Smaïn Laacher

Lorsque le voyage devient enfer...

Combien sont-elles à quitter illégalement leur pays pour tenter leur chance ailleurs ? Du Cameroun, de la Côte d’Ivoire, du Soudan, du Nigéria et bien d’autres pays africains, elles migrent clandestinement vers d’autres contrées, à la recherche d’une vie meilleure et d’une liberté d’action. Sur la route de l’exil, dans les pays traversés et de transit, ces femmes, originaires d’Afrique subsaharienne pour la grande majorité, (1) partagent avec les hommes des épreuves du voyage clandestin telles que la faim, la soif, la misère, l’exclusion, l’isolation, l’incertitude, la peur, l’angoisse. Cependant, en raison de leur appartenance au sexe féminin, les femmes subissent d’autres violences d’ordre sexuel notamment. Exercées dans des espaces urbains, privés et dans le désert, ces dernières prennent de multiples formes : injures, violences physiques, harcèlement sexuel, séquestration avec viol, exploitation sexuelle, rapt, torture sexuelle, viol collectif...

À travers l’entretien qui suit, Smaïn Laacher, sociologue et chercheur au Centre d’études des mouvements sociaux (CNRS-EHESS) propose une présentation des phénomènes de violences que les femmes d’Afrique subsaharienne ont vécu au cours de leur voyage clandestin. À partir de récits de ces femmes qui ont cheminé jusqu’au Maroc, l’Algérie, la Tunisie, l’Espagne et la France, il reconstitue la cartographie des espaces où s’exerce les violences, répertorie les formes et met en lumière les conséquences physiques, psychologiques, psychiques sur ces femmes sans identité officielle et les effets en termes « d’identité et de réputation ».

De la violence à la persécution, femmes sur la route de l’exil, porte sur les femmes d’Afrique subsaharienne migrantes ayant fait l’objet de violences sexuelles sur la route de l’exil, dans les pays traversés et de transit.

Cet ouvrage traite essentiellement de la population subsaharienne qui se déplace à travers les pays du Maghreb, en l’occurrence, le Maroc, l’Algérie et la Tunisie et qui tente de rejoindre l’Europe. Et bien évidemment, ces personnes rencontrent un certain nombre de problèmes dont la question de la violence. Notamment celle qui s’exerce auprès d’une fraction spécifique de cette population, c’est-à-dire les femmes. Les questions qui sont au principe de mon étude examinent, d’une part, la nature de la violence subie par les femmes migrantes subsahariennes en tant qu’êtres vulnérables en raison de leur appartenance au sexe féminin. Je dirai même qu’elles sont plus vulnérables que les hommes. Et d’autre part, les torts qu’elles subissent, les conditions dans lesquelles un tort est reconnu ainsi que la question du recours pour ces personnes réputées être sans identité. Il est important de souligner le fait que dans leur pays, les femmes qui font l’objet de mon étude, ont une identité, un nom, un prénom, une adresse... Elles peuvent, par conséquent, porter plainte à des institutions qui ont vocation à rendre légitimes leurs plaintes afin de pouvoir leur attribuer des réparations. Mais dans le cadre de leur parcours migratoire, elles se retrouvent dans des conditions tout à fait particulières. Car comment faire reconnaître un tord lorsqu’on n’a pas d’existence officielle ?

En réalité, cet ouvrage fait suite à l’étude que j’avais menée sur les violences faites aux femmes étrangères et d’origine étrangère en France (2). Je voulais élargir cette problématique à d’autres populations vivant dans d’autres espaces. L’objectif étant d’examiner ce qu’est un tort ; comment on fait pour admettre qu’on a subi un tort ; comment s’organise le recours ; comment on demande réparation. Et si je me suis intéressé à ce thème, c’est parce qu’en réalité, il n’y a strictement aucune littérature qui traite de ce sujet. D’un point de vue sociologique, mon objectif consistait à mettre en lumière les violences quand elles sont exercées auprès des populations extrêmement vulnérables. Je voulais aller voir là où traditionnellement on ne s’aventure pas.

Outre La France et l’Espagne, une très grande partie de l’enquête se déroule dans les pays du Maghreb : Maroc, Algérie et Tunisie. Quels sont les éléments qui ont présidé au choix de ce terrain d’investigation ?

