Isis, une alternative à l’occidentalisme agressif.

La mythologie, toute mythologie est weltanschauung collective, synthétisation imaginaire et imagée de la réalité humaine et mondaine telle que la conçoit telle société selon son ethnie. Le grand mythe excède l’ethnique pour projeter l’identité sur le plan de l’universel.CLM

En revisitant mes vieux ouvrages de mythologie, je suis retombé sur le fameux mythe égyptien d’Isis. Comme on le sait, Isis a inventé cette chose fondamentale dans la weltanschauung pharaonique qu’est la momification en la créant rien que pour initier son frère-mari défunt au rite de la survie d’outre-tombe. Mine de rien, cette représentation d’Isis momifiant Osiris jalousement tué par Seth, et ainsi augurant de l’intronisation d’Osiris comme dieu des morts a souvent fait oublier la suite du mythe d’Isis dont les larmes sur cette mort du bien-aimé ont enfanté le Nil. Ce regard de la déesse sur la mort qui engendre la vie, le fleuve dont les eaux ont permis l’existence même de l’Égypte et de sa civilisation, la première grande du monde, est en fait le gage de réhabilitation possible des brimés de l’histoire, se réappropriant leur être volé par les prédateurs colonialistes. On peut - en l’appliquant à la tragédie noire ou amérindienne des cinq derniers siècles, au fléau colonialiste et de la réification esclavagiste, à l’occultation de leur histoire dénaturée selon le plan macabre des néocolonialistes et ploutocrates racistes agençant structurellement la destruction et l’exclusion de leurs ethnies par le maintien des misères de la paupérisation - y trouver une herméneutique alternative de l’histoire.

D’abord, Isis nous rappelle les bases originaires non occidentales de la civilisation, le monde s’ouvre dans une contrée africaine où des non blancs ont réussi le prodige d’ériger, dans un environnement très difficile, un royaume prospère et puissant à la lisière du désert. Une rare force de caractère humain a permis le surgissement d’une représentation de l’homme et du monde qui a pris racine par la volonté d’hommes qui se sont avéré les fondateurs créatifs et inventeurs de toutes les grandes conquêtes de la civilisation et de l’histoire humaine. La suite de l’Histoire n’aura été que prolongement, correction, adaptation, révision et subvertissement de cette vision éblouissante de cette Antiquité. Quand on sait que l’Hermès trismégiste, « démiurge universel » de Platon n’a été que la copie hellénique du Thot égyptien, dieu du Savoir et des Arts, l’on appréhende la violence vitale de la puissante civilisation égyptienne. Car tout mythe de la Création constitue une interprétation des origines à travers laquelle la société appréhende la source d’où ont jailli les caractéristiques qui forment son essence. Que Platon ait ainsi cru à Thot pour l’adapter si fortement à sa culture, prouve bien au-delà de ce que Diop ait pu écrire, que la filiation égyptienne de l’hellénisme n’est guère le fantasme maladif d’africanisme en mal de se fonder un passé halluciné ou inexistant.

Isis ou le mythe de la violence vitale.

Plusieurs aspects du mythe d’Isis révèlent l’incroyable élaboration de la mystique et de la métaphysique égyptienne de l’Antiquité. La préhension de l’univers par l’homme, univers ainsi devenu monde (car le monde, comme j’aime à le dire, est l’univers fait chose de l’homme par le regard) y figure déjà comme prémisse au logos grec. Le mythe demeure, certes, une perception collective et codée de dimension ontologique où le génie ethnique de la société se donne à voir. Le logos, lui, est le discours idéel ou idéologique de la société. Alors que le mythe se veut objectif, pérenne et positionne l’ethnie face à elle-même et au cosmos, le logos est subjectif et conjoncturel. D’où le mythe est intuition du sens codé et mystique de l’Être et le logos, discours de la raison sur le tangible.

Pour revenir à Isis, disons qu’Isis brise la sécheresse et fonde la verdoyance. Violence, ô combien vitale ! Dans un environnement hostile et stérile, elle avait dans les yeux, ces miroirs de la conscience, ces fenêtres par excellence du corps et de l’âme, les ressources de germination d’un monde que sa douleur d’amoureuse allait libérer par ses larmes, Comme si l’amour et la douleur étaient les passages obligés de la vie et de son enfantement. Comme la fille qui doit se faire dépuceler pour aimer et devenir femme, puis souffrir pour procréer et être mère. Dans cette perspective d’un féminin générateur d’être contre le néant, de fleuve fertilisant contre la rudesse arénicole de la stérilité désertique, Isis préfigure la juste place de la femme bien avant Déméter dont Luce Irigaray fera le prototype de la libération de la femme. Mais plus encore, Isis nous interpelle, au-delà de la mystique et la gnose qui tournent autour de son nom chez certaines confréries gnostiques, par la société qui l’a engendrée, car elle prouve que la réification esclavagiste qui se poursuit par le complot de la paupérisation du continent noir dans le monde, est réversible vu les capacités de cette ancienne civilisation de l’écoumène.

