A LA VEILLE DU CINQUANTENAIRE DE L’INDÉPENDANCE : La société civile peut-elle sauver l’Algérie ?

« Mon Dieu protégez-moi de mes amis, quant à mes ennemis je m’en charge. »
Saint François d’Assise

Cette citation attribuée à saint François d’Assise est pour l’Algérie d’une brûlante actualité. Dans les combats que mène chaque jour l’Algérie, les adversaires sont bien identifiés, et nous savons comment les affronter. Hélas, lorsque l’attaque survient de son propre camp, de ceux que l’on considère (et qui se considèrent), on peut être pris de court. C’est ce qui arrive actuellement. La fausse sérénité actuelle cache un bouillonnement qui ne demande qu’à s’exprimer, d’autant que les réformes tant attendues ont été vidées de leur signification.

Ces réformes devaient contribuer à remettre le train sur rail concernant la gestion de la cité, l’alternance, le non-cumul des mandats et par-dessus, la place de la femme dans les instances législatives, réduite à sa plus simple expression symbolisée par la morgue avec laquelle certains leaders de partis politiques s’intronisant comme puissance immanente, décident comme ils le disent, de permettre à la femme d’être dans les instances dirigeantes non - comme on l’aurait pensé - pas en fonction de sa valeur intrinsèque mais en fonction du bon vouloir de ces...princes au petit pied. Triste spectacle donné par ces personnes, en direct à qui dans le même temps, bâillonnent toute cette jeunesse qui paraît autrement plus pétillante, moins sclérosée et en tout cas porteuse d’espoir et fascinée par l’avenir.

Le monde a profondément changé ; le Monde arabe - ou ce qu’il en reste en termes de référent identitaire, mis à mal par le mimétisme ravageur d’un Occident qui série et dicte la norme - a été bouleversé de fond en comble pour un dessein qui n´est malheureusement pas au bénéfice des peuples arabes. Les dirigeants aux commandes -malgré leur allégeance, sont dans le collimateur de l’Empire et tombent un à un, entraînant dans leur chute leur peuple.

De ce fait et pour éviter le chaos à l’Algérie, il nous faut sortir de l’anomie actuelle. Si on ne fait rien par nous-mêmes, il est quasi certain que nous serons formatés du dehors non pas comme nous le voulons mais comme le veut le Nouvel ordre mondial. L´Algérie est devenue le premier pays d´Afrique par la superficie et il ne faut pas croire que nous sommes invulnérables. Le démon du régionalisme, la soif de pouvoir, l´appât du gain et pour notre malheur, l´étendue du pays, sa richesse en hydrocarbures et en terres agricoles sont autant de critères de vulnérabilité.

Sans verser dans le nihilisme, il faut bien convenir que beaucoup de réalisations ont été faites avec les dollars de la rente, surtout dans le domaine du social sans création de richesse. De ce fait, des échecs fondamentaux doivent être signalés, c´est d´abord le projet de société qui fait que faute de consensus, nous sommes au milieu du gué, tiraillés entre un Orient du coeur mais qui a fait la preuve de son échec, et un Occident tentateur qui fait tout pour nous déstabiliser. C´est aussi la catastrophe de l´éducation et de l´enseignement supérieur. Notre tissu industriel a disparu par pans entiers. Nous avons perdu le peu de savoir que nous avions dans les années 1980.

De plus et c’est le plus grave, il n’y a pas de stratégie concernant la jeunesse qui représente plus de la moitié de la population. Ce qu’on lui propose est indigent. C’est au choix un défouloir, le sport et, là pas n’importe lequel : le football avec des situations faites à quelques privilégiés, qui frisent l’indécence. Quand on propose à un joueur ou à un entraîneur des salaires en centaines de millions au sein d’une équipe qui est une machine à perdre du fait qu’elle a perdu le moteur de « la gagne » au profit du profit, l’Etat participe indirectement, à la frustration de la jeunesse en permettant ces scandales et de plus, il démonétise dans les faits l’Ecole qui ne fait plus rêver. D’ailleurs, les parents n’y croient plus ! Soit, ils vont dans les écoles privées, soit, ils inscrivent leurs enfants dans des clubs de foot qui deviennent de plus en plus demandés. Quand la culture proposée est une sous-culture où on endort les jeunes par les soporifiques que sont les émissions pauvres de chant, de danse éphémères qui flattent à l’envi les pulsions premières des jeunes sans mettre à contribution leurs neurones, là encore il y a faute.