Cette étude a été financée par le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugié-e-s (H.C.R.). Et donc le financement a conditionné la nature, l’étendue de la recherche, et en particulier les terrains d’investigation. Les pays du Maghreb sont des régions qui m’étaient familières puisque j’y avais mené plusieurs recherches. Ces pays sont intéressants car ils offrent la possibilité d’examiner des situations universelles dans des conditions particulières. Au fond, on peut retrouver exactement les mêmes cas de figure dans d’autres contrées du monde comme par exemple au Mexique et dans un certain nombre de pays africains voire même en Asie. Ce qui me semblait intéressant dans le cadre de ce travail, c’était d’analyser des questions, des enjeux et des problématiques que l’on retrouve sur les cinq continents. Pour cette étude, je voulais examiner de manière empirique l’Algérie car ce pays n’a quasiment jamais été étudié sous cet angle là ; le Maroc qui offre une situation tout à fait paradoxale et intéressante ; l’Espagne et notamment la ville de Melilla qui accueille une pluralité de nationalités et la France qui est un pays d’arrivée. Concernant la Tunisie, j’avais déjà accumulé des matériaux relatifs à ces problématiques lors de mes précédentes investigations de terrain effectuées dans ce pays.

Qui sont ces femmes qui subissent des violences pendant le voyage ? Qu’est ce qui rend vulnérables ces êtres qui n’appartiennent à personne, qui ne sont rattachés à aucun pays ?

Ces femmes n’ont rien de spécifique. Elles sont tout simplement des femmes comme des milliers de femmes à travers le monde. Cependant, leur spécificité réside dans le fait d’appartenir à un genre, en l’occurrence le sexe féminin. Elles sont des femmes qui traversent des pays où il n’y a aucune protection. Elles peuvent donc être possédées par n’importe qui et ce, que ce soit au Sierra Léone, en Côte d’Ivoire, au Mali, en Mauritanie, au Bangladesh, en Inde... L’appartenance à un genre est donc la première condition ontologique qui produit des affinités entre ces femmes migrantes, indépendamment du lieu de naissance et de la nationalité. La seconde caractéristique renvoie au fait que ces femmes qui quittent leur pays effectuent un trajet sans identité officielle. C’est- à - dire sans nom, sans prénom, sans filiation ni affiliation, sans nationalité... Tout au long du trajet, elles existent pour elles-mêmes. Bien évidemment, cette dimension renforce considérablement la première vulnérabilité qui est celle d’être une femme. Et le fait d’être sans identité constitue une entrave pour porter plainte car cette dernière est portée en son nom. Et il n’ y a pas de plainte collective dans ce type de configuration. Cela n’a jamais existé. C’est à partir de ces deux vulnérabilités que j’ai tenté de comprendre et de cerner la nature des violences qui s’exercent contre ces populations tout en veillant à mettre en lumière les effets et les conséquences que ces violences produisent non seulement sur l’identité personnelle mais également sur l’identité sociale de ces femmes.

Cette étude traite d’un thème insuffisamment inexploré. Seuls deux rapports ont fait état des violences faites aux femmes sur le chemin de l’exil : celui du Réseau euro-méditerranéen des droits de l’homme (2008) et celui de l’équipe de l’International for Reproductive Health (Université de Gand en Belgique, 2009). Quels sont les limites de ces deux études ?

Le rapport du Réseau Euro-Med est une compilation de notes qui se décline sous forme de recommandations classiques. C’est une étude typiquement bureaucratique et relativement abstraite. Sur le plan méthodologique, il n’ y a aucune indication du déroulement de l’enquête. Quant au rapport des médecins belges sur les violences faites aux femmes migrantes, il me semble qu’il existe un véritable problème de fiabilité méthodologique étant donné qu’il n’y a aucune indication relative aux conditions de passation des questionnaires. C’est pour cette raison que j’ai précisé dans l’ouvrage que je ne m’appuierai en aucun cas sur ces deux études encore que dans le rapport établi par les médecins belges, il y a des éléments relativement intéressants. Cependant, ces derniers confirment un certain nombre d’enquêtes et d’analyses du HCR et des Nations Unies sur les conditions des femmes et des violences qu’elles subissent en situation de contraintes et d’exil.

Cette étude est basée sur la parole des femmes ayant vécu des violences sexuelles et autres au cours de leur voyage. Quelles sont les différences les plus importantes entre les entretiens réalisés avec les femmes migrantes qui vivent dans les pays du Maghreb et ceux menés en Espagne et en France ?