Une vision d’eau jaillissante emportant la mort entretenue par le mal occidental, si elle est ancrée dans la volition d’une voie propre et souveraine par les peuples agressés, peut surmonter les héritages sordides et abjects du colon ou de l’impérialiste réificateur. Comme d’Isis, le fleuve, l’eau de la libération doit venir de l’intérieur. L’on sait bien que l’eau est d’une sémiologie polysémique comme parturiente de la vie, comme jaillissement de l’esprit, comme onction du baptisé, Isis a en quelque sorte enfanté l’eau et donner au monde la possibilité de sortir de l’inertie. Puis, elle enfante et élève Horus, dieu des « azurs et des espaces célestes » dont le soleil et la lune constituant les yeux selon les mythographes, ne sont, à mon sens, pas sans rappeler la Totalité et le Temps, les Ténèbres et la Lumière, ces envergures cosmiques de l’Être. Ainsi donc ayant assemblé et momifié les restes d’Osiris, et par une curieuse copulation avec ce qui représente non pas le cadavre mais la vie après la vie, Isis, sans commettre un acte de nécrophilie, instigue la transgression de la loi de la mort qu’elle met sous la domination de l’homme. Car violer la loi du mal et réussir sa propre volonté sur la ruine de l’interdit, c’est exercer le pouvoir en domestiquant ce qu’est cette loi. Isis est donc l’emblème de la victoire sur la loi de l’effacement et l’ordre du néant.

L’humanité en général, l’humanité non occidentale en particulier peut en elle transgresser les formes de mort que sont l’exclusion, la paupérisation, la violence agressive et létale qu’inflige le nord au sud. Car tout esclavage, parce qu’il brime la conscience, tant celle du maître que celle de l’esclave, parce qu’il est une entraliénation, c’est-à-dire ce jeu sordide et morbide du corrupteur infect se projetant sur le corrompu qu’il réifie et du corrompu réifié qui s’identifie à l’image de son bourreau corrupteur, est une mort à l’esprit et à l’humanité.

La libération de tous, occidentaux comme non occidentaux - au cœur d’un monde qui ne récompense que ceux qu’assimilent les tyrans de l’ordre dominant et où il est évident que l’origine et l’ethnie déterminent le sort d’une bonne part de l’humanité - sera en fait celle que façonneront les assignés à la marge, rendus derniers des derniers de la terre par le jeu abominable des forces racistes de l’économisme et de l’ostracisme occidental. Une libération qui peut puiser bien des suggestions idéelles dans une nouvelle appropriation et adaptation de ce mythe fondateur de l’humanité qui contraste de loin avec la violence occidentaliste de la malédiction prométhéenne et de la course colonialiste augurée par l’Odyssée.

Revoyons Isis enfantant Horus et lui permettant ainsi de vaincre Seth, le jaloux meurtrier usurpateur du trône d’Osiris ! N’est-ce pas exactement ce qu’il nous faut ? Nous savons que comme Seth, l’Occident européen qui pataugeait dans la barbarie à l’époque pharaonique, a conçu l’ignoble et létale violence coloniale par laquelle il a tout volé. Puis, comme c’est toujours le cas, le vainqueur, combien immonde dans ce cas-ci, a créé un ordre qu’il impose aux expropriés et aux conquis. À nous donc de forger une juste transgression par une dialectique nouvelle et ludique qui tissera notre propre système et contre leur loi, un autre principe commun de libération. Libération qui sera aussi celle de l’occident des ignominies agressives de l’occidentalisme pathologiquement esclave compulsif de ses richesses volées devenues obsessives. L’on comprend la mort de Dieu dans le contexte avaricieux de ces soi-disant maîtres du monde qui, constamment se cachent derrière le mythe de la couleur et du leucoderme supérieur pour dominer le monde. (Question plus que jamais à l’ordre du jour, car aujourd’hui encore, certains dinosaures éhontés des discriminations, osent brailler et montrer leurs crocs pour parler des bienfaits du toxique et monstrueux colonialisme occidental).

Vouloir dominer, c’est déjà être malade et dénaturé. La liberté ne souffre pas d’être convertie en pouvoir de domination. La liberté ne peut être que le pouvoir d’être souverain sans détruire la souveraineté de l’autre. C’est donc plutôt une souveraineté autogène, avec nul autre règne que soi parmi les mortels. Une souveraineté qui reconnaît plutôt qu’une souveraineté qui agresse ou efface. Une Pensée-Mère et Idée-Motrice qui fait échec à la sujétion - cette forme de mort du sujet conscient maître de soi - et qui renverse la déchéance programmée !

Refaire la société par une nouvelle axiologie globale, nous régénérer contre toute attente dans le partage intercivilisationnel, par les valeurs éminemment humaines, au-delà du culte mais dans une rationalité propre à nous - loin de la crise spéculaire d’une société en grave déficit d’humanité, qui entretient des rapports violents et de prédation avec les plus faibles - voilà les victuailles du message isissien.

Le possible est à notre portée, il n’attend que la libération des consciences pour rafraîchir le monde de l’onde nouvelle qui fera de la page ténébreuse de l’histoire où prévaut selon Hegel l’insidieuse « dialectique du maître et l’esclave », un palimpseste où, mieux que sur un seing virginal, se rédige le chant lumineux d’une humanité rendue âmes libérées sur la ruine des ombres.

Aujourd’hui plus qu’avant, car le colonialisme et l’ethno-sociocentrisme sont devenus discrets et frappent dissimulés par structures interposées. Et, malgré toute l’apparente lumière démocratique de l’idéologie dominante, servie et brandie selon la prolifération de l’information, la désinformation et sa pollution cache voire magnifie l’essentiel des maux de la fracture planétaire. Ostracisme, impositions de politiques destructrices, racisme et pillage sévissent implacablement sur un monde sans autre repère que la prédation des majorités par quelques-uns. L’évidence elle-même de la gestalt qu’est la civilisation, n’est qu’opacité, parce que faite pour tromper et manipuler le grand nombre dans la pire des barbaries autorisées.

Comme je l’ai écrit ailleurs en évoquant le contexte idéologique occidental :

Rien n’est plus opaque que l’évidence

CAMILLE LOTY MALEBRANCHE


 
 
 
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