L´Algérie est devenue un immense tube digestif, l´Algérien veut, sans effort, tout et tout de suite et par un mimétisme ravageur, il n´emprunte à l´Occident que ce qu´il ne produit pas, mais qu´il peut pour le moment encore acheter. Avoir 20 millions de portables pour 35 millions d´habitants, n´est pas un signe de développement, rouler en 4x4 et consommer d´une façon débridée l´énergie, n´est pas un signe de développement.

Le pouvoir, dos au mur, est confronté à toutes les révoltes. Il doit parler vrai et mettre en avant les valeurs de l’effort, du mérite, du travail bien fait - qu’il nous faut inventer non pas en distribution des bus façon solidarité ou des couffins de l’indigence, mais en faisant en sorte que chaque dinar dû sera adossé à un travail, du mérite. Il doit éviter la méthode qui consiste à calmer les classes dangereuses laminant de ce fait, ce qui reste de la classe moyenne de besogneux, l’ossature dune société, qui, elle aussi, est tentée par l’aventure.

Dans une génération, l´Algérie importera son pétrole, avec quoi, puisque présentement, il représente 98% de ses recettes. La société civile que nous devons contribuer à faire émerger devra être partie prenante du destin de l´Algérie. Elle devra, notamment donner son avis dans le calme et la sérénité sur les grands dossiers dans le cadre d´états généraux où la compétence sera mise à contribution.

Le moment est venu aussi, une fois encore, de faire émerger à côté des légitimités historiques, les nouvelles légitimités du XXIe siècle. Chacun devra être jugé sur sa valeur ajoutée non pas en tant que remueur de foule, voire comme professionnel de la politique. En tant qu´acteurs de la société civile, nous devons attirer l´attention des pouvoirs publics sur un certain nombre de dysfonctionnements au vu de la distribution paresseuse de la rente, en fonction de la capacité de nuisance.

D’où viendrait le salut ?

Il est courant d´admettre dans les pays évolués, l´importance d´un contre-pouvoir de l´Etat, non politique, constitué par la société civile. L´émergence de la notion de société civile est ancienne, elle s´est progressivement affirmée au fur et à mesure que l´Etat s´est consolidé. A quoi sert justement l´Etat ? Est-il un instrument utile ? Cependant, pendant longtemps la société civile a eu un rôle marginal parce que l´Etat s´occupait, globalement, correctement des citoyens. La réémergence des sociétés civiles dans les pays capitalistes s´est faite en réaction à la paupérisation progressive des populations laborieuses et on peut penser qu´elles connaissent un regain d´intérêt depuis que le modèle de capitalisme néolibéral et la mondialisation se sont imposés comme seul horizon indépassable. Par réaction, les citoyens ont commencé à remettre de plus en plus cette façon de faire d’autant que l´Etat a reculé face au capital et, ses missions sociales se sont progressivement réduites en peau de chagrin. Il n’est que de voir le mouvement des indignés qui essaime dans le monde mais aussi le mouvement Wall Street, ces deux mouvements se révoltent contre l’oligarchie financière prédatrice qui mutualise ses pertes mais qui privatise ses gains au profit d’une minorité de nantis...(1)

