POUR LA RESTITUTION DES RESTES DES COMBATTANTS ALGÉRIENS : Un devoir de mémoire

« A ceux qui sont morts pieusement pour la patrie, ont droit qu’à leur cercueil la foule vienne et prie. »
Victor Hugo

Une initiative louable de l’anthropologue Ali Farid Belkadi est la création d’une association pour la restitution des restes combattants algériens morts pour la liberté. Restes qui sont exposés dans différents musées français. Cette initiative louable n’a, pour le moment, pas eu d’écho. Les préoccupations des ministères (Moudjahidine et Culture sont tout autres. Voilà ce que nous écrivions à ce propos dans un ouvrage paru en 1999 : « Personne, si ce n’est les hommes de culture et de science, ne peut contribuer sereinement, à redonner à cet immense pays, sa vraie place dans le concert des nations. Nous n’en voulons, pour preuve, que la prise en otage, apparemment irréversible, de la mémoire de ce peuple quelque part dans les nombreux musées de France et des lieux de stockage du butin de l’histoire politique, scientifique et culturelle de notre pays. (1)

« D’autre part, les intellectuels et les scientifiques français ont contribué à effacer aussi bien les vestiges du passé que les dépouilles des hommes qui se sont illustrés dans la défense de leur pays. Ainsi, à titre d’exemple, il serait vain de chercher la tête de Boubaghla, si on sait que dans une note envoyée, en 1886, à la Revue Africaine, le docteur Reboud écrit : « La tête de Bou Zeïan qui fut, d’après M.Féraud, coupée et fichée au bout d’une baïonnette à la fin du siège de Zaatcha a été conservée comme celle de Boubaghla et du chérif tué dans un combat livré sous les murs de Tébessa par le lieutenant Japy ; elle fait partie des collections anthropologiques du Muséum de Paris. C’est moi qui les ai envoyées à ce riche établissement. » « Chacune d’elles est accompagnée d’une étiquette, longue bande portant le nom du Chérif décapité, la date de sa mort, le cachet du bureau politique de Constantine.... » ».(2)

Leurs têtes

Plus loin, il décrit les circonstances rocambolesques qui lui ont permis d’« hériter de ces têtes » avec des détails macabres et insoutenables. Voilà donc comment un révolutionnaire algérien est visité, peut-être même de nos jours, comme un trophée d’animal empaillé. Le déni de justice à l’endroit de la mémoire collective ne peut que perpétuer les frustrations et le ressentiment des Algériens qui refusent de tourner la page avant de l’avoir lue. (1)

L’anthropologue Ali Farid Belkadi va plus loin. Ecoutons-le : « Les restes mortuaires d’une quarantaine de résistants algériens à la colonisation ont été mis au jour dans les collections anthropologiques du Muséum national d’histoire naturelle de Paris, au début du mois de mars dernier, par moi-même. Face au silence insoutenable des autorités officielles de notre pays, depuis le mois de mars dernier à ce sujet, malgré plusieurs missives, e-mails, dépêches, des articles dans les journaux, un Blog et des chroniques sur le WWW, j’ai décidé de créer une association 1901 pour formuler une demande autorisée, de ces restes mortuaires, aux autorités françaises. »(3)

« Qui peut évoquer Mohamed Lamdjed Ben Abdelmalek alias Boubaghla, Kouider Al-Titraoui, Moussa Al-Darkaoui le compagnon de Cheikh Bouziane des Zaatchas ou Aïssa Al-Hammadi, lieutenant de Boubaghla ? L’épopée de ces insurgés fut immense. Leurs têtes font hélas partie des collections du Muséum de Paris, elles doivent retourner à Alger pour y être honorées et enterrées respectueusement, elles n’ont rien à faire dans de vulgaires boîtes entreposées dans les armoires métalliques de ce musée. La création de cette association dénommée : « Boubaghla, le sultan à la mule grise » a été décidée suite à ma rencontre ce jour 21 septembre 2011, au Palais du Luxembourg, avec Mme Catherine Morin-Desailly, sénatrice de Seine-Maritime, adjointe au maire de Rouen, qui détient la double qualité d’élue à la culture ayant à gérer le Muséum de Rouen et de législatrice, membre de la commission des affaires culturelles du Sénat français. La sénatrice Catherine Morin-Desailly et son équipe ont pris la décision estimable de rendre la tête de guerriers maoris à la Nouvelle-Zélande. Comme l’avait été à l’époque la restitution de la Vénus hottentote au Sénat de Paris en 2002. (...) Les restes de nos braves doivent retourner à Alger ». (3)