Cette étude a été réalisée essentiellement à partir d’observations et d’entretiens en Algérie, au Maroc et en Espagne. En France, la situation s’est posée différemment. Car lorsque les femmes arrivent dans ce pays, elles ne veulent pas aller plus loin. Mais lorsqu’elles sont en Espagne et en particulier à Melilla, elles espèrent rejoindre la grande Espagne et éventuellement le Nord et la France. Mais cette perspective n’est pas toujours systématique car lorsqu’elles trouvent du travail dans cette ville,elles y restent. Les entretiens ont été réalisés dans une situation de contrainte. Bien qu’il y ait eu des difficultés dans l’accès aux populations interviewées aussi bien au Maroc qu’en Algérie, il semble important de souligner que cette tâche était plus difficile notamment dans le second pays. Et ce, pour deux raisons. D’une part, parce que je suis relativement connu au Maroc et par conséquent, on a plus vite confiance en moi. Et d’autre part, car il existe des organisations qui viennent en aide aux demandeurs d’asile et aux réfugiés. Le HCR dont la mission est l’éligibilité au statut de réfugié a un rôle très actif dans ce pays. Et si au Maroc les conditions d’existence restent difficiles, pénibles et aléatoires, la situation des africains-e-s subsaharien-ne-s vivant en Algérie est encore plus précaire. Leur existence relève de l’ordre de la survie car, très souvent, il leur arrive de ne pas manger pendant deux jours. Si le HCR et l’association « SOS femmes en détresse » ne leur venaient pas en aide, beaucoup seraient probablement pas très loin de mourir de faim. On ne peux pas parler de soi lorsqu’on a faim et que l’on est complètement obsédé par l’impératif de nourrir ses enfants et de leur trouver un abri pour la nuit. Les personnes sollicitées pour les interviews étaient tellement fatiguées, traumatisées, angoissées, anxieuses quant à leur avenir incertain qu’elles avaient du mal à parler. Ces conditions sont susceptibles d’entraver la conduite des entretiens et risquent d’avoir des conséquences négatives sur l’ampleur de la libération de la parole. Cette contrainte d’ordre financier et matériel bien évidemment produit des effets sur la nature de l’entretien et sur la forme du récit qui sera déposé dans le micro de l’interviewer.

La situation était différente en Espagne. Car les femmes interviewées vivaient dans un centre d’accueil provisoire pour étrangers en situation illégale. Elles étaient nourries, logées et soignées. Dans leur cas, c’était plutôt l’attente qui devenait insupportable pour un très grand nombre. En France, nous n’avons pas eu de difficultés car les femmes migrantes étaient prises en charge par des associations. Certaines étaient placées dans des familles d’accueil. Nous avons également effectué un recueil de données à partir d’interviews réalisés auprès de personnes intervenant dans des ONG et auprès du personnel du HCR au Maroc et en Algérie. Les informations relatives au traitement par le HCR de la question des violences faites au femmes sur le chemin de l’exil ont été obtenues sur la base d’observations du traitement des dossiers auprès des agents de cet organisme.

De quel ordre étaient les autres contraintes ?

Il y a une multiplicité de contraintes extrêmement puissantes en Algérie et au Maroc mais de moindre importance à Melilla et en France. Le premier enjeu consistait à réduire au maximum l’asymétrie qui existait entre l’interviewer et l’interviewée en sachant que cette dernière était en permanence en position de sollicitation à l’égard de tous les étrangers qui sont dotés d’une quelconque autorité. Sur le terrain d’investigation, j’étais perçu comme une personne investie d’une autorité. Par conséquent, la sollicitation de ces femmes était redondante, très pressante et formulée avec un très grand degré d’anxiété. Cette dernière était exprimée de la manière suivante : pouvez-vous m’aider à avoir des papiers ?. Il y avait donc un vrai travail à faire afin de réduire l’asymétrie qui était très difficile voire impossible d’effacer. Au regard de cette situation, il était compliqué de réaliser des entretiens sociologiques. Il s’agissait plutôt d’entretiens entre des personnes dépossédées de tous moyens et une personne dotée d’une autorité. Le jeu consistait à solliciter l’un en sachant que la personne à qui on demande ne pourra pas répondre à la sollicitation. Dit autrement, la situation se présentait selon les termes suivants. L’interviewer demandait pouvez-vous me dire ce que vous avez vécu, comment vous l’avez vécu et ce que vous comptez faire en sachant qu’il ne faut rien attendre de moi. Dans ce type de configuration, on peut alors trouver une porte de sortie commune et se mettre d’accord sur un minimum en précisant qu’on le fait pour les autres, pour que les puissants et les institutions entendent, pour qu’à termes, on puisse entrevoir un début de solution ou encore un début de soulagement des problèmes que vivent ces populations dépossédées de tout droit. En Algérie, le droit à la parole des demandeurs d’asile et des réfugiés est insignifiant contrairement à celui de ceux qui vivent au Maroc, à Melilla et en France.