La situation en Algérie se caractérise par un certain nombre d´organisations de masse héritées du parti unique et qui continuent de monopoliser le champ social se voulant être les seuls interlocuteurs privilégiés à l´exclusion de tous les autres, avec une légitimité sur le terrain de plus en plus remise en cause. De ce fait, l´expression de la dynamique sociale, et c´est une chance dont le pouvoir ne mesure pas assez l´importance, se fait par d´autres canaux qui ne demandent qu´une reconnaissance officielle d´autant que sur le terrain, ils arrivent à mobiliser pour la défense de droits syndicaux. On commence à percevoir les prémices de cercles de réflexion (think thanks) qui proposent d´une façon volontaire et désintéressée des voies de salut en dehors des partis politiques, seuls interlocuteurs dans un véritable accord tacite pour se partager la scène médiatique à l´exclusion justement, de ces milliers d´organisations civiles bénévoles et qui sont pour le moment inaudibles.

Choses entendues au Club des Pins

J’ai eu l’opportunité d’aller écouter la société civile et notamment les jeunes le jeudi 10 novembre. J’ai senti plusieurs sentiments. D’abord, une profonde détresse devant le mur de l’indifférence, ensuite, un appel au secours. Personne ne connaît les dynamiques profondes qui traversent les imaginaires des jeunes. La plupart des jeunes ont dénoncé la corruption, les travers, la fuite des cerveaux, les harraga, la sous-culture et ses combines pour récompenser les fidèles. Ce fut un véritable catalogue à la Prévert de la mal-vie sociale. A aucun moment il ne me fut donné de rapporter une action à l’actif du gouvernement voire du ministère de la Jeunesse, le grand absent de ces rencontres. On a parlé de Facebook, d’un Algérien qui a sur son mur 230.000 abonnés, preuve d’un engouement d’un langage spécifique que les pouvoirs publics devraient essayer de comprendre et accompagner. Une intervention remarquable a été celle d’un responsable d’une association sur la réinsertion des jeunes détenus. Ce qu’il a dénoncé est connu de tous, la drogue, l’alcool, les bandes de quartier, mais surtout il dénonce l’absence de l’Etat sur ces territoires perdus pour la République. Certains ont parlé de la violence à l’école. Il a proposé un Plan Marshall multidimensionnel avec au préalable, l’écoute et la considération pour ces jeunes.

Comment conjurer nos vieux démons et montrer que nous pouvons nous en sortir ? L’apport de la société civile, qui est le pouls réel de la société, peut apporter sa contribution en attirant l’attention sur des gestions locales chaotiques, sur la corruption, sur le déni de justice, mais aussi par des innovations et Dieu sait si la jeunesse est imaginative ! On a pu lire dans la presse que ces états généraux étaient un défouloir qui permet de diminuer la pression. Et si cela était vrai, c’est une bonne chose ! Mais cela ne devra pas être que cela. Depuis six mois que le président du CNES (Conseil National Economique et Social) sillonne le pays, mobilise les exécutifs et les sociétés civiles à l’échelle du pays. Ce marathon ne doit pas déboucher sur un non-lieu. Ce serait tragique pour plusieurs raisons.

D’abord, les Algériens ont vu le sort qui a été réservé aux réformes du président par des élus mal élus qui prennent en otage les espérances des jeunes pour des combines et des parcours personnels et partisans. Il ne reste d’après nous rien des promesses du président et comme l’ont relevé plusieurs délégués de jeunes, pourquoi la société civile n’a pas eu son mot à dire s’agissant de ces textes ? Notamment les élections au niveau local, car comme souligné par les jeunes et les responsables d’association, c’est là que tout se joue. Quand un président d’APC (maire) est élu non pas en fonction de ses compétences ou du projet qu’il propose pour sa commune, mais en fonction de son allégeance à tel ou tel parti, même s’il est ignare, les mêmes causes produisant les mêmes effets, ce sera le désert de l’initiative, le règne de la corruption et en définitive, la perpétuation de la mal-vie génératrice, à Dieu ne plaise, des éruptions qui peuvent être incontrôlables surtout si elles sont catalysées par nos « amis » dont il faudra comme nous le recommande Saint François d’Assise nous méfier…