Plus loin, il poursuit dans un courrier à ses amis savants : « Au début du mois de mars dernier, j’ai pu garder quelques instants en main dans les réserves du Mnhn de Paris, le crâne sec de Mohammed Lamdjad Ben Abdelmalek surnommé Boubaghla « l’homme à la mule ». Il n’avait pas été approché de la sorte depuis 1880. En même temps que le crâne de Boubaghla, j’ai retrouvé les restes mortuaires d’une quarantaine de résistants algériens de la même époque, gisant dans des boîtes au Mnhn de Paris. Les voilà donc, comme des phénix jaillis de leurs cendres, au coeur de la mémoire algérienne, pour valoir ce que de droit. Vous le savez, les choses sont différentes, entre les Algériens qui ont subi des actes de barbarie et de cruauté durant la colonisation française de leur pays (1830/1962), et les upoko tuhi têtes tatouées maories, Saartjie Baartman la Vénus hottentote, les têtes réduites Jivaro, les crânes dits « surmodelés » d’Océanie, les restes qui agrémentent divers objets, tels que les flûtes en os de fémur ou les crânes tambours du Tibet. Le Chérif Boubaghla, le Cheikh Bouziane, Moussa Al-Darkaoui, Al-Hammadi ont été exécutés avant d’être décapités par les soldats français, aidés parfois de leurs alliés indigènes. (...). » « Soyons honnêtes, ces restes mortuaires de résistants algériens sont conservés au Mnhn de Paris depuis plus d’un siècle à l’écart de toute étude réfléchie à caractère scientifique. Leur maintien dans les collections du Mnhn de Paris n’a jamais occasionné un quelconque bond en avant à la science universelle. L’ancien maire de Rouen, P.Albertini a reçu des correspondances édifiantes de responsables de musées, qui lui reprochaient de heurter la science au nom du respect de sentiments religieux primitifs, en l’occurrence maoris. M.Albertini avait donné un avis favorable au retour des upoko tuhi en terre maorie. » (3)

« Au nom de la science, certains refusaient aux têtes maories le retour à leur terre natale. Leur place était dans un musée français, dit-on encore par-ci par-là. (...) Il ne saurait exister un quelconque droit de propriété concernant ces restes mortuaires qui sont conservés au Mnhn de Paris. Il serait moral et éthique au plus haut point, au XXI° siècle, que ces restes mortuaires de résistants algériens soient remis à leur communauté, pour être inhumés convenablement dans leur sol natal. La déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, qui a été adoptée par l’Assemblée générale du 13 septembre 2007, à laquelle la France a adhéré, prescrit dans ses articles 11 et 12, aux États membres à accorder réparation aux peuples autochtones. L’article 12 précise bien que « Les États veillent à permettre l’accès aux objets de culte et aux restes humains en leur possession et/ou leur rapatriement, par le biais de mécanismes justes, transparents et efficaces mis au point en concertation avec les peuples autochtones concernés. » Tout est là. Il faut que justice soit faite.(3)

L’Occident à la conquête violente du monde

« Espérons, conclut Ali Farid Belkadi, qu’un homme politique estimable ou quelque député exemplaire, cela existe, se manifesteront dignement, à titre officiel, afin que les morceaux du corps de ces héros nationaux authentiques soient rapatriés pour être enterrés au Carré des Martyrs du cimetière d’El Alia, aux côtés de Fatma N’Soumeur et de l’émir Abd El Kader Benmohiédine, dont la dépouille fut rapatriée de Damas à Alger après l’indépendance.(4)