Les violences à l’égard des femmes en cours de route sont-elles systématiques ?

Non. Non. Parmi les femmes qui migrent, il y en a qui n’ont jamais subi de violence chez elles mais qui peuvent faire l’objet de violences sexuelles en cours de route de l’exil. Les femmes qui avaient été violenté et violé dans leur pays peuvent ne subir aucune violence. Mais ce qui m’intéressait, c’étaient les violences pendant le parcours. C’est vrai que le fait d’avoir vécu ou non de violences dans le pays d’origine peut jouer sur le fait de subir encore ou jamais de violence durant le voyage. A l’évidence, celles qui ont fait l’objet de violences chez elles, ont plus de chances d’en subir pendant le parcours. Et c’est pour cela que j’avais qualifié pour ces femmes là ce qu’elles vivaient comme une répétition du malheur. Cet état de fait peut constituer un facteur favorable pour l’obtention du statut de réfugiée au moment de l’éligibilité. C’est - à - dire au moment où ces personnes sont interrogées par le HCR. La répétition du malheur est un profond traumatisme qui peut contribuer à rendre plus attentif l’officier de protection sur les malheurs des femmes migrantes afin qu’elles bénéficient d’une protection nécessaire pour qu’elles puissent se réparer.

Quels types de violences avez-vous recensées ? Quelles sont leurs spécificités ?

Il n’existe aucune spécificité. Au fond, les violences subies par les femmes dans le désert sont les mêmes que celles que l’on peut retrouver mutatis mutandis dans l’espace urbain, en Algérie, au Maroc, en Tunisie, en Egypte, en France, en Angleterre, aux Pays Bas, aux Etats-Unis, au Mexique... Les violences prennent différentes formes : de l’insulte au viol collectif. Ce dernier étant l’ultime acte de destruction totale de la personne. D’autant plus que contrairement à d’autres types de viols, celui-ci est public. Il n’est jamais privé. Cet aspect est très important. Les violences que ces femmes subissent, au delà des violences conjugales et domestiques sont publiques. Et dans le désert, une violence ne peut pas être privée par définition parce que la configuration spatiale l’interdit. Et là, la modification des relations entre le public et le privé est radicale. C’est vraiment une expérience nouvelle que ces femmes vont faire dans ce domaine là. Les conséquences sont véritablement dramatiques puisque si c’est public, c’est fait pour que ça se sache. Et tout le monde le saura. D’abord, au moment du viol bien évidemment puisqu’on saura qui a été violée et qui ne l’a pas été. Puis lorsqu’elles arriveront en ville, on saura également qui a été violée. Les violences psychologiques et physiques sont de mon point de vue absolument inséparables. Ça commence par une gifle et ça se termine par une possession totale du corps de l’autre.

Quelle est l’origine des violences commises à l’égard de ces femmes sans identité sur la route de l’exil ? Existe-t-il des formes prédominantes et récurrentes ?

L’origine des violences peut être de source différente. Elles peuvent être le fait de milices ou de groupes paramilitaires. Sur la route de l’exil, elle peut être commise par un compagnon de route de même nationalité ou de nationalité différente. Un viol peut être le fait d’un voisin, d’un militaire ou d’un national du pays traversé. Certaines violences sont semblables. Celles commises par un militaire du pays d’origine et un militaire d’un pays de transit ne sont pas très différentes car elles sont le fait d’individus qui représentent l’autorité. A mon avis, c’est là une destruction définitive de la confiance en une quelconque autorité. Cet aspect est très important. Les configurations des violences sont plurielles mais elles ne sont pas infinies.

« Les récits sur les itinéraires et les espaces où se sont produites les violences et les formes qu’elles ont prises ne peuvent en aucun cas être tenus pour la vérité vraie », écrivez-vous. Quels sont les éléments qui ont conduit à ce constat ?