Justement, dans une contribution percutante, Mohamed Bouhamidi revient sur la tempête médiatique autour du « printemps algérien ». Il écrit : « (...) Les mesures de « patriotisme économique » de 2009 ont exacerbé cette attente et provoqué la colère de l’empire de voir la proie Algérie lui échapper alors que la crise économique lui rend vital le retour du pillage colonial le plus brutal et le plus barbare. Une espèce d’intoxication, d’obsession a saisi ces milieux, différents dans leurs formes et tellement soudés dans leur but. La norme pour l’Algérie, c’est l’explosion sociale. La norme, c’est qu’Alger explose (ce que la capitale fait régulièrement, mais comme le veulent les Algérois, pas comme le rêvent des historiens reconvertis en oracles). La prédication, pour revêtir cependant les allures de la vraisemblance, a besoin du minimum de validation que les experts s’empressent d’apporter, pour préparer les opinions à l’idée de la fatalité de la catastrophe. Ils trouveront dans une partie des élites algériennes la confirmation indigène de leurs pronostics. L’intoxication deviendra alors générale, les Cassandre indigènes et étrangers s’appuyant les uns les autres. En réalité, ces élites représentent les avant-gardes visibles chargées de l’habillage idéologique d’une offensive contre les États nés des révolutions nationales. Elles cherchent à saper l’État encore national en maquillant en « mesures techniques » les injonctions politiques ultralibérales qui visent à le dessaisir de sa souveraineté, à générer les frustrations qui serviront de carburant à la « révolte » et à accélérer celle-ci en diabolisant quelques figures pour toute conscience et pour toutes cibles politiques. L’agression contre l’Algérie n’est pourtant pas mûre. Il reste encore une grande part des élites du pays à convertir à la haine de l’État national. C’est la phase actuelle du travail de la presse. » (2)

Nous sommes avertis ! Notre errance actuelle vient aussi du gaspillage frénétique de nos ressources en hydrocarbures du fait de l´absence, là encore, d´une stratégie et c´est enfin, le cancer de la corruption, qui est là pour nous rappeler notre sous-développement. Tous ces ingrédients peuvent faire « prendre la mayonnaise », d’autant que le gouvernement donne l´impression de vouloir gagner du temps et pense traverser l´orage avec les mêmes recettes. Pendant plus de vingt ans, pouvoir et partis politiques dont on peut douter de la valeur ajoutée, ont amené à la situation d´anomie actuelle. L´Algérie de 2011 se cherche, elle est d´abord, en quête d´un projet de société avec un désir d´être ensemble. Point de « calculs politiciens » ou de ‘acabya [lien organique et tribal] à la place de l’écoute, de la compétence de la générosité.

Il serait dommage que ces assises de la Société civile qui sont le dernier recours du peuple soient réellement prises en considération devant la fuite en avant des politiques. Ces assises bien rédigées restitueront sans nul doute, la parole réelle de la société d’en bas, celle des sans-voix mais pas sans droits. Pour le malheur de l’Algérie, les députés-mal élus- s’étripent dans un verre d’eau pour des positions sociales, alors qu’un tsunami risque d’emporter cette Algérie, pour laquelle un premier novembre 1954, des dignes fils de cette Algérie profonde, ont dit non à la tyrannie ! La société civile peut contribuer à une nouvelle indépendance, qui tourne le dos au népotisme, la corruption, qui fasse émerger les vraies légitimités et le génie qui sommeille au fond des imaginaires de ces millions de jeunes qui ne demandent qu’à rester au pays.

Professeur Chems Eddine Chitour
Ecole Polytechnique enp-edu.dz


 
P.S.

1. Chems Eddine Chitour : Eloge de la société civile. L’Expression 9 juin 2011-11-11

2.http://www.jeuneafrique.com/Articl_...

 
 
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