Il nous faut comprendre comment cela est arrivé. Il est connu que l’esclavage n’est pas une spécificité de l’Europe. Les Arabes et les Juifs y avaient recours. L’Europe l’a codifié avec l’Eglise. Nous lisons dans le « Code noir » édicté sous Louis XIV pour les Juifs et les esclaves : « (...) Comme nous devons également nos soins à tous les peuples que la divine providence a mis sous notre obéissance, de notre autorité et de notre justice pour y maintenir la discipline de l’Eglise catholique, apostolique et romaine, pour y régler ce qui concerne l’état et la qualité des esclaves dans nos dites îles. Nous avons dit, statué et ordonné, ce qui ensuit. Art. 1. Voulons et entendons que l’Edit du feu Roi du 23 avril 1615, soit exécuté dans nos îles ; ce faisant, enjoignons à tous nos officiers de chasser, de nos dites îles, tous les juifs qui y ont établi leur résidence, auxquels, comme aux ennemis déclarés du nom chrétien. Art. 2. Tous les esclaves, qui seront dans nos îles, seront baptisés et instruits dans la religion catholique apostolique et romaine ».

Plus tard à l’époque, décrétée par la doxa occidentale comme « siècle des Lumières », Voltaire participe à sa façon, à la bestialisation du Noir : « Leurs yeux ronds, leur nez épaté, leurs lèvres toujours grosses, leurs oreilles différemment figurées, la laine de leur tête, « la mesure même de leur intelligence, mettent entre eux et les autres espèces d’hommes des différences prodigieuses ». Et ce qui démontre qu’ils ne doivent point cette différence à leur climat, c’est que des Nègres et des Négresses transportés dans les pays les plus froids y produisent toujours des animaux de leur espèce. » (Essai sur les moeurs). On sait que Voltaire s’est fait une petite fortune dans la traite ! Dans le livre « De l’esprit des Lois », Montesquieu écrit : « Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête, et ils ont le nez si écrasé, qu’il est presque impossible de les plaindre... » Bref, pour Montesquieu, la souffrance des esclaves est peu de chose. Diderot suggère de faire bêcher les Noirs en cadence pour lutter contre leur mélancolie et accroître en même temps leur rendement. Rousseau ne souffle pas un mot sur l’esclavage lié à la traite franco-africaine. Pas une syllabe sur l’esclavage euro-antillais dans le « Discours sur l’origine de l’inégalité ». Il faut dire que ce « siècle autoproclamé des Lumières » était un véritable « siècle des ténèbres » pour les peuples réduits en esclavage. Les chantres des Lumières étaient d’une certaine façon des négriers !!!

Puis ce fut la Révolution française et la proclamation des Droits de l’homme. Qu’en est-il exactement ? L’une des certitudes assénées à la manière d’une incantation est l’exclusivité de l’émergence en Europe et uniquement en Europe de cette notion des droits de l’homme. On connaît le parcours officiel selon les pays. En Grande-Bretagne, on n’oubliera pas d’arrimer ces droits à l’Habéas Corpus et Thomas Moore en 1679. Aux Etats-Unis, ce sera la Déclaration d’indépendance de 1776, en France ce sera la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, qui reprend dans les grandes lignes les idées de la Déclaration américaine. Pourtant la notion des droits de l’homme n’était pas étrangère à l’Afrique, le continent des ténèbres chers à Victor Hugo et à Hegel. Ecoutons l’historien Djibril Tamsir Niane : « La charte de Kurukan Fuga est un ensemble de décisions et de recommandations prises par l’assemblée des alliés à la demande de l’empereur du Mali, Soundjata. On y retrouve pratiquement la Déclaration des droits de l’homme des Nations unies. C’était en 1236, bien avant l’Habéas Corpus...

Cela n’a pas empêché les nations européennes de subjuguer l’Afrique au XIXe siècle, une curée qui rappelle la rapine actuelle. Jules Ferry, le père de l’Ecole républicaine, déclare à l’assemblée nationale française : « Il y a un second point, un second ordre d’idées que je dois également aborder (...) : Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. (...) » Dans un autre discours, il ajoute : « Les droits de l’homme ne sont pas valables dans nos colonies ». Ils sont de ce fait à géométrie variable. Tout est bon, la religion chrétienne y voyait une façon de ré-évangéliser l’Afrique. « Il faut relever ce peuple, il faut cesser de le parquer dans son Coran,, il faut que la France lui donne, je me trompe, lui laisse donner l’Evangile, ou qu’elle le chasse dans les déserts, loin du monde civilisé.... ».(5)