Effectuer un voyage dans ces conditions est une véritable épreuve physique, psychologique et psychique. Pour beaucoup, le voyage a été traumatisant. Cette expérience laissera des traces définitives sur les personnes et sur leur identité. Car ces violences ont été vécues dans leur chair et ont été subies devant tout le monde. Si on admet que le voyage a été traumatique en particulier lorsqu’on a subi des violences de cette nature, bien évidemment la manière de reconstruire les récits va s’en ressentir. Il va y avoir des événements qu’elles vont oublier. Il y aura des aspects sur lesquelles elles vont plutôt mettre l’accent. Elles vont faire des raccords et des liens qui n’ont pas lieu d’être. Et celui qui réalise l’entretien n’a aucun pouvoir de déterminer ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. Le seul pouvoir qu’il possède consiste à rassembler des éléments, à construire une cohérence entre les propos recueillis et à aller chercher ce qui est vraisemblable. Ce n’est pas le problème de la vérité qui doit se poser mais celui de la vraisemblance qui est un enjeu fondamental dans ce type de récit. Mais on peut savoir si les récits sont vrais ou pas. Certains récits des jeunes filles éthiopiennes et ougandaises étaient épiques, romanesques et absolument farfelus. Personne n’y croit. Y compris elles. C’est exactement comme ces femmes somaliennes qui me racontaient dans le Peuple des clandestins (3) qu’elles venaient du même lieu. Même si l’interviewer n’a aucun moyen de savoir si les récits sont empiriquement véridiques ou non, il y a cependant des éléments improbables et très fortement probables. Si ça été vécu ailleurs, de la même manière et raconté par d’autres, c’est-à-dire en d’autres lieux et en d’autres temps, il y a de très grandes chances pour que les récits de ces femmes soient vraisemblables.

La cartographie des violences produite dans le cadre de cette étude est approximative car basée sur une géographie du souvenir, de l’affectif et de l’imaginaire. Cette configuration ne risque-t-elle pas de poser le problème de la fiabilité de la parole recueillie ? La dimension de la fiabilité des propos des femmes est-elle importante ?

La fiabilité de la parole des femmes est importante. Cependant, leurs propos peuvent être maîtrisés. Il faut faire un travail de policier. Cette tâche ne relève pas du rôle du sociologue mais il faut recouper les informations, aller chercher des récits qui dans le passé ont établi à peu près la même chose alors que les personnes ne se connaissent absolument pas. Ces récits ne peuvent être qu’approximatifs. Cependant, cela ne signifie qu’ils sont inexacts car les personnes qui parlent peuvent se tromper dans le nom de la ville traversée, par exemple. Les souvenirs racontés se sont construits tout au long du voyage et des épreuves. La cartographie est un acte de reconstruction à partir des propos des autres qui formulent des récits après les épreuves. Et lorsqu’on raconte ce que l’on a vécu, on ne rapporte jamais les faits de la même manière. On procède à un tri. Ce qui reste, ce ne sont pas seulement des faits factuels mais parfois des approximations. Cet élément est extrêmement important à prendre en compte car je pense qu’on a méprisé les approximations. Dans le cas des femmes qui parlent de leurs expériences traumatisantes sur la route de l’exil, l’enjeu principal est de faire croire à leurs malheurs et obtenir un sentiment et de la compréhension afin d’accéder légitimement au droit d’exister officiellement. C’est-à-dire obtenir des documents qui montrent qu’elles sont bien ce qu’elles prétendent être et avoir une identité civile reconnue et une existence normale. Ces enjeux sont extrêmement importants.

La cartographie des espaces de violences met en évidence deux grandes zones : celle de la violence subie et celle de la violence potentielle.... Que recouvre ces deux types de violence ? Qu’est ce qui les distingue ?

Il est très important de ne pas oublier que la cartographie des espaces de violences est réalisée à partir de récits. Les violences réelles sont celles que les femmes ont subies notamment dans le désert. La violence potentielle renvoie à celle qui peut advenir à tout moment car les espaces traversés sont potentiellement dangereux.

Quels sont les éléments subjectifs qui inscrivent les voyageuses dans des relations de dépendance et de soumission durant le voyage ? En quoi ces éléments constituent-ils une protection pour ces femmes ?

L’élément subjectif, c’est celui d’être une femme. Quand on appartient au sexe féminin, on doit être protégé. Les femmes ne peuvent pas protéger les femmes. Il revient aux hommes d’assurer cette fonction. Et quelque soit le lien juridique, celui qui protège doit être un homme. Il peut être un frère, un vrai ou un faux, un compagnon, un mari, un vrai ou un faux, un cousin, un vrai ou un faux, un oncle, un vrai ou un faux. Ce n’est pas très important. Le principal c’est que tout le monde doit savoir que la femme qui voyage n’est pas seule et qu’elle est accompagnée. Et que si on cherche à la posséder, ça peut devenir très conflictuel. Et dans ce type de voyage et de configuration, il est impératif de faire l’économie des conflits. La protection des femmes par les hommes est un facteur qui inscrit les protégées dans des relations de dépendance extrêmement forte à l’égard des hommes, en général, et vis-à-vis de ceux de leur communauté, en particulier. Ces liens de dépendance peuvent faire taire les violences que ces femmes subissent. Bien qu’elles soient maltraitées et violentées, le fait d’avoir des protecteurs leur garantit nourriture, abri et sécurité.

