Le poids de l’affaire Eichmann en France

Le 50e anniversaire du procès Eichmann qui s’est tenu à Jérusalem du 11 avril au 14 août 1961 ramène cette affaire sur le devant de la scène [1]. Même si les historiens considèrent avec raison ce procès comme un tournant majeur dans le processus de construction de la mémoire de la Shoah en Israël, la question de sa place dans le même processus en France n’est pas réglée pour autant. Cette place dépend du retentissement que l’affaire Eichmann a eu alors dans l’Hexagone. Ce retentissement découle à la fois de l’ampleur de sa couverture médiatique et du contexte spécifique dans lequel elle s’inscrit au moment où elle éclate.

Quelle est l’ampleur de la couverture médiatique de l’affaire Eichmann en France ? Le relativement petit nombre d’envoyés spéciaux que la France dépêche sur place pour couvrir le procès et la faible quantité de séquences filmées achetées par ce pays, où peu de ménages sont alors équipés d’un récepteur de télévision, montrent que sa couverture médiatique dans l’Hexagone ne soutient pas la comparaison avec celles de l’Allemagne et des États-Unis. L’environnement spécifique dans lequel l’affaire Eichmann s’inscrit lorsqu’elle éclate en France accentue cette différence.

Ce contexte est largement dominé par la fin de la guerre d’Algérie (1954-1962). Le retentissement en France des péripéties dramatiques liées à la fin de cette guerre a tendance à y étouffer celui de l’affaire Eichmann. D’un côté, l’Algérie française mobilise l’extrême droite de l’Hexagone qui trouve dans l’Arabe qui se bat pour l’indépendance un bouc émissaire qui remplace provisoirement le Juif. Ce changement d’attitude des extrémistes de droite explique l’absence en France, à la différence de ce qui se passe alors en Allemagne et aux États-Unis, d’actes antisémites susceptibles de servir de caisse de résonance à l’affaire Eichmann.

De l’autre côté, la pratique de la torture par les forces coloniales pendant la guerre d’Algérie ranime le souvenir des atrocités nazies chez les Juifs et les anciens déportés de France avant que l’affaire Eichmann n’éclate au grand jour. Ces réminiscences du génocide justifient la présence majoritaire de « radicaux juifs » dans les rangs de la « résistance française » à la guerre d’Algérie, rendant de ce fait la plupart d’entre eux indisponibles, voire imperméables, à l’affaire Eichmann jusqu’en 1962.

La guerre d’Algérie avait pourtant provoqué une vague précoce, mais éphémère, de la mémoire de la Shoah en France, en particulier dans la littérature et le cinéma, mais celle-ci touche déjà à sa fin lorsque l’affaire Eichmann éclate sur la scène internationale [2].

En somme, les historiens qui ont étudié la question n’ont-ils pas tendance à exagérer et à généraliser la portée que l’affaire Eichmann a eue alors dans le monde ? Ne devraient-ils pas plutôt relativiser et singulariser l’importance et l’influence qu’elle a eues alors dans l’Hexagone — comme dans chaque pays touché par cette affaire ?


Notes

[1] Annette WIEVIORKA, Eichmann. De la traque au procès, André Versaille éditeur, Bruxelles, 2011, 288 p. ; « Eichmann. Le procès », dans l’Histoire, n° 362, mars 2011, pp. 38-67.

[2] Patrick GILLARD, La Place de l’affaire Eichmann dans le processus de construction de la mémoire de la Shoah en France au début des années 1960, étude inédite, 52 p.


 
 
 
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