La lutte pour le monopole de la mémoire de la Shoah

La mémoire de la destruction des Juifs d’Europe occupe une place centrale dans la vie des Occidentaux — Israéliens en tête. En a-t-il toujours été ainsi ? On pourrait croire que l’État hébreu et, avant sa création en 1948, la communauté juive de Palestine, ont toujours détenu le monopole de cette mémoire. Mais il n’en est rien. Avant qu’elle ne devienne, au cours des années 1950, une priorité à leurs yeux, les dirigeants israéliens ont même encouragé un groupe de Juifs parisiens à s’octroyer ce privilège. Jusqu’au jour où ils firent brusquement volte-face — s’opposant alors à leurs coreligionnaires français. Comment expliquer leur revirement ? Tentative d’explication à partir d’un épisode oublié de la lutte pour le monopole de la mémoire de la Shoah : la bataille entre Jérusalem et Paris autour de la construction du Tombeau du martyr juif inconnu — le futur Mémorial de la Shoah — dans la capitale française.

Lorsque, au tournant des années 1950, l’idée d’ériger un mémorial de portée universelle à Paris germe dans l’esprit des dirigeants du Centre de documentation juive contemporaine, très rares sont alors ceux qui caressent un projet monumental semblable — la construction du futur Yad Vashem — en Israël. Préoccupés avant tout par la création, puis par la consolidation et par l’essor économique de leur État, les responsables israéliens accordent donc à leur corps défendant leur haut patronage à l’initiative parisienne dans le courant de l’année 1951. Qu’est-ce qui explique leur brusque volte-face deux ans plus tard ?

Selon la meilleure spécialiste du dossier, la cérémonie de la pose de la première pierre du Tombeau du martyr juif inconnu à Paris, le 17 mai 1953, aurait provoqué ce revirement sur-le-champ [1]. Cette volte-face est pourtant antérieure de plusieurs semaines à cette cérémonie officielle. Elle remonte au mois de mars 1953 et s’inscrit dans un tout autre contexte : celui des réparations ouest-allemandes [2].

La peur de nuire au processus de ratification du traité relatif à ces réparations, s’ils s’opposaient ouvertement à l’initiative monumentale parisienne, avait de fait condamné les dirigeants israéliens à l’inaction jusqu’au 18 mars 1953, lorsque le Bundestag allemand ratifie enfin les accords signés à Luxembourg en 1952. Assurés désormais de recevoir les paiements ouest-allemands, les responsables israéliens s’opposent alors franchement au projet de construction du mémorial parisien qu’ils avaient soutenu jusque-là et déposent un projet de loi mémorielle, dite Yad Vashem, à la Knesset.

À la fin de l’année 1953, un accord met fin au bras de fer qui oppose les deux capitales. Sans parvenir à arrêter la construction du Tombeau parisien qui sera inauguré en 1956, les dirigeants israéliens en conditionnent toutefois l’érection et en réduisent la portée à l’échelon français, s’octroyant ainsi sur le papier la centralité de la mémoire de la Shoah jusqu’en 1961, lorsqu’ils l’exerceront aussi dans la pratique à la faveur du procès Eichmann.


Notes

[1] Annette WIEVIORKA, « Un lieu de Mémoire et d’Histoire : le Mémorial du Martyr juif inconnu », dans Les Juifs entre la mémoire et l’oubli. Revue de l’Université de Bruxelles, 1987, 1-2, pp. 107-132.

[2] Patrick GILLARD, La Bataille entre Jérusalem et Paris dans les années 1950 autour de la construction du Tombeau du martyr juif inconnu, étude inédite, 39 p.


 
 
 
Forum lié à cet article