Mais il arrive qu’un homme violente la femme avec qui il vit et l’oblige à avoir des relations sexuelles avec d’autres hommes ?

Il peut arriver qu’une femme soit violentée par l’homme avec lequel elle vit et que ce dernier la soumette à l’esclavage sexuel. Le fait qu’une femme ait un homme pour la protéger au cours du voyage n’est pas du tout incompatible avec le fait qu’il soit à l’origine des violences. Elle devient sa propre marchandise et donc il en fait ce qu’il veut.

Vous qualifiez cette violence exercée dans des espaces et des conditions particuliers de violence totale. Quelles en sont les caractéristiques principales ?

Il s’agit d’une violence qui s’exerce sur le corps et l’esprit. Au fond, la notion de totalité abolit deux éléments : le corps et l’esprit, d’une part. Et d’autre part, le public et le privé. Dans ce type de situation, la violence ne se limite à une paire de gifles. Elle est exercée dans les pires conditions. Ce qui rend la situation atroce, c’est qu’elle est pratiquée publiquement. Et ce qui est terrible, c’est que ce type de viol enferme les femmes violées entre elles. C’est ce qui est absolument dramatique. La souillure est inscrite dans le corps des femmes et identifiable dans l’espace. On sait qui a été violée et où se trouvent celles qui l’ont été. Dans ce type de situation, ces femmes ne peuvent plus s’appartenir. Et si elles ne s’appartiennent pas, elles appartiennent aux autres. Elles sont à la disposition des autres. La violence est totale au sens où la totalité ne laisse plus de place au secret. On ne peut pas être violée et se taire en pensant que les gens ne le sauront pas. C’est pour cela que les médecins ont raison de dire que le viol est un véritable traumatisme.

Selon votre étude, ces femmes ne portent pas plainte. Qu’est ce qui les empêche de faire reconnaître les tortsqu’elles ontsubies au cour du voyage, dans les pays de traversés et de transit ?

On pourrait répondre exactement comme elles le font lorsque la question leur est posée : à qui ? Pour pouvoir porter plainte, il faut surtout identifier les personnes qui ont commis le tord. Comment voulez-vous les identifier ? Le violeur peut être masqué comme il peut ne pas l’être. Comment voulez-vous porter plainte contre un gendarme algérien ou marocain lorsqu’on est une femme subsaharienne et sans identité ? De ce point de vue là, les femmes sont en position d’anéantissement. C’est-à-dire que la plainte ne traverse même pas leur catégorie saut lorsqu’elles ont le statut de réfugiées. C’est au Maroc où il existe de rares cas de femmes violées par des chauffeurs de taxi qui avaient porté plainte. D’une manière générale, il est très rare que les femmes portent plainte. Et lorsqu’elles le font, c’est statistiquement insignifiant. Il n’y a pas de plainte comme il n’y a quasiment jamais de plaintes de la part de femmes marocaines et algériennes. En cela, les suhsahariennes ne sont pas différentes des Marocaines et des Algériennes.

À qui vont-elles se plaindre ? Et pour dénoncer qui ? La femme peut savoir qui l’a violée car elle a bien pu regarder le violeur dans les yeux pendant l’acte. Mais comment voulez-vous qu’elle identifie le violeur ? Les conditions pour réunir une plainte audible par les catégories de l’institution sont quasiment impossibles. On porte plainte contre quelqu’un. On ne dit pas on m’a violé, je porte plainte contre le viol. C’est absolument impossible. Alors quand ce sont des autorités, en l’occurrence des gendarmes et des policiers qui sont supposés incarner l’ordre et la protection qui violent, c’est pire. C’est inimaginable de les désigner comme violeurs car ces femmes subissent quotidiennement l’arbitraire, l’injustice et la violence. Dans les pays du Maghreb, les Africains subsahariens, et en particulier les femmes, font quotidiennement l’objet d’attouchements sexuels, de brimades... On leur met la main au fesses. On leur touche les seins. On les insulte. Ces comportements à l’égard des Africains ne sont pas du tout des phénomènes étrangers. Et il ne viendrait pas à l’idée de ces femmes d’aller seplaindre. Et puis pour porter plainte, il faut rentrer dans un commissariat...

