux et qu’en définitive le peuple libyen passera d’un tyran à un autre avec cette fois-çi, comme en Irak, les militaires occidentaux pour garder les puits de pétrole. Cependant, le procès de Moubarak est une singularité ; c’est en effet, la première fois dans l’histoire récente et post-coloniale, que les gouvernants rendent compte au peuple. A contrario, cela ne veut pas dire que les monarques d’avant mouraient dans leur lit. Le procès de Ben Ali a laissé un goût d’inachevé. Comme tous les dictateurs, Moubarak a stérilisé toute élite pour l’alternance, à l’instar des potentats arabes, pour qui le déluge, c’est après eux...

Conclusion

Que peut-on retenir en définitive de l’obligation pour les hommes politiques de rendre compte ? Pour l’Occident, les bons dictateurs étant ceux qui sont adoubés, afin de défendre les intérêts aux dépens de leurs peuples respectifs. Là où les peuples se lèveront pour demander la liberté, ils trouveront à leur côté l’Occident pour leur imposer leur nouveau dictateur. L’Occident qui surveille les régimes faibles comme du lait sur le feu joue toujours la théorie du moindre mal. A titre d’exemple, Alain Chouet, ancien de la Dgse avec une franchise déconcertante interrogé par Sylvain Attal dont on connaît « l’affection » pour les Arabes et l’Islam sur le « containment de l’Islam », nous informe que l’Occident établit des scénaris pour placer les bonnes personnes aux bons endroits. Pour lui, les Occidentaux n’ont pas mesuré les conséquences de leur encouragement du « printemps arabe ».

Il cite l’exemple du gouverneur actuel de la Libye qui est un fondamentaliste notoire, de plus, il explique l’appui des Etats-Unis au régime réactionnaire de l’Arabie Saoudite par l’addiction des Américains au pétrole qu’ils payaient en faisant marcher la planche à billets. Il vient qu’en matière de justice, les peuples arabes s’en remettent à la Providence pour l’avenir de leur pays.

Aurons-nous un jour des hommes politiques fascinés par le destin de leur pays au point de s’appliquer à eux-mêmes les règles que l’on veut imposer aux autres ? Nous rêvons d’un Nelson Mandela qui, après avoir passé 25 ans derrière les barreaux, a dirigé pendant un mandat l’Afrique du Sud, ensuite a tiré sa révérence - d’une façon propre- au pouvoir au point que l’on dit que l’Afrique du Sud est gouvernée de façon invisible par Nelson Mandela.

1.Salvador Allende Encyclopédie Wikipédia 2.Aminata Traoré : Et si Mandela...http://www.alterinter.org/article23... 22 juillet 2008

3.ChemsEddine Chitour http://www.legrandsoir.info/Mandela...

4.C.E.Chitour Le refus de l’alternance L’Expression : 23-08-2007

5.http://www.parismatch.com/Actu-Match/ Monde/Actu/Hosni-Moubarak.-Le-crepuscule-du-sphinx-250769/

6.Sylvain Attal, Interview de Alain Chouet 6 septembre 2011 France 2

Professeur Chems eddine Chitour


 
 
 
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