Ecoutons aussi ce morceau d’ontologie concernant les recommandations du roi des Belges aux missionnaires : « Le but principal de votre mission en Afrique n’est point d’apprendre aux nègres à connaître Dieu, car ils le connaissent déjà, votre rôle essentiel est de faciliter la tâche aux administratifs et aux industriels. C’est donc dire que vous interprétez l’Evangile de façon qui sert à mieux protéger nos intérêts dans cette partie du monde. Pour ce faire, vous veillerez entre autres à désintéresser nos sauvages des richesses dont regorgent leur sol et sous-sol, pour éviter qu’ils s’y intéressent, qu’ils ne nous fassent pas une concurrence meurtrière et rêvent un jour à nous déloger. Votre connaissance de l’Évangile vous permettra de trouver facilement des textes recommandant aux fidèles d’aimer la pauvreté, tel par exemple : « heureux les pauvres, car le Royaume des cieux est à eux. » Évangélisez les Nègres à la mode des Africains, qu’ils restent toujours soumis aux colonialistes blancs. » (6)

Les zoos humains

Poursuivant l’oeuvre civilisationnelle, à partir du XIXe siècle, des êtres humains sont mis en scène dans des décors adaptés à « leur genre de vie » Entre 1870 et 1930, plus de 400 millions de visiteurs viendront, en Europe et en Amérique du Nord, observer des civilisations « exotiques ». Pendant l’exposition coloniale de 1931, un groupe de Kanaks au Jardin zoologique d’acclimatation du Bois de Boulogne. Le grand-père de Karembeu y faisait partie. Ce phénomène est concomitant d’un processus de connaissance du monde qui amène à dresser un « inventaire du vivant, plaçant sur le même plan le végétal, l’animal ». Organisées le plus souvent par des entrepreneurs privés comme Geoffroy de Saint-Hilaire, ces exhibitions anthropo-zoologiques se situent sous le double signe de la science et du spectacle. Le corps de « l’Autre », du « sauvage », quitte le laboratoire et le muséum pour être exposé, dans des zoos, cirques ambulants, au regard des masses qu’il faut tout à la fois informer, éduquer et distraire. Le spectacle de l’indigène permet, d’une part, de visualiser les « progrès » de la sauvagerie au contact de la civilisation et de confirmer, d’autre part, le bien-fondé de « l’oeuvre positive coloniale ». A travers les zoos humains, c’est en fait le modèle de l’identité occidentale qui se constitue par un processus de différenciation qui installe et conforte un ethnocentrisme raciste structurant les imaginaires collectifs.

La France a restitué à la Nouvelle-Zélande les restes de ses collections anthropologiques concernant les combattants qu’elle conserve comme des animaux empaillés. Il en fut de même de la Vénus hottentote, cette femme capturée et exhibée dans les foires en raison de sa difformité corporelle. Elle attendit plus d’un siècle pour que, sous l’impulsion décisive de Nelson Mandela, elle put enfin rejoindre sa terre natale et retrouver la paix. Ces trophées conservés comme témoins de la civilisation du vainqueur sont paradoxalement une preuve de l’ensauvagement de ce vainqueur. Les discussions quant à la restitution des restes devraient faire, de notre point de vue, l’objet de négociations sérieuses et suivies de la part des autorités concernées. Il y va de notre histoire, de nos mythes fondateurs et des relations avec la France qui ne seront apaisées tant que subsisteront des zones d’ombre quant à la restitution de notre mémoire. Il y va pour la France, de la vraie signification des droits de l’homme.

Professeur Chems Eddine Chitour
Ecole Polytechnique enp-edu.dz


 
P.S.

1. C.E. Chitour : L’éducation et la culture en Algérie... p. 6. Ed. Enag Alger 1999

2. V.Reboud. Bulletin. Revue africaine. Volume 30.p.79. 1886.

3. Ali Farid Belkadi/Lettre aux savants - 16 juin 2011

4. Ali Farid Belkadi http://restesmortuairesderesistants.... nouvelobs. com/tag/boubaghla

5. C. Lavigerie : Lettre pastorale du 6 avril 1868.

6. Discours du roi des Belges aux Missionnaires en 1883

 
 
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