Quels sont les effets immédiats de ces violences commises en public en termes d’identité et de réputation ?

Le fait d’être violées et d’être enfermées dans une position à la fois d’exclusionet d’isolement constitue la réputation des personnes. Ces femmes sont identifiées quasi facilement. On sait quelles sont facilement prenables. Il y a vraiment là une sorte d’éthos de femmes battues et violentées. Ce sont des femmes que les hommes peuvent prendre facilement car elles n’offrent plus de résistance. Au fond, elles n’ont plus de force. Elles ont été vidées. C’est difficile pour elles de dire non. La réputation consiste à ne plus compter pour les gens mais d’être surtout une femme que l’on possède sans difficulté particulière. C’est également le fait de savoir qu’elle est à la disposition de tout le monde et qu’à tout moment on peut disposer de cette personne. Dans ce type d’épreuves, il est extrêmement aléatoire et pour ne pas dire méthodologiquement néfaste de séparer l’identité personnelle et sociale. C’est pour cela que j’avais employé la notion de totalité. Lorsque ces femmes sont abîmées, elles le sont totalement. Il n’y a plus de parcelles de soi qu’elles peuvent sauver. Car indépendamment de cela, ce sont les conditions d’existence dans lesquelles elles vivent qui rendent leur situation davantage stigmatisante.

Existe-t-il des nuances entre les violences commises en Algérie et au Maroc ?

Pas à ma connaissance. Mais la société algérienne semble beaucoup plus violente que le Maroc à l’égard des femmes, en général, et vis-à-vis des subsahariennes, en particulier. Mais les deux sociétés sont profondément racistes et xénophobes à l’égard de ces populations. Durant mon enquête, j’ai entendu des propos dignes du Front national. Et comparé à ce que j’ai pu entendre, je peux affirmer que par moments, le Front national paraît un parti plus progressiste. Les Chinois n’échappent guère à cette attitude xénophobe sauf qu’au sein de cette communauté, les femmes sont moins nombreuses et statutairement, ils sont mieux lotis que les Subsahariens. Les propos racistes et xénophobes en vigueur en Algérie et au Maroc ne m’ont pas été rapportés. Je les ai entendus de mes propres oreilles. Pour expliquer ce phénomène, on peut mobiliser les catégories bourdieusiennes. Les Algériens et les Marocains sont des dominés qui ont trouvé plus dominés qu’eux, c’est-à-dire les Noirs. On ne peut pas aller plus bas. Et là, les Africains subsahariens font l’objet de racisme partout : dans la rue, dans les bus, les cafés... C’est inouï à quel point ces sociétés sont profondément violentes à l’égard de leurs propres ressortissants et des Noirs.

Les violences vécues au cours du voyage sont-elles prises en compte par le HCR ? Ont -elles un impact sur les décisions d’octroi du statut de réfugié pour ces femmes ?

Les violences vécues sur la route de l’exil peuvent être prises en compte mais ce n’est pas automatique. Je dirai que c’est même loin de l’être. Les violences que le HCR prend en considération sont celles qui se sont produites dans le pays d’origine. Il faut que l’officier de protection détecte l’état de santé du requérant pour lui poser plus de questions qu’à l’ordinaire en particulier sur les conditions du voyage et surtout lorsqu’il s’agit de femmes. Et lorsqu’il y a répétition du malheur, les violences subies durant le trajet sont prises en compte et raccordées aux violences vécues dans le pays d’origine. Il n’est pas du tout impossible que les femmes les plus violentées et les plus atteintes, notamment celles qui arrivent prostrées devant l’officier de protection ou celles qui ont énormément de mal à parler soient sollicitées par l’officier pour parler des violences vécues dans le pays d’origine et de raconter le voyage durant le parcours. Très souvent, les officiers de protection sont des femmes. C’est peut-être pour cette raison qu’elles sont plus sensibles à la question des violences exercées sur les femmes dans le pays d’origine et durant leur trajectoire migratoire.

La situation de la population migrante subsaharienne dans les pays du Maghreb est plutôt catastrophique. Existe-t-il dans ces pays une politique publique en matière migratoire ? Quelles sont ses caractéristiques ?

Algérie, en Tunisie et au Maroc, il n’existe aucune politique migratoire. Il y a des étrangers. Et un étranger est en situation régulière ou irrégulière. Peu importe. Il n’y a pas de politique publique d’accueil et d’intégration. Il n’y a que des politiques répressives. C’est-à-dire qu’il n’y a qu’un droit des étrangers qui est plutôt répressif. Les trois pays du Maghreb sont signataires de la Convention de Genève. Mais aucun n’a un droit d’asile interne. On se retrouve donc devant la situation suivante : les immigrés clandestins qui veulent passer en Europe ou qui veulent rester dans ces trois pays peuvent demander l’asile au HCR. Dans ce cas là, ce dernier est seul habilité à octroyer ou à refuser le statut de réfugié. Mais une fois que le requérant devient un réfugié, il n’est pas du tout au bout de ses peines. Car ces trois pays n’octroient pas aux réfugiés des cartes de résidents. Le migrant se retrouve donc dans la situation suivante : il a été reconnu internationalement comme quelqu’un ayant besoin d’une protection internationale et c’est le HCR qui la lui délivre dans le cadre de son mandat. Et comme les trois pays ont signé la Convention de Genève, ils ne peuvent pas se récuser. Mais en même temps, ils ne leur octroient pas de titres de séjour et ainsi la possibilité de travailler et de vivre dans ces pays. Il arrive également très souvent que les trois pays ne respectent pas les termes de la Convention de Genève et procèdent à des expulsions d’étrangers ayant obtenu le statut de réfugié. Cette situation est très loin d’être rare. Et d’ailleurs on ne voit pas par quel miracle, tout à coup ces pays deviendraient sensibles à l’égard du réfugié et du persécuté s’ils sont méprisants à l’égard de leurs propres ressortissants. On n’a vu aucun état avoir un respect immodéré à l’égard du droit. On ne voit pas pourquoi tout à coup ils aimeraient les réfugiés et les émigrés qui vivent dans des conditions effroyables.

Pourtant ces pays ont de plus en plus tendance à devenir des pays d’immigration...

Sans aucun doute possible, ces trois pays sont en train d’être des pays d’immigration. Car si on devait mener des enquêtes plus exhaustives et empiriques, on s’apercevrait en fait que beaucoup pourraient rester dans ces pays et vivre dans des conditions convenables. Si les migrants pouvaient obtenir un logement et trouver un travail, ils s’installeraient dans ces sociétés. Ces trois pays demeurent un terrain vierge concernant les problématiques de migration clandestine et d’accueil des migrants venant d’Afrique subsaharienne et d’autres contrées du monde comme la Chine par exemple.

Avez-vous des projets de recherche dans ces pays ?

J’aimerai réaliser une enquête comparative entre le Maroc, la Tunisie et l’Algérie. Mais c’est toujours le même problème qui se pose : trouver des financements et des équipes de recherche locales. Il existe quelques études relatives à ces problématiques. Cependant, elles demeurent extrêmement classiques, traditionnelles et quantitatives pour l’essentiel. Il y a une inclination quasi naturelle au quantitatif mais il n’existe pratiquement pas d’analyses qualitatives et comparatives. Ces études peuvent s’avérer intéressantes car elles donnent des indications précieuses qui peuvent être travaillées qualitativement. Les flux entre ces trois pays ne sont pas négligeables. Les déplacements des populations entre ces trois pays sont très fréquents et même systématiques. N’oublions pas que dans les années 1990, des Algériens sont allés se réfugier en Tunisie. Ils se sont vus octroyer qu’un seul droit : celui de retourner chez eux ou d’aller ailleurs. Ces trois pays demeurent encore des terra incognita qu’il faudrait explorer .

Notes

1) Il s’agit notamment du Cameroun, Côte d’Ivoire, République démocratique du Congo, Libéria, Nigéria, Ethiopie, Zimbabwe, Namibie, Niger, Soudan, Rwanda, Ghana, Kenya... 2) Femmes invisibles. Leurs mots contre la violence 3) Ouvrage publié en 2007

Bibliographie

- Smaïn Laacher, Femmes invisibles. Leurs mots contre la violence, Calmann- Lévy, 2009, 272 p.- 18,00 €

- Smaïn Laacher, Le peuple des clandestins, Calmann-Lévy, 2007, 214 p.- 16,00 €


 
P.S.

Smaïn Laacher, "De la violence à la persécution, femmes sur la route de l’exil", La Dispute, décembre 2010, 169 p. - 12,00 €

 
 
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